L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 15 sur 32

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L'heure hybride

chapter 14

Après l’échauffement de la danse et de l’alcool, le froid vif de la montagne attisa notre désir. Les pistons violents du bal résonnaient encore à nos oreilles. Kétina dans sa robe entrave me rendait fou. Ses talons aiguilles claquaient comme des coups de pistolet sur les carreaux du chalet vide. Un feu pétillant brûlait déjà dans la cheminée d’une chambre parée uniquement d’un lit devant lequel était placé un vaste fauteuil. Sans nous faire prier, Kétina et moi nous livrâmes avec fougue au plaisir trop longtemps contenu. Le corps et les seins fermes de la jeune femme me tenaient dans un état d’excitation croissant. Je lui fis l’amour à trois reprises, presque sans répit. Les épais rideaux aux fenêtres étouffaient nos cris et conféraient à l’instant quelque chose d’irréel. Assis en face de nous, le vieux Colonel savourait le spectacle en sirotant du whisky écossais trouvé dans son bar et en caressant son sexe agité de temps à autre d’un fugace soubresaut. La présence muette de notre mentor exacerbait notre jouissance mais il ne prit pas une part active à nos ébats. Il préférait savourer ses fantasmes en solitaire. Nous l’oubliâmes vite.

Longtemps le Colonel, au déclin de sa virilité, nous conduisit dans son chalet pour se repaître de nos étreintes. Il nous gâtait, Kétina et moi. Une chaîne en or pour elle par-ci, une magnifique chemise Arrow pour moi par-là, dîners fins, bons vins et douce musique. Nous formions un trio inséparable, on aurait dit un père chaperonnant sa fille et son amoureux.

La rupture avec le Colonel survint le jour où Kétina et moi décidâmes de nous rencontrer en lit neutre, c’est-à-dire hors de portée des yeux gourmands de notre bienfaiteur. Au fil des jours grandissait entre nous deux un attachement désespéré. Ce n’était pas de l’amour, mais plutôt une commune angoisse partagée face à la précarité de nos vies. À l’aube de nos vingt ans, nous savions déjà que rien ne viendrait changer le cours de notre destin. Nous resterions des bêtes de plaisir, des habitants de la nuit, des corps à vendre aux plus offrants. Nous aimer de notre propre gré était une manière de défier cette fatalité, le temps d’une étreinte. Notre ami devina tout de suite ce qui nous arrivait. Il le sentit aux gestes de Kétina embarrassés d’une nouvelle retenue en ma présence, à mon corps qui se dérobait au sien sur la piste de danse, à son regard fuyant le mien pour le rechercher aussitôt. Il le comprit et nous bannit de sa vie. Je craignis un instant que sa vindicte n’aille jusqu’à nous faire tabasser ou défigurer à l’acide par un homme de main, mais le Colonel n’avait pas la rancune mauvaise. Il tira simplement un trait sur nos existences et chercha la complicité de nouvelles adoptions plus aguerries et soucieuses de leurs intérêts. Je retins de cette aventure une leçon importante : pour avancer sur la route que la vie me traçait, je devais apprendre à masquer mes sentiments, à maîtriser mes émotions. Devenir un maître dans l’art de la ruse.

 

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