L'heure hybride
chapter 10
Six heures du soir… Ma chambre devenue bateau accostera bientôt aux ports de l’ombre. Sur ma table de toilette, mon regard caresse mon bibelot fétiche. Un biscuit de porcelaine blanche, tout ce qu’il y a de plus délicat, représentant un jeune communiant aux joues roses, aux cheveux couleur de blé doré approchant la sainte table. Fragile rescapé de mon enfance, le seul témoin d’un temps où ma mère vivait dans ma vie. Le cadeau d’une demi-tante de Maman, tante Eva, je devrais plutôt dire sœur Gérard de la Conception. Une petite vieille qui ne mesurait pas plus d’un mètre quarante-cinq et que nous visitions chaque année, à la Semaine sainte, dans son couvent de Quartier-Morin, loin dans le nord. Eva était la demi-sœur de mon grand-père maternel, la seule de cette famille à nous accueillir et à nous reconnaître un statut de parent. Probablement parce que, demi-sœur elle-même de l’aïeul, elle ne portait pas le nom L’Hermitte. Ce voyage représentant notre pèlerinage, la partie propre de notre existence, une manière de réhabilitation. Il nous permettait de renouveler l’eau de nos regards, de vivre juste pour le plaisir d’être plus près de la terre, de l’herbe, des vaches et de la rosée, de nous laver de la ville et de ce qu’elle exigeait de nous pour survivre. Une fois, Jacqueline, qui me faisait une scène de jalousie, a lancé ce morceau de ma vie contre le mur de la chambre. Je ne suis pas violent, mais il ne fallait pas qu’elle touche à cette part de pureté, la seule qui me reste encore. J’ai vu rouge. Je lui ai cassé la mâchoire. Je ne voulais pas la brutaliser mais devant mon enfance brisée, il ne me restait plus une once de contrôle. Heureusement que la cassure était nette, le cordonnier du coin m’a rafistolé le bibelot avec de la colle forte.
Jacqueline… elle voulait à tout prix que je lui fasse un enfant. Je ne l’avais plus revue depuis Martissant, depuis le feu merveilleux qui avait enflammé nos adolescences. Quinze ans plus tard, sortant des brumes d’une nuit de beuverie, j’ai ouvert les yeux sur son sourire. Et sa vue me causa un choc. De la voir me remettait en plein dans les couleurs de mon enfance, dans la tendresse des jours d’innocence. Des amis m’avaient conduit en salle d’urgence d’un hôpital de quartier, à la suite de mon évanouissement en pleine fête causé par la fatigue, l’excès de boisson et de sexe. Jacqueline occupait les fonctions d’infirmière en chef à ce centre médical. Inclinée au-dessus de moi, je la vis se mouvoir dans une sorte de gaze blanche, comme un ange venu tout droit du ciel pour me laver de mes péchés et de la vomissure qui maculait mes vêtements. Le contact de ses doigts sur ma peau pendant qu’elle prenait mon pouls et ma tension artérielle provoqua en moi un raz de marée de frissons. Jacqueline ressuscitait Irène, sa tendresse, le havre de ses épaules, le velouté de sa peau, la profondeur vertigineuse de son regard posé sur moi. Je m’accrochai à elle comme un naufragé à une bouée.
Pour Jacqueline je suis resté sobre six mois. Sobre d’alcool, de musique et de nuits blanches. Liquidées mes maîtresses, les jeunes, les vieilles. J’ai asséché mes sources de revenus, n’acceptant que la générosité de Jacqueline qui ne demandait pas mieux pour me garder. J’ai réappris à faire l’amour pour l’amour, à trembler d’émotions, à dire je t’aime. Son amour me lavait, me réhabilitait. C’était bon de nous retrouver, Jacqueline et moi. Nous nous connaissions et nous découvrions en même temps. La maladresse de notre adolescence cédait la place à l’expérience de deux adultes qui avaient en quinze ans de séparation expérimenté sans complexe les joies du corps. Jacqueline faisait bien l’amour, souvent et avec ardeur. Elle avait eu son compte d’hommes et au moment de notre rencontre elle honorait le lit d’un médecin du centre de santé où elle travaillait. Mais Jacqueline, femme d’un seul homme, s’était empressée de mettre à pied son toubib pour se consacrer à son amour de jeunesse retrouvé, moi Rico. Un signe qui me troubla malgré l’euphorie dans laquelle je baignais.
Huit mois d’amour et de plaisir légal et déjà la routine des jours menaçait mon équilibre mental. L’amour aseptisé et prévisible n’est pas fait pour moi. Je ne peux vivre attaché à un seul lit, à une seule femme, à un même plaisir. Cela me rend fou. Et puis Jacqueline m’étouffait. Jacqueline voulait un enfant jusqu’à l’obsession. Elle avait tenté sans succès de se faire engrosser par d’autres partenaires. Baiser devenait donc au fil des jours un exercice thérapeutique qui tuait toute spontanéité. Il fallait toujours la prendre dans la position du chien, le plus profondément possible, et rester soudés au moins trois minutes bien chronométrées après notre jouissance pour garantir le plus de chances de fécondation. En dehors de ses périodes fertiles, Jacqueline découragée se désintéressait lentement du sexe. À la longue, je redoutais de lui faire l’amour et un jour mon membre refusa simplement de se tendre. Non merci, très peu pour moi, Jacqueline. L’idée d’un enfant non plus ne m’emballait pas. Jacqueline ne pensa jamais à me demander mon opinion sur la question, elle présumait que je voulais aussi d’un mioche. Alors j’ai recommencé à sortir avec mes anciens copains, à surfer sur les vagues de la nuit, à être moi, quoi ! J’ai retrouvé intactes ma virilité et ma soif de vivre. Évidemment les scènes de jalousie ont plu, les crises de larmes, les reproches à n’en plus finir. Nous ne passions pratiquement pas un jour sans nous engueuler pour une raison ou pour une autre, jusqu’à ce fameux soir où Jacqueline commit le sacrilège de toucher à mon bibelot.
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