L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 7 sur 32

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L'heure hybride

chapter 6

Ma mère… Elle m’a aimé comme une mère aime un enfant unique. Violemment. Et rien ne pouvait s’interposer entre elle et son amour pour moi, ni l’école, ni ses hommes. Elle me prodiguait son affection par élans brusques, m’enfermant dans le cercle de ses baisers et de ses caresses qui me portaient au septième ciel, puis elle m’en libérait aussi brusquement, réalisant qu’un jour elle pourrait ne plus être là et qu’il fallait m’y habituer. Pour moi, deux choses importaient dans la vie, l’amour de Maman et le reste. Je l’aimais désespérément, avec la peur constante de la perdre ou d’être totalement rejeté un jour. Une peur qui me prenait au ventre et me rendait malade parfois. Je pouvais rester des heures à la regarder, à la manger des yeux, à m’enivrer de son parfum, à jouir de la chaude caresse de sa voix. Elle me disait souvent que je l’intimidais à la dévisager ainsi. Un mélange de retenue et de dévergondage, un amour incontrôlable et dément qui me rendait fort et sûr de la vie, cédant ensuite la place à une réserve imprévisible qui m’anéantissait, c’était cela ma mère. J’ai poussé comme de la mauvaise herbe, au gré du vent, des aventures de Maman, de ses fantasmes et de ses humeurs. Elle ne m’a pas caché le genre de vie qu’elle menait, elle n’a jamais été prude, ma maternelle. J’étais son fils, sorti de son ventre, de ses tripes, je la connaissais à l’envers comme à l’endroit. Son rire de gorge, sa voix enrouée par les cigarettes fumées à la chaîne m’enchantaient. Sa nudité dans notre petite maison me paraissait naturelle, les animaux s’embarrassent-ils de pudeur ? Je la comparais

 

parfois à une belle bête, chat sauvage ou 3 malfini, tout en instinct et en imprévisibilité. Une femme-nature. Avec elle, le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre que le vent, le soleil ou la mer.

Contrairement aux habitudes de notre milieu, Maman refusa toujours d’engager du personnel de maison. Je ne sais trop pourquoi, elle professait un mépris non voilé pour la domesticité. Pas question d’avoir une bonne pour cuisiner ou nettoyer la maison. Maman prenait soin de tout elle-même. Elle faisait seulement venir deux fois par semaine une vieille femme des environs qui emportait notre linge sale et nous le ramenait le surlendemain sen-tant bon le soleil et les cascades de Rivière-Froide. Craignait-elle que son fils, marqué de l’atavisme de son aïeul, ne s’encanaille avec cette engeance qu’elle méprisait ? Redoutait-elle de voir son sang dégradé par des unions inconcevables, rétrogrades ? Était-ce qu’elle retrouvait un peu de sa mère dans ces personnes dont l’humble condition lui remettait sous les yeux ses propres origines ? Irène… ses mystères et ses incohérences. Je les acceptais comme un croyant accepte les merveilles et les tyrannies de sa foi.

Nous habitions une minuscule maison de trois pièces à Martissant, à laquelle on accédait par trois marches rondes. Elle comprenait un petit salon sur l’avant, décoré d’une flore en plastique multicolore, de rideaux ourlés de dentelle et d’un jeu de trois fauteuils en velours moutarde recouverts de vinyle transparent, une office-cuisine, la pièce la plus fraîche de la demeure, enclavée entre le salon et l’unique chambre à coucher donnant sur une courette. Le cabinet de toilette et les latrines, détachés du reste du logis, se dressaient contre le mur de clôture. Cette maison, je la porte encore en moi comme un écrin, un petit coin de paradis. C’est le seul endroit où j’ai vécu avec Maman. J’y suis né, elle y est morte. Dans mes souvenirs je la revois encore, sur sa dodine, dolente, affaiblie par ses nuits d’amour et l’entretien du foyer, prenant le frais derrière l’écran tacheté de petites fleurs couleur de sang et de lait du riz-et-pois grimpant sur la clôture à claire-voie de la maison.

Les soirées où elle recevait de la visite, je couchais sur un lit de camp au salon. Je savais la chambre à coucher témoin de choses que les adultes se font et dont ils raffolent. J’entendais souvent, les soirs où je n’arrivais pas à m’endormir, le choc sourd et répété du lit contre le mur de la chambre, le chant acide du sommier, ponctués des gémissements de Maman et des grognements sauvages de ses amis au bord de l’extase. C’était un fait de la vie, comme d’aller à l’église le dimanche ou de jouer aux billes avec mes copains Ti Tony, Socrate et Ronald sur le terrain vague au bord de la mer, nos têtes dépassant à peine les touffes d’herbes-guinées qui ondoyaient sous la brise salée. Étrangement, je n’étais pas jaloux des amis de ma mère, mais de mes copains, oui je l’étais. Je ne ressentais rien de particulier envers les autres messieurs, ceux de la nuit. Ils arrivaient, emplissaient la maison de leurs rires et de leurs soupirs et repartaient sans provoquer en moi d’animosité. Mais quand Ti Tony, Socrate ou Ronald venaient à la maison et que je les voyais lorgner les merveilles cachées sous la robe de chambre de ma mère, alors montaient en moi des pulsions meurtrières. L’affaire devenait personnelle, avec des individus que je comprenais, dont je pouvais ressentir les émotions, les curiosités. Je savais qu’ils savaient pour Maman. Je n’ignorais pas non plus à quel point un gamin de dix ans pouvait être un homme, d’une certaine façon. Et il me brûlait que ma mère fasse les frais de leurs fantasmes.

Pour laisser Maman récupérer de ses fatigues de la nuit, je retrouvais mes copains l’après-midi, après déjeuner, sur la grève. Martissant à cette époque me paraissait immense, offrant à nos jeux les secrets de ses innombrables cours d’eau, des champs de palmistes s’étendant à perte de vue, des mangroves dont les racines démesurées accueillaient nos parties de cache-cache et nos frayeurs. Je garde de ce temps un goût particulier dans la bouche, un souvenir ému sur mes papilles, la visqueuse saveur des huîtres que nous détachions des racines de plantes aquatiques quand la marée descendait, les baies sauvages qui tachaient de pourpre nos lèvres, et même

l’odeur amère des bottes de 4 lalo que je récoltais et avec lesquelles Maman cuisinait de succulentes ratatouilles aux crabes. Et la mer, la mer partout, infiniment bleue, jusqu’aux pieds de Port-au-Prince, l’Eldorado à conquérir un jour. Port-au-Prince, ville de rêve que je ne visitais que quelques fois l’an, pour assister au cortège du carnaval ou me promener en compagnie de Maman autour de la fontaine lumineuse de l’Exposition. La fontaine… une merveille dont la beauté me dépassait, m’écrasait même, de l’eau changeant de couleur et semblant obéir aux archets caressés par des anges dans le ciel.

 

3 Oiseau de proie.

4. Légume riche en fibres et minéraux utilisé dans la cuisine haïtienne.

 

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