L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 26 sur 32

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L'heure hybride

chapter 25

Il existe une fleur étrange à la pension. Une locataire, depuis trois mois. C’est bien la première fois qu’une femme loge ici, en dehors de ma veuve de patronne. Un joli petit brin de femme qui vit seule. Elle est étudiante et veut devenir psychologue. Elle me dérange. Elle ne me laisse pas l’approcher. Je veux juste être ami avec elle, dans un premier temps du moins. Elle me snobe. Elle ne voit en moi qu’un vieux croulant. Mais tu ne perds rien pour attendre, Vania. Je t’aurai à l’usure, au timing comme on dit, quand tes petits amis encore imberbes ne pourront plus combler la solitude de tes nuits dans cette maison aux toits qui gémissent. Ce ne serait pas une mauvaise idée d’avoir une partenaire à domicile, chacun dans sa chambre, on garde notre intimité, on ne s’embarrasse pas des nos mauvaises humeurs ni de nos mauvaises odeurs.

Cette dernière pensée me rassure. Je rationalise. Tu vois, Rico, tu ne peux pas être homo. Voilà que tu penses à Vania, la petite femme d’en haut qui te met dans tous tes états. Tu anticipes aussi les belles qui te feront la fête à Ibo Lélé ce soir. Les petites comme les grandes, les dodues, les maigres, les timides ou les agressives. Tu les sens, tu sais comment les aborder, trouver le point faible de leur carapace, leur talon d’Achille. Tu les aimes, les femmes, tu les as toujours aimées, avec cynisme peut-être, mais toujours consciencieusement. Jeudi soir chez Patrice n’était rien qu’une expérience de plus dans le cours de ta vie. Il faut tout tenter, tout essayer, pour faire des choix, pour savoir qui tu es. Pourtant ce monologue ne me rassure pas. Jeudi soir chez Patrice c’est mon cœur qui bat la chamade chaque fois que j’y pense, c’est la nuit qui me voile les yeux avant de pénétrer dans ce monde à l’intérieur de moi, ce monde auquel j’accède par une chute, une rupture, par un déni de tout ce qui a été moi. Jeudi soir chez Patrice reste gravé dans ma peau comme un stigmate. Jeudi soir chez Patrice c’est un visage pâle, des épaules étroites et des doigts qui ont effleuré ma vie, une vérité que je ne pourrai pas m’empêcher de poursuivre, je le sens, une évidence diffuse que je cherche déjà dans ma mémoire, une expérience dont je voudrais avoir rêvé. Jeudi soir chez Patrice c’est un plaisir qui m’a mis nu jusqu’à l’âme, qui m’a ravagé, me laissant faible comme un enfant, béat comme un ange. Aux petites heures du matin, déambulant dans les rues de la ville, prisonnier du parfum des jasmins et de l’ylang-ylang, j’avais le vertige.

 

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