L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 3 sur 32

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L'heure hybride

chapter 2

Après sa toilette, Félix a endossé son dolman de majordome. Je l’ai suivi dans ma demi-conscience à travers la traînée de bruits attachée à ses pas : le giclement de l’eau envoyée à grands godets sur son corps nu, derrière le manguier touffu au fond de la cour, le lapement feutré de la terre buvant l’eau retombée, le flop-flop visqueux de ses pieds mouillés dans les sandales de caoutchouc suivi du grincement des gonds de la porte. Là, je l’ai perdu un instant, pour le retrouver quand il a refermé la porte de sa chambrette dont la serrure se verrouille à trois tours bruyants.

Chaque après-midi sur le coup de cinq heures trente, Félix prend ses quartiers sous ma fenêtre, son vieux transistor sur les genoux. C’est son moment de détente, après les tâches de la journée. Il se balade sur l’écran de sa petite radio, glanant d’une station à l’autre les nouvelles du temps. Jusqu’à six heures quarante-cinq, heure à laquelle il regagne la maison pour balayer la salle à manger, essuyer les meubles et dresser le couvert sur l’immense table en chêne, avant de commencer, raide et muet, le service du souper à huit heures précises. Je m’amuse toujours de ce protocole désuet auquel tient tellement la patronne de la pension. Les murs de la vieille gingerbread se lézardent, les moulures de plâtre des plafonds craquent, les termites mangent le bois des planchers, mais madame tient à son prestige de veuve de magistrat obligée de tenir pension pour vivre.

Pendant plus d’une heure, au gré des caprices de la brise et de l’humeur de Félix, me parviennent mezza voce bulletins d’information, publicités pour boissons gazeuses, crèmes éclaircissantes pour la peau ou derniers modèles de voitures japonaises. Félix a aussi un faible pour la musique de l’orchestre Tropicana et les roucoulements des chanteurs mexicains de ranchera. Le tout entrecoupé des silences, des halètements de la rue et des parasites de l’appareil. Ce programme vespéral m’a agacé au début. J’ai pensé en parler à Félix et lui demander de trouver un autre coin pour sa balade sur les ondes. Mais il est un bon vieux bougre, Félix. Ma proximité a sûrement motivé le choix de son lieu de détente et sa radio renouvelle notre tacite complicité. Il m’aime bien. J’apprécie aussi sa perspicacité et sa taciturne sagesse. On se comprend des yeux. Félix fait celui qui ne voit pas quand des amies se faufilent en douce dans ma chambre, bravant les interdits formels de la patronne. Alors j’ai enduré quelques jours l’agression sonore. Puis j’ai constaté son utilité, car elle me réveille complètement à une heure idéale de l’après-midi. Ce moment d’écoute forcé me remet sur la selle de la vie active, à l’orée de la nuit. Mon oreille s’est attelée à décanter les bruits, à filtrer les sons, à différencier leurs origines. Un exercice d’attention intéressant en somme. Et puis encore, je me suis surpris à anticiper les nouvelles qui me parviennent par à-coups, à suivre au jour le jour leur évolution, leur tournure et leur courbe. Les nouvelles comme des nuages filent de façon à peine perceptible, mais dans une mouvance sûre obscurcissent l’horizon du temps, en prélude à des jours de turbulence et d’angoisse. Moi, Rico L’Hermitte, je le dis.

 

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