L'heure hybride
chapter 28
Dans la salle à manger au plancher recouvert de carreaux rouges, blancs et jaunes, je prends mon souper. Chaque fois que Félix me passe un plat, nous échangeons un coup d’œil complice. La vieille horloge de la pension marque huit heures vingt, mais je crois qu’elle avance d’un bon quart d’heure. Je mange toujours avant de laisser les lieux, avant de m’engouffrer dans le soir. J’aime mieux sortir avec quelque chose dans l’estomac, je ne peux jamais savoir où me conduira la nuit. On mange une bonne cuisine créole dans cette pension. Yaya la cuisinière est l’un des spécimens d’une espèce en voie de disparition. Je me rincerai la bouche dans le petit cabinet sous l’escalier avant de partir. Les motifs du carrelage s’imbriquent à l’infini et exercent sur moi un effet hypnotique. Je les suis machinalement des yeux et m’y perds parfois. La salle à manger est la pièce la plus chaleureuse de la pension. Mes colocataires sont des hommes du troisième âge, des hommes seuls comme moi. L’heure du souper est pour moi l’occasion de prendre contact avec le genre humain, en commençant par ceux qui vivent sous le même toit que moi. Je retrouve mes semblables, maître César, l’avocat qui loge à l’étage juste au-dessus de ma chambre, maître Crispin, l’ancien professeur de mathématiques toujours en pantoufles et bretelles, maître Fortuné dont rien ne justifie le titre puisqu’il n’est ni avocat ni professeur. Peut-être n’a-t-il simplement pas voulu être en reste avec ses colocataires. Félix m’a confié sous le sceau du secret que la patronne ne veut plus le garder, car il devient incontinent, il abîme son matelas et l’air de la chambre est irrespirable. Des vies lasses, des vies cassées, des solitudes peuplées de souvenirs, de remords et de regrets, d’efforts dérisoires pour reculer l’inéluctable échéance. Ils noient tous leurs problèmes dans la politique et suivent les événements avec une régularité religieuse. Bien qu’ils soient chacun intéressant à sa manière, j’évite de passer trop de temps en leur compagnie. Leur décrépitude me pèse. Heureusement que Maman est morte encore jeune. Elle n’aurait pas pu supporter de vieillir, de voir ses chairs s’affaisser, son pas traîner. Son corps était un hymne à la beauté, à la joie des sens, à l’accomplissement. La vie lui a épargné la désespérance et le naufrage du vieillissement.
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