L'heure hybride
chapter 8
Cinq heures cinquante-cinq. L’heure palpite lentement. Je sens le soir pulser les secondes dans mes veines. Je marche sur la dernière ligne droite avant d’entrer dans l’arène de la nuit. J’aime le jour à son déclin, quand la nuit vient renouveler ses promesses. La lumière adoucie devient bleue dans le ciel qui semble plus près des êtres. Rétive d’abord, la brise se livre enfin. Je pressens un ciel criblé d’étoiles comme seul peut l’être le ciel de juillet de ma ville. Un immense ciel de plein été qui entrera sous ma peau dès que j’aurai mis les pieds dehors. Et puis, l’odeur végétale des rues me saisira à la gorge, enserrant ma poitrine d’une espèce de douce angoisse que je ne m’explique toujours pas. Je vais déambuler dans la complicité des arbres, des acajous touffus aux feuillages envahis à la brune par des nuées de chauves-souris, des amandiers qui pleurent de temps en temps une feuille jaunie, des manguiers chargés de grappes de fruits dorés par le soleil, des stragonias, des bougainvillées et leurs toisons de fleurs aux teintes alourdies par l’ombre. Profusion de rouge, de pourpre, de jaune dégageant des parfums qui me prennent au ventre, des senteurs qui me soûlent. Je vais mettre le pied dehors et vivre d’une vie neuve, sans une ride, sans une blessure.
Couché dans mon lit à attendre le soir, je suis pleinement conscient de ma solitude. La mienne et celle des autres. La solitude habite chaque instant de la vie, chaque intervalle entre les souffles. Elle est un être sans visage qui vit en nous, use insidieusement notre temps et nous vieillit. Vivre, c’est défier tous les jours cette intruse qui nous fait la guerre, nous mange nos espaces, nous épie sans cesse et envahit notre sang à notre insu, dès que nous baissons les bras. Des hommes, des femmes se tuent au travail, se noient dans les études, dans le plaisir et les drogues pour la fuir, l’éternelle solitude. Je la perçois entre les rires de la rue, dans l’intervalle des klaxons des voitures qui passent, entre un pas et le prochain. Toutes les activités humaines ont pour objectif ultime de la tenir éloignée, cette mangeuse de vie. L’amour, l’argent, le plaisir sont les meilleurs artifices pour remplir les blancs, combler les vides et lui contester le moindre morceau d’existence. Cinq vraies minutes de solitude suffisent à rendre un homme fou. C’est comme essayer de contempler une dimension plus grande que l’esprit ne puisse le concevoir, un pari perdu d’avance. La solitude me dépasse, me submerge parfois mais je ne la repousse pas. Je la recherche même souvent, pour la braver et y puiser de la force.
Comme au temps où je défiais la mer. Toute la mer face à la fragilité de mes douze ans. Je m’étais inventé une épreuve, une sorte de passation à l’adolescence qui consistait à longer le wharf de Bizoton, en nageant dans la mer, jusqu’à atteindre l’extrémité de la jetée, et de me pendre ensuite par les pieds à la barre de l’échelle métallique pour regarder l’océan la tête en bas. Je frissonne encore en repensant aux dangers de ce tour de force. Je risquais de me faire surprendre par les gardes affectés à la surveillance du wharf qui m’auraient certainement conduit au poste de police pour avoir franchi une zone interdite. Et puis, longer les quelque deux cents mètres de longueur de l’ouvrage, en nageant d’un pilotis à un autre, demandait un effort considérable de mon jeune corps qui aurait pu flancher à tout moment, emporté par l’eau profonde bouillonnant sous la dalle de béton. Mais tous ces risques valaient le sentiment de joie et de fierté ressenti une fois atteinte ma destination finale, et cette frayeur un peu mystique que me procurait le sentiment d’être seul au monde. Quand les pieds retenus à la barre de l’échelle, je regardais la mer en dessous de moi, monstrueusement belle, immensément effrayante, quand j’entendais le clapotis et l’écho sauvage de l’eau sous la dalle du wharf, quand le ciel au-dessus de moi semblait vouloir me happer et que je me livrais avec humilité à ma peur, je savais la solitude mon alliée, mon refuge pour la vie.
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