L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 25 sur 32

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L'heure hybride

chapter 24

Je me réveille en sursaut. J’entends cogner mon cœur contre ma poitrine. Je me frotte les yeux pour libérer mes paupières. Un coup d’œil à l’horloge, j’ai dormi exactement douze minutes. Sept heures trente. Il est temps d’allumer. L’abat-jour diffuse un grand rond de lumière jaune qui prend possession de certains objets de la chambre et en laisse d’autres dans un silence renouvelé. Je me mets debout, regarde par la fenêtre. L’ombre a étendu ses ailes sur la rue. Il fait bleu sombre. Je ne vois plus des arbres que leurs contours. Comme un automate je commence ma toilette. J’attrape les objets sans même les chercher. Ma serviette est toujours à la même place, sur la poignée de la porte de la salle de bains. J’y entre, l’ampoule de cette pièce a grillé la semaine passée. Je n’arrive pas à me rappeler d’en acheter une autre. Je trouve la savonnette, l’eau dans la cuvette est froide. La pompe qui fait monter l’eau est cassée depuis des lustres. Félix doit s’échiner à monter des seaux d’eau dans toutes les chambres. La magistrate ne lève pas le petit doigt. Je me tiens debout dans la douche et m’asperge le corps à l’aide d’une timbale. L’aiguillon de l’eau glacée me cingle comme un coup de fouet, blesse ma peau encore un peu endormie. J’en perds le souffle un instant, puis mon corps s’habitue. Je me lave bien soigneusement et m’essuie avec des gestes vifs.

Je retire mes vêtements de l’armoire. La chemise en voile de soie me caresse doucement le visage, mon électricité l’attire et elle se colle à moi. J’aime sentir le contact de ce tissu sur ma peau. Les fleurs rouges émergent du fond blanc comme de grandes lèvres écarlates qui me happent. Elles m’avalent et me rejettent ensuite à la nuit avec du sang neuf dans les veines. Chacun de mes vêtements a son histoire, ses souvenirs et me ramène invariablement à mes maîtresses, puisque ce sont elles qui me les offrent ou me fournissent les moyens de me les procurer. J’ôte du cintre mon pantalon à la blancheur immaculée. Il porte encore l’étiquette du blanchisseur que j’enlève. Je trouve sur la commode le flacon de Griffin qui donnera une nouvelle jeunesse à mes chaussures blanches. Je me sens de mieux en mieux.

Dehors les bruits et les images sont en mutation. Subtilement, la topographie de la rue a changé. De la musique s’élève des transistors portés à bout de bras par des promeneurs. Des marchandes de fritures ont installé leur bataclan aux carrefours, sous les lampadaires. Des odeurs de manger s’infiltrent dans l’air. Dans les cuisines du voisinage mijote le pot-au-feu du soir. Une autre clientèle occupe l’asphalte, celle des chômeurs qui ont dormi tout leur soûl durant le jour, des amoureux anxieux qui se cherchent, des bonnes qui rentrent chez elles, des écoliers mémorisant sous les poteaux électriques de pleines pages de dissertation pour le prochain bac. Des petites filles sautent à la corde sous les galeries pendant que leurs frères jouent au soldat-marron. Mon heure à moi.

 

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