L'heure hybride
chapter 27
Huit heures pile. Devant mon miroir, j’admire ma silhouette racée. Mes cheveux encore humides jettent des reflets cuivrés sous la lumière de l’abatjour. Juste une petite touche de parfum pour parachever l’œuvre, subtil, pas de gaspillage. Les bons parfums coûtent de plus en plus cher. Je passe toujours un long moment devant le miroir avant de laisser ma chambre. Je me plais. À trente-neuf ans et dix mois je tiens le coup. On m’en donne trente-cinq, parfois trente, quand je suis sobre. Mais je sens que les nuits s’accumulent sous mes yeux. Un réseau de veinules affleure sous la peau moins tendue. Une subtile flétrissure, à peine perceptible, confère une fausse douceur à mon épiderme. Le fruit de ma vie mûrit. Bah !… ce n’est rien tout ça… De longues soirées m’attendent encore. Je me plais, ventre plat, pas de double menton. Le fruit mûr est plus juteux, plus savoureux. Voilà… terminée ma petite séance quotidienne de motivation devant mon miroir, avant que ne viennent la peur, le doute, la fatigue. Je dois m’aimer devant mon miroir avant d’étendre mes ailes dans la nuit, cherchant ma proie.
Me voilà prêt à partir. Ah ! j’allais oublier un mouchoir propre et une goutte de parfum là aussi. J’éteins, verrouille la porte, glisse la clé dans ma poche. Je vis dans une pension de famille, dans une chambre de garçon, à l’impasse des Anges, trois maisons avant le coin du Bois-Verna, pas trop loin du Champ-de-Mars. Un bon compromis cette pension. Pas tout à fait en ville, pas tout à fait en hauteur, mais dans la mouvance bourgeoise. Les taxis à portée de l’index. Depuis une vingtaine d’années, les bourgeois ont déserté la ville. Port-au-Prince devient un grand marché qui étouffe lentement sous le flot constant de la migration des provinces vers la capitale. Des débits de produits alimentaires, des écoles, des polycliniques médicales occupent les anciennes résidences. Les quartiers périphériques sont devenus d’immenses ruches humaines. On part habiter à Kenscoff et ses environs, pour regarder la misère de haut.
Ma pension est une vieille gingerbread qui aurait besoin de sérieuses réparations. Mais j’aime ces vieux bois d’une autre époque. J’aime ma chambre avec son plafond haut, ses lourdes portes ripolinées fermant avec des crochets et ses fenêtres à persiennes. Je l’occupe depuis près de dix ans. Des familles de rats vivent entre la toiture en tôle et les faux plafonds. Elle ne veut pas entendre parler de dératisation, la patronne. Dès qu’on lui présente la moindre doléance, elle parle d’augmenter les loyers. C’est vrai que les chambres de pension sont rares dans les quartiers encore décents de la ville, avec trois repas en plus. Alors on ne se plaint pas trop, les autres pensionnaires et moi.
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