L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 6 sur 32

Pages du PDF

L'heure hybride

chapter 5

La nature m’a fait don d’une belle gueule. Ni blanc ni tout à fait noir, ni gras ni trop maigre, plutôt grand avec des muscles saillants et nerveux. On me décrit comme un mulâtre brun, un griffe ou un grimaud amélioré. S’ils ne sont pas droits, mes cheveux aux boucles cannelle ne possèdent pas non plus la texture rêche des nègres purs. Pas un fil blanc ne jette encore le désarroi dans ma chevelure drue et à mon âge je peux dire sans me tromper qu’aucune calvitie ne viendra altérer désagréablement ma physionomie. Mon nez est une combinaison de truffe caucasienne agrémentée de frémissantes narines négroïdes. Mes lèvres charnues et bien ourlées recèlent des promesses de jouissance, elles sont surmontées d’un duvet châtain qui confère un air d’adolescent rebelle à mon visage toujours rasé de près. Je connais le pouvoir de mes yeux couleur de miel. Je vis dans un monde où les valeurs humaines s’évaluent aux teintes épidermiques et à la frisure des cheveux. Toute nuance de peau tendant vers le clair garantit une certaine estime et un a priori de bonne extraction. Je n’ai pas choisi ma couleur ni la souplesse de ma chevelure mais je serais bête de ne pas prendre avantage de ces précieux atouts pour boire, manger et satisfaire mes autres appétits. Si toute une classe d’hommes et de femmes peut être obnubilée par le traumatisme colonial au point d’opposer des histoires de couleur de peau aux problèmes profonds qui minent le pays aujourd’hui, qu’à cela ne tienne. Moi, je profite de la bêtise collective. Parce que, en dehors de mes attributs physiques providentiels je ne possède rien, mais rien du tout. Je suis un homme ambigu, à cheval entre deux mentalités, entre deux types physiques, entre deux classes sociales, entre deux sexualités. J’intrigue et attire mâles et femelles par mon allure de beau ténébreux et mon cynisme. Ma vie durant j’ai cultivé l’ambiguïté, jusqu’à en faire un métier, un art, une passion garantissant ma survie dans cette société qui pardonne tout à un homme, ses convictions politiques, ses lâchetés, ses magouilles, ses vices, tout, sauf sa pauvreté.

La première dame de la République accompagnée des membres de son secrétariat privé a effectué une visite surprise ce matin à l’orphelinat du Bon-Secours de Varreux, ci-devant centre Manman Simone. (Comme d’habitude, le timbre grave et harmonieux du speaker de Radio Nation, Maximilien Georges, confère un caractère solennel aux nouvelles.) Avec la sobre distinction, l’élégance sûre, la compassion maternelle qu’on lui connaît, la première dame a minutieusement inspecté les lieux, fournissant conseils et suggestions dans sa détermination à continuer sans répit son action salvatrice pour soulager partout la misère et la pauvreté.

Tiens, tiens… parlant de pauvreté… j’imagine le scénario… toujours le même cinéma… demoiselles et dames de secrétariat débarquant dans un nuage de parfums capiteux, habillées de lin, chaussées de cuir fin, baguées de diamant, caquetantes et excitées autour de leur patronne. Les badauds ont sûrement dû se masser des deux côtés de la route pour voir passer le cortège de quatre-quatre soulevant la poussière, tuant aussi quelques têtes de bétail sur son chemin. Les gardes du corps les premiers sont descendus presque à la volée des véhicules aux vitres fumées et blindées. Lunettes au mercure, képis enfoncés, intenses. Certains ont pris position en des points stratégiques pour encadrer le périmètre, d’autres se sont précipités aux portières des véhicules pour faire descendre la meute salvatrice.

Mais pourquoi tant de démonstration de force, tant d’étalage de puissance ? Pour combattre les moulins à vent de la misère ? Ou pour soûler ces gens de leur propre pouvoir ? Ces dames grisées de leurs bonnes œuvres distribuent avec un sourire de commisération sur les lèvres des enveloppes chargées de quelques dizaines de gourdes. L’argent du peuple qu’elles lui allongent au compte-gouttes… Si on avait dépouillé des bienfaitrices de leurs parures ce matin-là, la valeur réunie de leurs fripes soutiendrait l’orphelinat du Bon-Secours une année entière. Pourtant les pauvres malheureux apprécient le show, émus et fiers de ces petites marques d’attention. Il faut donner au peuple sa part de merveilleux et tout va bien.

Mais Félix lui se fout de mes états d’âme. Il poursuit son voyage dans l’espace. Il ferme les yeux, attentif, sensible aux moindres variations des ondes. Sa radio c’est sa femme, sa bouboutte qu’il caresse longuement chaque après-midi. Il lui arrache des aveux, des chansons, des informations, des souvenirs. Il en vit.

Enfin… Dieu me préserve de la misère… comme disait Irène.

 

OceanofPDF.com