L'heure hybride
chapter 16
Je revins visiter Élise une fois, et une autre fois encore, de préférence l’après-midi. Ses chiens m’accueillaient avec des bonds de joie, le personnel de maison se réjouissait de l’humeur favorable de la patronne dès que je franchissais le portail de la villa. J’étais le bienvenu, le fils prodigue rentré au bercail. Élise m’offrait des présents, des petits riens qu’elle me remettait avec au fond des yeux des étincelles de plaisir. Elle ne doutait pas de la pureté de ses sentiments à mon égard. Et moi j’apprenais une chose essentielle à ma profession, la patience. Le cœur et le corps des femmes se gagnent avec de la patience, beaucoup de patience. Il leur faut du temps pour oser ouvrir le livre de leur âme, pour risquer d’y jeter un coup d’œil. Les femmes d’un certain âge, celles qui ont mené une vie vertueuse et routinière, avec mari, confort, enfants, domestiques, exigent pour leur conquête une persévérance et une constance sans failles. Car aimer un homme beaucoup plus jeune qu’elles est une étape énorme à franchir, une révolte intérieure qu’elles doivent identifier, accepter et assumer. Certaines sont plus farouches que des jeunes vierges. Élise n’osa questionner la nature profonde de la joie que mettait ma nouvelle présence dans sa vie. Il y a de ces vérités qu’on préfère reléguer dans les coins sombres de l’être, car les libérer revient à risquer de subir la violence de leur nature. Mais moi, je la voyais chaque jour s’épanouir comme un fruit mûrissant au soleil de ma jeunesse. Elle me confectionnait des chemises, des horreurs qu’elle cousait avec amour, pour son fils, comme elle m’appelait. Elle ne le faisait pas pour économiser des sous, mais pour occuper son temps en pensant à moi. Je ne les portais d’ailleurs que pour lui rendre visite. Quand je pense à ma garde-robe made in France offerte par le Colonel…
Tranquillement, patiemment, je m’installais dans la vie d’Élise. Je m’infiltrais dans son sang comme une drogue douce, la gâtant, l’affectionnant, l’affolant de petits compliments, apparemment innocents. Je lui massais parfois ses pieds douloureux. Élise rajeunissait. Elle colora ses cheveux grisonnants et un soupçon de rouge sur ses lèvres honorait chacune de mes visites. Quand je la sentis bien à point, prête à laisser tomber les remparts de notre pseudo-affection filiale, j’arrêtai mes visites. Rupture totale pendant une semaine. Je jouais mon va-tout. Perdre Élise ou en faire ma maîtresse, ma pourvoyeuse. N’ayant pas de téléphone à la pension où je logeais, elle devrait trouver elle-même le moyen de rétablir le contact entre nous deux. Au bout de dix jours, je crus la partie perdue, je m’étais surestimé. Quand un billet déposé par un chauffeur à la pension me confirma ma victoire. Un sourire sur les lèvres, je lus la missive parfumée, écrite d’une main nerveuse. « Mon Rico, mon fils, mon ami. » Je notai les possessifs répétés, bon, très bon… « Dix jours sans un mot de toi, sans une visite. » Elle les avait donc comptés… mmmm… « Je suis morte d’inquiétude. Pourquoi cette longue absence ? Es-tu las de ma compagnie ? Serais-tu malade ? Découragé des jours ? Donne-moi un signe et j’accours te soulager avec l’affection toute maternelle que mon cœur te renouvelle à l’infini. » Affection ?… oui, mais… maternelle ?… permets-moi d’en douter chère Élise.
J’avais gagné. Il ne me restait plus qu’à concrétiser ma victoire. Le fruit mûri n’attendait que mon souffle pour tomber. Je pouvais lire entre les lignes d’Élise l’émoi d’une femme troublée jusqu’aux tréfonds de son âme, bouleversée par l’évidence d’une passion inconcevable, monstrueuse, mais qui la consumait. J’attendis le jour suivant pour me présenter chez elle à une heure avancée du soir. Une façon subtile de lui signifier le changement de nature de notre relation. Finis les cinq à sept bien sages sur la terrasse.
La chair n’a pas d’âge. Moi, Rico L’Hermitte, je le dis. Sous le poids de mon corps, sous la houle de mes reins, Élise n’était rien d’autre qu’une femme amoureuse, une femelle ouverte. Rien d’autre qu’un désir exacerbé, trop longtemps refoulé et qui éclatait en cris, en larmes, en serments. Rien d’autre que l’amour gommant le parcours du temps. Élise me surprit par sa fougue, elle qui paraissait toujours si timide et empêtrée dans sa pudeur. Elle devenait soudain une femme tombée en eau profonde et qui devait apprendre à nager sur-le-champ, ou périr. Comme les chiens, Élise retrouva ses instincts de nageuse et m’invita à la suivre dans les profondeurs de sa volupté. Au matin, quand je me réveillai dans son lit, sous la pâle clarté de l’aube, Élise avait vingt ans comme moi.
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