L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 14 sur 32

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L'heure hybride

chapter 13

Six heures trente exactement. J’ai l’esprit de plus en plus clair. Mes pensées surgissent avec précision. Ma gueule de bois du matin se dissipe. J’ai le sang qui bulle. J’ai mentalement choisi les vêtements que je porterai ce soir : ma chemise à fleurs rouges sur fond blanc, mon pantalon en gabardine blanc et, bien sûr, des mocassins et des chaussettes blanches. Mes fesses se dessinent bien dans ce pantalon et il m’avantage en aplatissant un peu mon ventre. La nuit m’appelle déjà. Aujourd’hui vendredi, la société port-au-princienne des bêtes-de-fêtes se retrouvera dans les jardins et sur la piste de l’hôtel Ibo Lélé, pour boire, rire, intriguer et danser au son de la musique du groupe Bossa-Combo, l’orchestre favori du chef de l’État.

Les temps n’ont pas changé vraiment, depuis mes débuts dans la vie, depuis mes premières armes. Quand je pense que ce temps remonte à vingt ans déjà, j’en frémis. La philosophie qui prévaut est toujours celle du plaisir à outrance. Le culte de l’argent et du sexe n’a jamais été aussi fervent. Toutes les démarches tendent exclusivement vers ces deux fins, qu’il s’agisse de la politique, de la culture des intrigues, de la recherche effrénée des opportunités. Seule la mode diffère. On ne danse plus la même musique, l’orchestre Nemours Jean-Baptiste, le Grand Jazz des jeunes… du passé. Aujourd’hui, les jeunes mènent la danse. Des petits orchestres, des mini-jazz comme ils les appellent, amusent la jeunesse dorée. Et puis il y a les discothèques qui drainent un monde fou, des boîtes exiguës pour la plupart où l’on se déhanche sur fond de musique dingue et de lumières multicolores prises de folie de temps en temps. Les filles portent des mini-jupes époustouflantes qui appellent au viol et sont juchées sur des chaussures aux allures d’escabeaux. Je tiens ma garde-robe up-to-date. J’essaie de ne pas me retrouver relégué au dernier banc de l’actualité, en gardant toutefois une relative modération dans ma mise. Je fréquente les endroits à la mode.

J’ai aussi changé de clientèle. Les vieilles, j’ai laissé tomber depuis quelque temps déjà. J’ai atteint un âge où je commençais à trop m’identifier à elles. Très mauvais pour mon moral et ma performance. Et puis… elles m’ennuyaient à la fin, ces bonnes femmes qui, sous l’effet de la passion, en oublient de garder la dignité inhérente à leur âge et à leur expérience. À part Élise, j’avoue avoir toléré difficilement cette caractéristique qui revenait invariablement chez mes maîtresses du troisième âge. Elles se croyaient obligées de se conduire avec moi comme des jeunes filles, des jouvencelles trop tôt mûries. C’étaient des cajoleries, des chouchouteries, des petits noms bêtes à n’en plus finir. Pour leur faire plaisir, je devais me prêter à des jeux désuets et ridicules qui accentuaient l’écart de génération entre nous. Elles me faisaient souvent l’effet de boutons de fleurs fanés avant même d’éclore, de crépuscules lourds, sans espoir de nouveaux matins. Sous l’emprise du plaisir, elles changeaient souvent de personnalité, feignant une ingénuité grotesque. Je m’irritais de devoir toujours prendre les initiatives amoureuses avec ces femmes de qui, au contraire, j’attendais le bénéfice d’une longue expérience de la vie. Et l’on viendra me dire que la vie d’un gigolo est une partie de plaisir.

Je nage dans un nouveau vivier, les filles à marier. Celles qui s’inquiètent, mais veulent paraître libérées des contraintes sociales. Ces vierges au seuil de la quarantaine qui commencent à porter leur hymen comme une infirmité, une anomalie honteuse. Ces filles qui vendraient leur âme pour un fiancé. Je représente le parti idéal. Relativement jeune, fraîchement rentré du Canada après une vingtaine d’années d’absence (ou de France, ou des États-Unis d’Amérique, cela dépend d’un tas de facteurs) pendant lesquelles j’ai terminé des études supérieures. Je me cherche du boulot, des amis, une âme sœur dans cette société où j’essaie de m’adapter. Et je baise par-ci, je dépucelle par-là, je réveille des libidos endormies. Un champ de bataille périlleux, je l’admets. Mon principe de base est de ne pas faire de vieux os dans les maisons que j’aborde. Car les langues vont bon train et il suffit qu’une personne m’identifie pour compromettre ma proie. Je profite des gâteries des parents encore plus désespérés que leurs filles à trouver un bon parti. Il y en a qui s’emballent jusqu’à m’offrir des voyages, des postes importants et des propositions de mariage chiffrées. Je sais jusqu’à quel point m’impliquer et profiter des largesses intéressées de ces bonnes gens sans mettre en péril ma chère liberté. Mais c’est risqué… enfin, le risque ajoute du piment à la vie.

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître qu’au tout début la fréquentation des dames très mûres avait aussi ses bons côtés. Pour bien des raisons. Moins de risques d’attraper des maladies, moins de compétition, plus de discrétion et une certaine tendresse dont ma vingtaine avait encore soif. Avec elles, je me sentais à la fois un enfant euphorique, capricieux, enthousiaste et un homme dans toute l’acception physique du terme. Mais… car il y a toujours un mais. Croisant une dizaine d’années plus tard l’une de ces dames, j’ai eu tout le mal du monde à dissimuler mon choc. Je flamboyais dans toute la splendeur virile de mes trente ans et la vue de cette femme me glaça. Elle était devenue décatie, ayant cessé un vain combat contre les années. La seconde que nos regards se croisent, ses yeux m’avouent sa défaite résignée. En elle, je prenais conscience des ravages du temps. Eh oui… le temps, ce flétrisseur de chair, ce vil arracheur de dents. Les jours et les nuits ont passé, emportant le Rico L’Hermitte de ma prime jeunesse. Je suis blasé aujourd’hui, je le sais. L’alcool et la nuit arrivent encore à me mettre dans la tête les couleurs qui pavoisaient mes vingt ans, mais elles s’estompent toujours au petit matin.

Trêve d’amertume… La nuit finira bien. Mais elle commence à peine, je pars à sa rencontre. Je vais accompagner la lumière, m’engouffrer avec elle de l’autre côté du jour. Mais avant je dois m’adonner à tout un rituel, comme un prêtre qui prépare les éléments de la messe à chanter. Ma toilette dans la grande cuvette à fleurs avec de l’eau bien froide qui me remettra la tête à sa place, une touche de brillantine pour réveiller l’éclat de mes cheveux, un gargarisme à l’eau bicarbonatée, le secret d’une douce haleine… Je boirai encore ce soir. Une soirée sans boisson est un désert, un morceau de vie perdu. Je sais que je bois trop d’alcool, du bon comme du mauvais. Je dois penser à m’arrêter… non… impossible. Mais je contrôlerai ma soif. Promis, Rico.

 

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