L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 20 sur 32

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L'heure hybride

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Chers amis auditeurs, Radio Capitale vous remercie de votre écoute et de votre fidélité. Aujourd’hui vendredi, avant de clôturer l’émission de nouvelles, nous vous rappelons, comme d’habitude, le programme des divertissements du week-end : après une semaine de dur labeur, la boîte de nuit Sous les Étoiles reste le coin idéal de détente garantie par la musique entraînante de l’orchestre Astros. Vous aurez également le plaisir de vous divertir au rythme compas du groupe Bolo-Bolo, dans les jardins de l’hôtel Dolce Vita. Pour ceux qui préfèrent une ambiance plus calme, plus champêtre, retrouvez le trio Les Troubadours sous la tonnelle du restaurant Chez Cator. Et bien sûr, le bal des bals du vendredi, le rendez-vous chic du week-end est à l’hôtel Ibo Lélé où le groupe Bossa-Combo…

 

Félix a déjà changé de latitude sur le cadran, il devient frénétique. Il reprend bientôt son service. Six heures trente exactement. Vendredi soir. Moi, je vais à l’hôtel Ibo Lélé. Pour l’homme du monde que je prétends être, il n’y a pas ces temps-ci d’autre destination le vendredi soir. Ibo Lélé est l’endroit où voir et être vu. Je sais déjà la coloration de l’assistance que j’y trouverai. Of course, les hommes forts du moment, les hommes à la mode, la deuxième génération au pouvoir, ceux qui gravitent autour du chef de l’État, jeunes militaires, jeunes ministres tout-puissants et leurs amis. Évidemment, il y aura les plus vieux aussi, les fidèles de l’ancien régime qui se refont une jeunesse et sont la vivante concrétisation du concept du

pouvoir à vie, une génération après l’autre. Pourtant le 6 télédiol affirme que la belle machine dictatoriale craque. Le bateau commence à faire eau. La cohabitation entre les deux générations au pouvoir est malaisée, la confiance n’existe pas, les animosités et les conflits d’intérêts s’accentuent de jour en jour, devenant plus difficiles à contrôler et à dissimuler. Le chef de l’État, occupé à ses plaisirs, laisse couler son héritage comme du sable fin entre ses doigts. Il se repose sur la fidélité d’amis sûrs pour engraisser ses comptes en banque helvétiques. Moi, j’ai du mal à croire en la fragilité de ces hommes tout-puissants. Tels des dieux de l’Olympe, ils paraissent capricieux et éternels. Ils deviennent bruyants quand leur alcool prend chair, prodigues d’argent et de faveurs.

À Ibo Lélé ce soir, les gros pontes, les grands commerçants et industriels qui sentent le fric à plein nez prendront place aux tables les mieux placées. Bien sûr, quelques artistes connus, les enfants gâtés du régime feront souffler, rien que par leur présence, un vent de folie sur la soirée. Sans oublier la nuée de satellites en orbite autour de ce beau monde, maîtresses et rivales qui mènent une guerre froide à coups de bijoux et de vêtements luxueux, d’orchidées à la coiffure, quand elles ne s’empoignent pas carrément les cheveux. N’y manqueront pas les putes de plus ou moins bon aloi, les nymphomanes et alcooliques, les opportunistes de tout poil. Je me range dans cette dernière catégorie. Mon instinct me recommande d’éviter de frayer dans les grandes eaux du pouvoir. Je flaire depuis quelque temps la décadence à l’horizon. Alors, je me tiens à distance des gros morceaux, je place mes ambitions plus bas et évolue dans la société des petits-bourgeois en transfert de classe, qui donneraient beaucoup pour s’acheter un nom, pour assurer à leur descendance une nuance plus claire de peau.

Je ne sais par quel moyen je me rendrai à cet hôtel perché sur le flanc de la Montagne-Noire. Je ne m’en préoccupe pas trop puisque j’y parviens toujours, comme tous les dimanches je me débrouille pour arriver au Lambi Night Club jusqu’à Mariani, près de la mer. Si la chance ne m’envoie pas une roue-libre, j’irai en camionnette publique jusqu’à Pétion-Ville, puis de là je me taperai à pied le trajet jusqu’à l’hôtel. Je n’aime pas trop gravir cette pente raide. L’inconvénient est que j’arrive en nage et déjà fatigué. Heureusement que neuf fois sur dix je trouve en cours de route un fêtard voituré qui me prend à son bord. Donc, ce soir encore, je compte sur ma chance et mes relations. À quoi bon se stresser dans la vie ? La providence arrange toujours les choses dans le bon sens. Il suffit de rester positif et optimiste. Un de ces jours, je finirai bien par me faire offrir une voiture. Pour mes quarante ans ce serait génial d’être enfin autonome dans mes déplacements. Afin de forcer ma chance, je prends des leçons de conduite chaque samedi après-midi. Il s’agit maintenant de pister celle qui me procurera ma bagnole.

 

6 Le bouche-à-oreille.

 

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