L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 18 sur 32

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L'heure hybride

chapter 17

La radio me ramène à l’instant présent. Élise c’était hier, il y a vingt ans, quand l’insouciance balayait tous les obstacles devant moi tels des fétus de paille sous le vent. Je crois que je vais offrir un transistor neuf à Félix au prochain Noël. Je commence à supporter difficilement les soupirs de sa vieille ferraille. Un exercice frustrant à la fin. Surtout qu’il ne se résout pas à écouter une seule station. Il doit valser sur le cadran, des fois je me demande même s’il écoute les nouvelles et la musique. N’est-il pas tout simplement en train de faire le plein de bruit sous ma fenêtre pendant près d’une heure ? Question d’oublier les propres bruits de sa tête ? L’aiguille s’arrête un instant sur Radio Congo. Une jeune voix met une légère touche jaune sur le canevas de l’aprèsmidi. Tiens ! Je ne la connais pas cette petite. Une nouvelle recrue sans doute. Elle est vierge, j’en mettrais ma main au feu. Elle lit comme une élève du primaire, avec application et en respectant bien les ponctuations.

Chers amis auditeurs, ici Radio Congo. Nouveau rebondissement dans le scandale de pots-de-vin à la Direction centrale des impôts. Trois cadres de cette administration sont sous les verrous, accusés publiquement par des contribuables qui ont reconnu leur avoir versé des sommes substantielles contre l’émission de faux documents relatifs à des transactions foncières. Le juge d’instruction de la juridiction de Port-au-Prince mène les premiers éléments d’enquête sur le dossier.

Je te parie que dans deux mois, que dis-je, dans deux semaines, on n’entendra déjà plus parler de cette affaire. Ces petits scandales éclatent au rythme de treize à la douzaine et finissent toujours aux oubliettes de la justice. Il arrive que l’un d’entre eux fasse les frais d’un procès à sensation, mais ce ne sont là que des occasions de donner de l’exercice aux juges, magistrats et hommes de robe, des pures parodies où quelques imbéciles sont jetés en prison pour satisfaire aux apparences. La corruption mène le pays, la corruption fait la loi. Rien ne changera si les mentalités demeurent aussi pourries. Les journalistes le savent, mais ils continuent à exposer leur vie en enquêtant sur des sujets risqués. Est-ce par désœuvrement ou serait-ce qu’ils croient vraiment faire un travail utile ? En tout cas la tendance continue de s’affirmer. Parce qu’on aura beau dire, de petits scandales en dénonciations, de caricatures en dérision, l’image du gouvernement en prend un coup et il y en a qui ne doivent pas aimer… Qu’en sortira-t-il ? Je vois tout cela avec un cœur oppressé. Ceux qui s’amusent à rapprocher le feu de la poudre sauront-ils endiguer le flot des flammes qui déferlera ? Enfin… je ferais mieux de penser à autre chose. Moi je ne compte pas, je suis une fourmi, un citoyen de l’ombre, je ne paie pas d’impôts mais je crois en la pérennité des institutions. Je me dis que cela peut toujours être pire. La pauvreté, je connais, je suis arrivé à m’en sortir. Alors que chacun fasse de même, sans soulever de vagues, sinon le bateau chavire.

 

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