L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 2 sur 32

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L'heure hybride

chapter 1

Cinq heures trente-cinq. Je soulève lentement les paupières. Je prends toujours soin d’éviter à mes rétines l’agression d’un passage trop brusque à la lumière. L’horloge sur le mur en face me regarde de son gros œil impassible. Il est temps de secouer ma carcasse. Comme chaque jour, à ce moment de l’après-midi, le crachotement du transistor de Félix m’a tiré de ma léthargie. Étranges, tous ces bruits, ces odeurs, ces nuances de lumière qui ponctuent ma journée, règlent ma vie et me connectent au monde extérieur. Chaque heure a sa bruyance, ses modulations et sa luminosité. Dans ma chambre arrivent à longueur de journée des bouffées de son, des pulsions rythmées qui me renseignent sur le temps mieux que les aiguilles d’une montre. Il y a le chant impulsif des pneus sur l’asphalte, les klaxons nerveux des taxis, le bourdonnement des voix qui gagne en acuité avec le soleil, le froissement des feuilles, le souffle blanc de la chaleur, celui rose du désir naissant. Me parviennent aussi parfois des murmures aux couleurs indécises ou bien des chuchotements enrobés de nuit. Mais ceux-là s’échappent peut-être de mon enfance ou de mes insomnies, je ne sais plus.

Plus que deux petites heures de repos avant de me mettre en branle. Il a fait horriblement chaud aujourd’hui. J’ai passé la journée sur mon lit tiède, nu comme un ver, les yeux fermés, à fumer une cigarette après l’autre, économisant mes moindres gestes pour ne pas exacerber ma gueule de bois. Des traînées de cendre maculent mes draps. Les mégots qui jonchent le parquet attendent en vain un coup de balai. La serviette mouillée posée en travers de mon front a dessiné une grande tache sombre en dégoulinant sur la taie d’oreiller, comme si tout le sang de ma tête s’était vidé. Je suis rentré à l’aube. Je ne dois pas être beau à voir. D’une semaine à l’autre, les jeudis soirs chez Patrice prennent une tournure carrément orgiaque. Alcools… fumées… corps mélangés… sens confondus. Je devrais arrêter de fréquenter Patrice et sa clique d’artistes, au moins pour un temps. Tout ce beau monde est pourri jusqu’à l’os. Je sombre lentement dans la déliquescence. Je ne veux plus jamais refaire l’expérience d’hier soir, plus jamais. Mon Dieu ! Je ne me serais jamais cru capable de cette charge de violence. Je refuse même d’y penser. M’arrêter… m’arrêter… oui… mais… plus facile à dire qu’à faire. Le salon de Patrice est le terrain de chasse par excellence de la ville, le gibier abonde et les rencontres y sont souvent très lucratives. Bon. On verra… encore six jours jusqu’à jeudi prochain. J’ai encore du temps pour me décider.

Je respire mieux maintenant. J’ai attendu des heures la petite brise coulant enfin par la fenêtre de ma chambre. Elle m’apporte, avec un peu de fraîcheur, les notes trébuchantes de la chaude mérengué que Félix savoure. Comme pour me rappeler que l’instant bascule. La journée change de cap. Une autre vie va commencer. La lumière du jour est encore vive mais mon œil exercé perçoit déjà sa fêlure. Comme pour un félin, ma vision devient meilleure avec la clarté qui se fane. En fait, souvent je sens plus que je ne vois l’approche du soir. L’ombre adoucie des choses me semble alors fécondée de promesses. L’heure a atteint sa cime et, saturée de soleil, commence sa descente vers la nuit. Je connais bien cette cassure du jour. Je la sais à toutes les saisons, aux jours pressés de décembre comme aux longs soleils du plein été, même quand il pleut. À cet appel de la nuit perçu de moi seul, je me réveille peu à peu. Mes malaises disparaissent comme par enchantement. Toutes les parts de moi dissoutes par l’alcool, les veilles et la canicule réintègrent leur place. Je ramasse mes miettes, me reconstitue. Le moment approche où je vais commencer à vivre, à courir les avenues de la nuit. J’existe la nuit. Dans un espace où les frontières deviennent floues, dans la pénombre qui atténue les défauts, maquille les imperfections, dissimule les troubles. Je fonctionne dans la partie sombre du jour, avec la complicité de l’ombre. Je m’y noie, je m’y retrouve. J’aime la nuit, elle rend plus belles et plus chaudes les femmes. Dormir à l’heure où les étoiles me font des clins d’œil serait un crime.

Dans la lumière fissurée, je pense à ma mère. Elle aussi renaissait à la vie vers cette heure, tel un bouton de fleur crépusculaire dont les pétales se descellent un à un. C’était l’instant du rituel de sa toilette dans le cabinet étroit, avec deux seaux d’eau chauffés toute la journée au soleil. Toujours avec la savonnette rose Camay qui porte en médaillon une femme à la beauté de madone. Aussi belle que Maman. Je revois encore les gouttes d’eau, petites étoiles d’avant la nuit, perlant sur sa peau fraîche. J’ai dans les narines la délicate fragrance du talc dont elle parfumait son corps. Un corps aux rondeurs fermes, avec assez d’embonpoint pour plaire aux hommes de son temps. Je me souviens de nos soupers hâtifs, avant l’arrivée de ses amis. C’était l’heure où je mourais un peu de la perdre. L’heure où l’ombre me prenant à la gorge m’engageait dans une lutte inégale contre ma peur. Mais tout cela est bien loin déjà. Je n’ai plus de mère, il ne me reste que la nuit pour exorciser cette part d’elle dont le manque habite encore mes jours.

 

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