L'heure hybride
chapter 12
Félix continue son voyage. Il a allumé une cigarette, sa première de l’après-midi. Je le vois sous mes paupières fermées. Il tire délicatement le bâtonnet blanc de derrière une oreille. Une Comme il faut mentholée. Puis il la regarde quelques longues secondes, les plis du visage bien tassés, avant de la placer avec précaution au coin de ses épaisses lèvres. La boîte d’allumettes surgit toujours dans sa main comme par un tour de magie. Ah ! l’odeur de la première bouffée de tabac… mêlée au parfum âcre du soufre de l’allumette qui vient de brûler. Par réflexe, ma poitrine monte et descend comme si j’aspirais moi-même cette fumée qui réconforte. L’effluve du tabac est aussi l’un des repères de ma vie. Une réalité à la fois solide et volatile, certaine et évasive, comme toutes les choses de la vie, comme cette chambre de pension qui me retient dans son cocon, le manguier aux bras immenses de la cour, les caprices de la lumière, mes vêtements et leur histoire qui m’at-tendent dans l’armoire.
Je bâille longuement. La faim commence à me tenailler. Mes intestins gargouillent de temps en temps. Vers une heure, Félix a monté le plateau du déjeuner et l’a déposé sur la commode sans faire de bruit. Mais je n’ai pu que grignoter un morceau de banane verte et boire le verre de jus de
chadèque 5 bien frais pour soulager mon estomac en feu. Je me suis tellement régalé de mets épicés de chez Fabrice hier soir que j’en garde jusqu’à présent un arrièregoût métallique dans la bouche. Il y a aussi que le café de Romaine me manque cruellement à présent. Je me demande encore pourquoi j’ai détalé comme un enfant coupable alors que j’attendais devant son étal le café qui m’aurait dégagé des griffes de la nuit. J’ai ressenti de la peur ce matin, une grande peur. Enfin… ces choses-là ne s’expliquent pas.
Parfois, en écoutant la radio de Félix, il arrive que le sommeil m’emporte par surprise. Je sombre à mon insu dans de brefs trous noirs qui me gardent quelques minutes dans leurs profondeurs sans mesure. Je rêve à des rêves que je sais bizarres, mais dont je ne garde aucun souvenir. Ces instants ressemblent à une sorte de mort brève, une éclipse lourde et épaisse dont j’ai tout le mal du monde à m’extraire. Il me faut quelques bonnes secondes pour sortir de ma torpeur, remettre chaque meuble de la chambre à sa place, remonter à l’origine de chaque son, toucher des yeux la lumière du jour et réintégrer le monde réel, exercice qui me laisse généralement un peu affaibli.
Des grillons prennent leur quartier de nuit et sans avoir besoin d’échauffer leurs cordes vocales entament un concert brusque et strident. La brise est tombée. Félix augmente le volume du son de sa radio pour couvrir le scandale des bestioles. Une nouvelle tombe des ondes et je prête l’oreille, attentif.
Nouvelle de dernière heure. Ici Radio Nation. De source militaire, on apprend que le cadavre du journaliste Jean Romel Bien-Aimé a été retrouvé à la morgue de l’hôpital de l’Université d’État. La famille du journaliste a procédé à l’identification du corps qui se trouve dans un état avancé de décomposition. Nous rappelons que le journaliste de Radio Star effectuait dans le nord-est un reportage sur la famine qui frappe la population de la région. La mort de ce journaliste sème un grand froid dans le monde des médias. La version officielle du gouvernement est celle d’un acte crapuleux commis par des bandits qui sillonnent les pistes désertes du pays profond.
Encore un journaliste tombé. Aucun communiqué officiel ne me persuadera qu’il s’agit d’un banal accident de la route. Il est bien le troisième journaliste disparu depuis l’année dernière dans des circonstances douteuses. Mais ça, je ne le dirai à quiconque. Je garde mes opinions pour moi. Principe élémentaire de survie sous le soleil. Si Jean Romel Bien-Aimé avait fait de même, il vivrait sûrement à cette heure. Je crois l’avoir rencontré une fois, voilà quelque temps déjà, à une soirée de levée de fonds pour soulager la misère de quelque coin perdu du pays. Il officiait comme maître de cérémonie. Il m’avait semblé un illuminé, un homme brûlant d’une fièvre permanente, tourmenté de toute la souffrance de la terre. Il ne comprenait rien, le pauvre. Ici on ne parle pas. On n’enquête pas sur la misère. On ne dénonce pas.
5 Agrume rappelant le pamplemousse.
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