L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 22 sur 32

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L'heure hybride

chapter 21

Dans la maison de ma mère, des parfums différents ponctuaient les instants de la journée. Le crépuscule ramenait les effluves tendres dont elle s’enveloppait pour attendre l’amour. La nuit, la pénombre de la demeure subissait l’assaut des fortes odeurs mâles. Menthe, eau de Cologne, tabac, brillantine, et plus tard relents de sueur et d’effort. Au petit matin, la maison fleurait l’amour rassasié, l’abandon, la semence d’homme. Mais j’aimais surtout le fumet de la cuisine de Maman. Elle n’était pas une cuisinière très imaginative, sa panoplie de recettes se limitait à des ratatouilles de légumes agrémentées de lard, de crabes ou de bœuf, servies sur un lit de riz blanc, ou encore de haricots en purée dans laquelle flottaient des morceaux de bananes vertes ou de donbrèy, ces fameux beignets de farine dont je raffolais tant. Le soir notre menu comprenait surtout des bouillies de toutes natures, riz, maïs, banane, dont l’exquis fumet parfumé de vanille embaumait la maison et la rue.

Voilà pourquoi j’aime Floriana, la marchande de manger du marché Salomon. Une vraie belle négresse, Floriana. Pas jolie dans le sens commun, mais d’une beauté qui transpire de toute sa personne. Elle a pondu cinq enfants mais son corps garde une incroyable fermeté. Son touffé aux légumes est aussi bon que celui de Maman. Je visite Floriana trois ou quatre fois l’an. Elle opère sur un espace de deux mètres sur deux en plein cœur du marché. Aidée de deux de ses filles, elle fournit à manger aux marchandes, acheteurs, portefaix, camionneurs qui fréquentent la zone. Sa réputation de cordon-bleu s’étend jusqu’à Carrefour-Feuilles, les habitants des quartiers derrière le grand cimetière la connaissent, même ceux du morne Lélio envoient leur service à cantine chez Floriana. J’aime être dans son giron. Une maîtresse femme, cette bougresse. Les jours de dèche, je peux compter sur elle, elle me nourrit et me glisse quelques billets dans la poche. Elle ne demande presque rien, une petite virée parfois au dépôt de charbon, à même le sol, étendus sur des sacs de toile. J’aime son déodorant bon marché, sa sueur, la fumée de charbon de bois qui imprègne ses cheveux, l’odeur des épices diverses mêlées à celle de sa chatte énorme. Un beau fruit bombé, aux lèvres charnues et bien lubrifiées dans lesquelles je fonds tout entier. Je dois respirer profondément et laisser mon regard errer sur les sacs de charbon empilés jusqu’au plafond, les paniers et cageots vides et tous les objets parant ce lieu insolite dans lequel nous nous réfugions pour ne pas me vider aussitôt que je la pénètre. Floriana m’est reconnaissante du plaisir que je lui donne, des petits mots pervers que je lui susurre en français à l’oreille. Elle est heureuse de me savoir dans sa vie, moi, le beau mulâtrequi la venge des mauvais traitements de son camionneur de mari. Je me sens bien dans cette atmosphère sans façon et sans prétention du marché. Les paroles grivoises planent à longueur de journée. Les rires gras fusent. On s’attrape vertement, on se raccommode après, sans problèmes. On vit sans honte sa misère. Je reste toujours une heure ou deux, assis sur une petite chaise basse, à quelques mètres de ma Floriana, à fumer et à regarder ces petites gens vivre leur vie, loin de l’ambiance des salons bourgeois. Un réseau d’information, depuis l’entrée du marché sur la rue Monseigneur Guilloux jusqu’à la limite de l’avenue Magloire Ambroise, avertit ma belle en cas de visite inopinée de son homme. Je n’ai plus qu’à filer en douce, suivi du regard alangui de ma maîtresse femme et de celui plein d’envie des autres bougresses de la place qui la respectent et la jalousent en même temps. Et cela me fait un bien fou. Je me recentre. Je me sens un peu chez moi dans cette ambiance plébéienne, parmi les mouches et les relents

d’ 7 8 afiba . Je bois du bon clairin vierge trempé avec des feuilles aux vertus indéniables. Les jeunes marchandes aux fesses bien dodues, au rire canaille, me rafraîchissent. Il me faut toucher à cet autre pôle de ma réalité, mon équilibre en dépend. Pardonnemoi, Irène.

 

7 Tripes faisandées.

8 Alcool de canne.

 

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