L'heure hybride
Avant-propos
Lorsque j’ai commencé à écrire L’heure hybride en 2004, l’acronyme LGBTQ était inconnu en Haïti. L’homosexualité se vivait dans l’outrance éthylique des trois jours du carnaval, dans la tolérance des cérémonies vodou et dans de rares cercles très fermés d’une bourgeoisie aisée et intouchable. Autrement, l’abomination homosexuelle était dénoncée et condamnée par les bien-pensants. La pandémie du SIDA aggravait le statut déjà très fragile des masisi. Le lesbianisme, lui, habitait un espace flou, à la fois suspect et fascinant, ces femmes portant en elles un potentiel de fantasmes dont les hétérosexuels ont toujours été friands. Au moment de l’écriture du roman, comme aujourd’hui encore, la démocratie post-dictature Duvalier se cherchait dans des convulsions violentes. Jean-Bertrand Aristide, le prophèteprésident acclamé puis honni, vivait ses derniers jours au pouvoir qu’il allait quitter à la suite d’un soulèvement populaire téléguidé depuis la France et les États-Ynis En écrivant ce roman, j’étais épouse, mère de trois enfants et professionnelle à plein temps.
L’heure hybride a été publié en France en 2005. C’est mon deuxième roman, écrit à la première personne du masculin, après un début en écriture marqué par la poésie et les nouvelles. Treize ans plus tard, je me souviens de la sortie du livre en Haïti et des réactions qu’il suscita. Un article assez positif et non signé vantait la modernité du texte. Un autre article d’un collègue auteur (pourtant de littérature érotique) scandalisé, déplorait qu’une femme d’apparence si pure soit capable de parler de prostitution masculine, de femmes mures qui se paient les services d’un jeune amant (donc de couguars alors que cette expression n’existait pas encore), de débauches et surtout d’homosexualité. Le dilemme : je ne condamnais pas ces faits. Il y a eu la recension à deux mains par un prêtre critique littéraire et sa collègue professeure de lettres qui y voyaient la massive présence du sexe non comme une apologie ou une dénonciation, mais plutôt comme un outil avertissant de l’exacte mesure des proportions du machisme et de l’opportunisme qu’il entretient et véhicule.
De ces trois témoignages ressort ce qui allait rester une constante de mon travail d’écrivaine. Le fait d’aborder des territoires jusque-là interdits aux femmes écrivant en Haïti, de renverser des tabous sans peur et sans crainte et l’usage d’un épicurisme apparemment obsessionnel.
L’action et la situation de L’heure hybride tiennent dans un mouchoir de poche. Ses personnages marionnettes tournent dans un silence feutré, propulsés par le sexe, l’argent, la débauche. En filigrane s’y dessinent la décadence, le cynisme et la superficialité de la fin de règne de Baby Doc.
Je suis aujourd’hui une écrivaine dérangeante. Dérangeante par les thèmes que j’aborde, la violence qui surprend souvent, mon refus d’infantiliser les lectrices et lecteurs en condamnant les dérives et les travers humains que je dénonce, mon refus du happy ending qui soulage, rassure et donne bonne conscience. Est-ce un besoin inné de provoquer ? Peut-être. Je me demande comment être un écrivain sage et rassurant en Haïti.
Je ne fais pas de concession à la bienséance et à la morale. Mon genre n’a rien à y voir, ni mon statut civil, familial ou social. Je crois que c’est dans la douleur, dans le miroir de la douleur regardée bien en face que se trouvent les racines de la guérison. Une entreprise forcément dérangeante.
Kettly Mars
OceanofPDF.com