L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 10 sur 32

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L'heure hybride

chapter 9

Une cloche sonne, appelant à vêpres. Quelques rares fidèles se dépêchent pour ne pas perdre une miette du bon Dieu. Me parvient en même temps en filigrane un roulement de tambour, puis un autre, on dirait une marche guerrière, une montée à l’assaut. Je reconnais l’indicatif musical de Radio Tambour annonçant son bulletin de nouvelles de six heures. La lumière semble arrêter sa chute pour prêter attention. Des nouvelles en créole. Nouveau comme phénomène dans la radiodiffusion ici. Une recherche d’authenticité qui a tendance à se généraliser depuis quelques années. Il est bien vu dans certains milieux de parler créole. Attitude traduisant l’émergence d’une nouvelle façon d’être Haïtien. Un positionnement beaucoup plus près du peuple, pour le peuple, avec le peuple, comme il est de bon ton de dire. On ne se renie plus. Au contraire. On provoque. Les cheveux et la mise accompagnent la tendance. On se fout d’être bien vu. On est intellectuel, on fait dans l’opposition. Une certaine petite église est le bain de culture où mijote le nouvel élan.

Bonswa mesye dam, n ap koute Radyo Tanbou. Li fè si zè. Men bilten nouvèl nou tap tann nan.

C’est Carole, la speakerine phare de la station, à la voix bien articulée, convaincante, un tantinet agressive. Une vraie femme celle-là, une valkyrie tropicale. Elle doit connaître des orgasmes multiples. Et le tambour repart de plus belle. D’un doigt agacé, Félix change de poste. Félix n’écoute pas les nouvelles en créole, il ne fait pas dans le vernaculaire lui. Trente-cinq ans depuis son arrivée à Port-au-Prince pour se mettre au service de maître Salomon Anacius Hyppolite Francœur, serait-ce pour rien ? Son patron fut commissaire du gouvernement, juge d’instruction puis juge à la Cour de cassation, vénérable maître de la loge maçonnique Les Trois Roses, une haute personnalité en somme. Pas une seule fois de sa vie maître Francœur ne lui a adressé la parole en créole. Et Mme Francœur, aujourd’hui encore, ne lui ferait pas l’affront de lui donner des ordres en patois. Il parle français, Félix. Il connaît les bonnes manières, le protocole c’est son affaire. Il pense encore avec nostalgie au bon vieux temps où des gens de bien fréquentaient la résidence de maître Francœur, aux généreux pourboires que l’on glissait discrètement dans la poche de son dolman aujourd’hui râpé. Alors ne lui parlez pas de prêter l’oreille au nouveau créole qui s’installe sur les ondes, langue rétrograde dont il a divorcé en laissant les mornes. Ce n’est pas aujourd’hui que des jeunes morveux vont lui faire écouter les nouvelles en créole sur sa radio. Il ne cautionnera pas la décadence, un point c’est tout.

 

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