L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 4 sur 32

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L'heure hybride

chapter 3

Je me nomme Jean François Éric L’Hermitte, profession gigolo. Mes amis et mes maîtresses m’appellent Rico. Jean François Éric L’Hermitte, un nom à résonance bourgeoise toujours bienvenu dans les cercles huppés du haut de la ville auxquels il m’a ouvert l’accès, comme dans les quartiers fangeux de la périphérie où mon patronyme impose le respect. Le nom, élément essentiel pour la survie d’un homme auquel au moment de sa naissance le destin n’a pas mis une cuillère d’argent dans la bouche. Mon nom est ma carte de visite, ma clé passe-partout, mon sésame ouvre-toi. Je connais bien le réflexe immanquable des gens de la bonne société au moment des présentations. Ils écoutent mon nom, hésitent un instant en me dévisageant, puis me serrent la main un peu plus chaleureusement en me demandant quel lien de parenté m’unit à un tel L’Hermitte, le fameux écrivain marxiste vivant en exil, ou à une telle L’Hermitte, la soprano de renommée internationale. L’effet ne rate jamais. Je leur réponds toujours d’un air faussement détaché, oui… oui… nous sommes un peu cousins… côté paternel. Pour tout L’Hermitte, je ne connais en réalité que ma mère, Irène, fille d’un bourgeois mulâtre déchu mort assez jeune de délirium alcoolique et d’une jeune cuisinière au service de sa famille. Ce grand-père qui tenait à ses principes même dans la déchéance avait reconnu ma mère, consacrant ainsi une branche bâtarde et indigente au nom L’Hermitte. Sans me vanter, je suis passé maître dans l’art du bluff. Question de survie. Me serais-je appelé Dieufaite, Acélhomme ou Monius L’Hermitte, l’histoire de ma vie eût été drastiquement différente. À ma naissance, ma fille-mère de mère, que son âme repose en paix, ne pouvant me laisser aucun bien pour me garantir du besoin, a eu la clairvoyance de me léguer ces prénoms bourgeois qui, coiffés de son nom de famille, me démarquent de la classe des pauvres. Car l’objectif essentiel est de fuir la pauvreté par tous les moyens. Ne pas la renier, la pauvreté, mais l’éviter, la mystifier, sinon elle vous bouffe tout cru comme une plante carnivore.

J’ignore tout de mon père biologique. Maman ne m’en parlait jamais. Savait-elle quel homme avait laissé en son sein le fruit d’une nuit de plaisir ? Mon père vivait-il à l’étranger ou bien ici même, dans ma ville ? Connaissait-il mon existence ? Était-il mort ? Autant de questions qui ont parsemé mon enfance de rêves mort-nés. Pour survivre, et peut-être par goût, ma mère faisait le commerce de ses charmes. J’ai connu autant de pères qu’elle a collectionné d’amants. La joliesse de mon visage attirait leur sympathie, ils éprouvaient une mâle fierté à coucher avec la génitrice d’un si beau rejeton. Je les dévisageais de mes grands yeux d’enfant, espérant qu’un jour l’un de ces papas de la nuit finirait par s’installer définitivement dans notre humble demeure pour effacer les lignes de fatigue dissimulées sous le fard épais dont Maman couvrait son visage à la tombée du soir.

Mais j’ai cessé d’entretenir ces espoirs puérils à un très jeune âge. Le jour où je compris que les hommes cachaient en eux une latente perversité toujours à l’affût d’innocence. Je me rappelle encore cette soirée où, Mère occupée à sa toilette, je tenais compagnie à l’un de ses galants. Je devais avoir huit ans. L’homme au paternel sourire qui quelques secondes plus tôt me tenait des propos anodins, avait de but en blanc extrait de sa braguette une énorme verge qu’il se mit à branler frénétiquement d’une main, le corps tendu de spasmes, pendant que de l’autre il me pétrissait douloureusement la cuisse. Son soudain halètement et l’éclat indéfinissable qui transformait son regard au moment où il déchargea sur notre moquette de sisal m’ont longtemps hanté. Mes yeux d’enfant voyaient pour la première fois la bête humaine. J’étais sidéré, quasi hypnotisé, ne pouvant crier ni m’enfuir. Évidemment, l’opportuniste voulait jouir des faveurs et de la mère et du fils. Maman surprenant la scène avait promptement chassé le monstre. Elle en avait ensuite ri en passant nerveusement sa main dans mes cheveux et me serrant très fort contre sa poitrine. Mais ce soir-là, pour la première fois, je lus la frayeur et le doute dans le regard assombri d’Irène.

J’ai donc tôt perdu mes illusions. Je ne voulais plus d’interférence entre nous. Elle vivait de ses charmes, tant pis ou tant mieux. Ce n’était qu’un métier professé sans état d’âme et rien d’autre. Des hommes possédaient ma mère la nuit, moi, elle m’appartenait durant le jour, dans la lumière, quand tout est vrai. Pourquoi nous encombrer d’un quidam à qui nous aurions des comptes à rendre, qui exigerait de nous respect et déférence comme prix de sa présence et de son support matériel ?

Je n’ai jamais aimé qu’une seule femme sous le soleil, ma mère. Je ne pourrais supporter de compagne dans ma vie durant les heures du jour. L’idée même du mariage m’horripile et je connais toutes les techniques pour me défaire des marieuses acharnées. Les filles de macoute restent les pires. L’ombre menaçante de papa dissuade radicalement les malintentionnés. Sauf Rico L’Hermitte. Il n’est pas encore né celui qui me passera de gré ou de force la bague au doigt. Une seule amie partage de plein droit mon soleil, la solitude. Quelle femme sauraitelle étancher la soif de tendresse qui me terrasse dans le désert du jour ?

La lumière me ramène invariablement à Maman. Le jour nous appartenait. Sa clarté chassait les rires fauves de l’ombre et mettait en fuite les prédateurs à l’affût de nos nuits. Nous pouvions même décider que tous les moments vécus en l’absence du soleil n’étaient que rêves ou mirages. Nous croire simples et paisibles citoyens, demeurant et domiciliés à Martissant, commune de Carrefour, localité comptant environ vingt-cinq mille âmes, ayant pour voisins de droite Mme Estève, mère de Yona, Louloune et Ti Tony, dont le mari Audalbert est alcoolique et professeur à l’école publique. Avec sur notre gauche un terrain vague abritant le commerce de manger d’Éliane qui habite une petite cahute sur le terrain

d’après et brasse une merveille d’ 1 akassan le matin. Sans oublier dans la grande maison du coin Miss Phanor, auxiliaire médicale à l’Hôpital général, la marraine de Jacqueline devenue plus tard ma petite amie. Pour la plupart, des gens de la province émigrés vers la capitale. Nous nous prétendions une mère et son petit garçon de fils en classe chez les frères, qui part souvent

avec ses copains à la chasse aux oiseaux avec 2 fistibal et filets. Nous pouvions être vrais dans la lumière, comme lors de nos visites à tante Eva au couvent des Petites Sœurs de la Rédemption de Quartier-Morin, avec la douche glacée obligatoire à cinq heures trente du matin dans des compartiments à ciel ouvert, suivie de la prière dans la petite chapelle qui sentait bon le cèdre, puis d’un bol d’avoine fumant et de pain frais tartiné au beurre maison dans une cafétéria où des bonnes femmes voilées chuchotaient. Nous pouvions occulter la nuit. Dans quelle femme pourrai-je jamais retrouver le visage de Maman inondé de lumière ?

 

1 Bouillie de maïs.

2 Frondes.

 

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