L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 23 sur 32

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L'heure hybride

chapter 22

Oui, la vie sait être belle. Je m’étire, respire à fond. Les minutes dévalent la pente du soir. Déjà quinze minutes après sept heures. Il est bien parti le soleil. Je vais fumer une dernière cigarette avant de faire chauffer mon moteur. Je suis bien dans ma peau. Pourtant… la même angoisse, fugace, évanescente, traverse mon corps, juste en mon milieu, me partageant en deux. J’essaie en vain de retenir les deux parties de moi-même qui m’échappent. Une sensation si légère, si subtile que je doute de l’avoir éprouvée. Cela m’arrive chaque fois que les arbres libèrent leurs verts effluves. Ils me parlent à moi, les végétaux, ils l’extirpent de moi, mon angoisse. Ils me la mettent sous le nez. J’ai beau prétendre l’ignorer, elle me pèse quelque part comme un léger malaise dans la tête, qui ne part pas. Est-ce de savoir que j’aurai quarante ans bientôt ? Quarante ans, c’est beaucoup et c’est peu à la fois. Avec l’âge les perspectives changent. J’ai encore toute ma puissance physique, je tiens bien la nuit, pas de problèmes majeurs de santé, je ne suis pas recherché par la police ou la milice, j’ai des relations là où il faut. Qu’est-ce alors ? La peur de me retrouver seul, face à moi-même ? De regarder droit dans les yeux Rico L’Hermitte, l’étranger qui porte mon nom, celui qui a passé la nuit d’hier chez Patrice.

L’angoisse de la découverte. Le refus de l’évidence. Je n’en veux pas de cette évidence, je lui fous mon pied au cul. Un accident, voilà ce que c’était… la seule explication possible. Je ne suis pas un homo, quand même… J’aime les femmes, leurs corps, leurs secrètes chaleurs, et même si je les utilise, je leur voue le meilleur de moi-même depuis mon âge le plus tendre. Dans ma vie j’ai rencontré toutes sortes de mecs. Des réguliers, avec épouse, enfants au foyer et une ou deux maîtresses (question de principe), des bisexuels bien confortables derrière le paravent conjugal, des carrément homos qui ne s’en cachent pas. Plus d’une fois, des hommes m’ont fait des avances, évidentes ou subtiles. Je me garde de juger les penchants des autres, mais moi, l’amour avec un homme me laisse indifférent. Je trouve grotesque l’accouplement de deux virilités. Mais… le gars d’hier soir… chez Patrice… est venu bouleverser mes données.

Mon cœur bat plus vite à présent, alors que la scène se renouvelle sous mes paupières avec une précision cruelle. Le brouillard se dissipe. Je voudrais me mentir, effacer ces données de la boîte de ma mémoire, mais mon sexe qui durcit par petits spasmes entre mes cuisses est sourd à mon tourment. Il vit de sa propre vie, exige son propre plaisir, indépendamment de ma volonté. Je ferme les yeux, respire à fond, essayant vainement de penser à autre chose. Les images ne partent pas, elles prennent chair dans ma chair. Nous dérivions à ce moment-là sur le grand canapé mauve, Huguette, Fabiola et moi. Sophia gisait sur le parquet, défoncée à l’alcool et aux amphétamines. Nos verres ne désemplissaient pas. Patrice a entraîné les garçons de service à être efficaces et invisibles. Quand il nous a rejoints sur le canapé à la demande d’Huguette, la présence de l’inconnu a envahi ma tête et pompé tout mon oxygène, me laissant le souffle court.

Les filles le dévêtirent bien vite, en gloussant. L’ombre de la nuit s’engouffra dans son corps fragile, poilu seulement aux aisselles et au pubis. Un corps de femme, à la peau délicate, étrangement agrémenté d’un pénis long et mince qui pointait sur le côté. Une vue insolite qui me troubla plus que je ne voulus me l’admettre. À ces instants-là, j’aurais dû me retirer de la partie. Je rencontrais sur ma route un point de chute. Je m’en abstins et pour cause. Quelque chose m’annonçait la fin d’un temps. Un glissement dans l’itinéraire de mes jours. J’aurais dû chevaucher Huguette ou Fabiola, elles ne demandaient pas mieux. J’aurais dû me défaire avec elles de la charge de violence qui m’emporta à ce moment-là. J’aurais dû, j’aurais dû… Mais je ne le voulais pas vraiment. Quelque chose m’arrivait que je ne pouvais éviter, quelque chose d’inéluctable, comme la mort. Je marchais vers ma mort. La mort de Rico L’Hermitte. La mort de l’image que je portais de moi-même.

Huguette alluma un joint qu’elle passa à la ronde. Quand vint mon tour, j’en tirai une longue bouffée, puis une autre que je gardai longtemps dans mes poumons, jusqu’à les sentir sur le point d’éclater. Je refilai ensuite le bâtonnet de cannabis au bel inconnu. Je ne fume généralement pas de l’herbe. Pourquoi ai-je fumé hier soir ? Pour ne pas comprendre mon trouble ? Pour accepter mon désir exacerbé par ce corps d’homme près de moi ? Pour aller au-delà de mes limites ? Quelques minutes après je flottais en dehors de mon corps, aussi léger que les volutes de fumée s’en allant au plafond. Une douce euphorie m’amenait loin, très loin de mes derniers scrupules. Les filles se faisaient des attouchements qui leur tiraient des plaintes de plus en plus sauvages. Je ne pouvais plus contenir mon désir, il me rendait fou. Il était nouveau et exigeait du sang nouveau. Le jeune homme et moi nous retrouvâmes tout près l’un de l’autre. Nos mouvements, nos gestes malaisés nous ramenaient toujours l’un à l’autre, au milieu du plaisir désordonné des filles. Je découvrais un corps plat, sans attraction, sans rondeur, qui épousait le mien et ouvrait des gouffres dans mon être. Je jouissais, effaré, de l’électricité provoquée sur ma peau par l’effleurement d’un membre aussi tendu que le mien. Les lèvres douces et chaudes de l’inconnu cherchaient timidement les miennes. Un baiser au goût de vertige scella notre complicité et consacra ma déviance. Après quelques préliminaires maladroits, sans dire un mot, me parlant seulement le langage troublant de ses yeux, l’homme au visage de femme s’offrit à moi. Ses fesses à la peau plus pâle que le reste de son corps mettaient une tache claire dans la pénombre. Je ne pouvais plus, je ne voulaisplus lutter contre la houle violente et animale de mon désir. Un être inconnu agissait en moi, commandait à ma place et j’obéissais. Je me suis mis à genoux et dans un mouvement d’inexorable possession, calai sous mon ventre la croupe de l’inconnu que j’ouvris d’un brutal tour de reins. Surpris par ma force, il hurla et tenta de m’échapper. Je le retins en enserrant sa taille de mes deux bras, comme dans un étau. Alors, la tête envahie de ses couinements de douleur mêlés aux rires hystériques des filles, je m’enfonçai encore et encore dans son corps étroit, dans sa chair écartelée, dans une félicité sans nom et sans aucun horizon.

 

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