L'heure hybride
chapter 26
J’ai voulu marcher et je suis descendu de voiture à la jonction de Christ-Roi et de l’avenue John Brown. Sur toute la route, depuis le pays perdu de Musseau où habite Patrice, jusqu’à ma descente de voiture, je n’ai pas échangé un mot avec Huguette. Comme Alice au pays des merveilles, j’émergeais d’un gouffre dans lequel j’étais tombé durant mon odyssée en compagnie du jeune homme au visage de femme. Ce n’était pas le sommeil puisque je gardais les yeux ouverts. Je dirais plutôt une sorte de léthargie pour m’enlever de la tête la réalité dans laquelle je me trouvais. Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi dans le noir, recroquevillé sur le canapé. Revenu à mon état normal, je constatai l’absence de mon partenaire. Il était parti en emportant son nom et ma paix.
Huguette conduisait, penchée, la tête touchant presque le volant. Elle luttait contre le poids de la nuit sur ses paupières et les assauts de l’alcool. Pelotonnée contre moi, Fabiola ronflait doucement. Nous n’avions rien à nous dire. La nuit avait fait main basse sur tous les mots, laissant à l’aube le soin de balayer les débris de la fête. Sophia était restée chez Patrice, elle n’était pas en état de rentrer. Des filles bien au fond, des petites mulâtresses tout ce qu’il y a de plus sympa, sans trop de prétention. Sous leur apparent snobisme elles cachent une grande peur d’être seules. La demeure de Fabrice est une espèce de terrain neutre où elles peuvent s’éclater, avec les hommes qui leur plaisent, loin des tabous hypocrites de leur société qui verrait comme une hérésie qu’elles couchent avec des mecs à la peau noire. Fabiola est technicienne de laboratoire, Huguette dirige un petit salon de beauté, Sophia jouit des rentes que lui verse son père, un médecin qui a fait fortune dans l’immobilier. Je m’entends bien avec elles. Âmes solitaires en mal de tendresse, comme moi. Nous avons croisé quelques voitures sur la route, des fêtards comme nous regagnant leur tanière. Dans la rue je me suis senti mieux. La fraîcheur vive du petit matin relâchait lentement le cercle qui m’enserrait la tête. Mes pas n’étant pas très sûrs, je marchais lentement. La ville dormait encore d’un souffle paisible.
Pour moi, marcher dans la ville endormie interpelle la paix, la vraie paix. Les chiens n’aboient plus à cette heure. Pelotonnés sur le pas de leur porte, ils me regardent passer en soulevant seulement une paupière indifférente. La lune énorme et froide, juste derrière les arbres, mêlait sa lumière à celle de l’aube. L’heure hybride. J’ai descendu John Brown, mes pas suivaient le chemin tout seul, ma tête trop chargée ne pouvait leur servir de guide. J’allais comme chaque fois que je regagne mes pénates au petit matin, m’arrêter au carrefour de la ruelle Robin, devant l’étal de Romaine. À cette heure elle devait sûrement être en train de couler son café. Elle le réussit toujours fort et bien sucré, pour réconforter ceux que la nuit a brisés ou pour infuser du courage aux autres qui partiront affronter le jour. Le café de Romaine met des bastingages à mes aubes vacillantes. Au coin du Pont-Morin, un homme couché dans le caniveau, le corps sur le trottoir, la tête dans la rigole, vomissait son alcool. Après chaque spasme, il déclamait d’une voix fêlée des vers d’une étrange tendresse qui glissaient dans l’aube tels des papillons jaunes. J’ai peur de frôler vos doigts si bruns, si longs. J’ai peur de vos yeux, de vos regards, de vos sourires, de votre nom parfumé comme un jasmin du Cap.
Devant Romaine, un couple attendait. Ils semblaient avoir froid. J’ai tout de suite senti dans les yeux cernés de la fille et les mains dolentes du gars l’épuisement d’une longue nuit d’amour. Ils ne se touchaient pas mais échangeaient des regards qui les ramenaient à quelques heures plus tôt, dans les draps anonymes d’un hôtel bon marché. Ils étaient jeunes. Je les lisais comme dans un livre ouvert. Pouvaientils me lire aussi ? Moi, un homme à la bonne mise, bon chic bon genre, qui avais quelques heures auparavant bu la nuit jusqu’à la lie ? Et puis soudain, au café que Romaine sucrait s’est mélangé le parfum vert de tous les arbres de la rue, de tous les feuillages de la ville. L’angoisse. Me prenant à l’estomac, très fort cette fois. Comme une main de fer autour de mon cœur et de mes poumons. Pouvaientils me lire, ces deux jeunes debout devant moi ? Je n’arrivais pas à les regarder, de crainte de voir dans leurs yeux le reflet d’un Rico L’Hermitte inconnu. Pas un muscle de mon corps ne bougeait, mais la panique me travaillait de l’intérieur, causant un trébuchement de mon âme. Je partis en hâte, sans attendre le café.
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