L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 12 sur 32

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L'heure hybride

chapter 11

Déjà six heures douze. Dans le miroir accroché au-dessus de mon lit, je vois parfois sourire Irène. À l’approche du soir, je trouvais plus laiteuse et plus secrète sa peau de mulâtresse, plus mol l’abandon de ses cheveux sur ses épaules. Comme si une étrange alchimie s’opérait sous son épiderme, qu’elle se transformait pour entrer dans la nuit. La nuit est femme, ma mère la nuit. Elle est partie bien vite, la Madre. Cancer aux poumons. Elle fumait trop, paraît-il. En l’espace de trois mois je me retrouvai absolument seul. Seul avec mes dix-sept ans, mes mains vides et ma frayeur devant toute ma vie sans elle. Brusquement la mer désertait la jetée de Bizoton pour affluer au pas de ma porte, au pas de mon cœur. Je n’avais qu’à fermer les yeux pour me sentir la tête en bas, infiniment petit, suspendu entre l’océan et le ciel.

J’ai vécu le temps du deuil et des funérailles de Maman comme un zombie, sans aucune conscience de rien. Les voisines occupaient les trois pièces toute la journée, mettant de l’ordre dans les affaires de la défunte, coulant sans arrêt du café pour recevoir les visiteurs du quartier, en profitant aussi pour dérober les quelques objets de valeur que contenait la maison. Je ne sais qui a pris en charge les frais d’enterrement. Prévoyant sa fin, je crois que Maman avait laissé à quelques amis de quoi la mettre en terre dans la décence. Des cousins que je ne connaissais pas se sont présentés à moi. Ils descendaient de ma grand-mère maternelle qui, après avoir donné naissance à ma mère, avait épousé un menuisier de Léogâne et conçu quatre autres enfants à la peau noire. D’où sortaient-ils ? De qui tenaient-ils la nouvelle du décès de Maman ? Je leur trouvais un vague air de famille. Pourtant je les regardai sans grand intérêt. Ma mère n’entretenait pas de relations avec ses proches, à l’exception de tante Eva. Peut-être les considérait-elle trop humbles, trop satisfaits de leur misère. Leur compassion et leurs bons mots ne me touchaient pas. Je voulais pour moi seul ma douleur aussi vaste que la mer à Bizoton.

Mais elle m’avait inculqué des ressources, ma maternelle, des réflexes de survie. Je connaissais surtout un certain nom de ses relations. Je ne pouvais plus vivre dans la maison de Martissant désormais trop grande pour moi sans la présence de Maman. Je ne disposais d’aucun revenu, déjà la faim frappait à ma porte. La compassion des mères du voisinage ne durerait pas longtemps, elles supportaient des charges déjà trop lourdes sans une nouvelle bouche à nourrir. Je devais réagir ou laisser sombrer à jamais mon esprit dans les tourbillons sous le wharf. Je devais à ma mère de continuer de vivre. Une semaine après sa disparition, fringué de mes vêtements du dimanche, je me suis présenté de bon matin au grand quartier général de Port-au-Prince où j’ai demandé à voir le Colonel Dumornay, un septuagénaire bien conservé des amis de Maman, pour me mettre à son service. Durmornay était militaire et hédoniste. Je lui dois beaucoup, au Colonel. Il m’a tout de suite pris sous son aile. Je gîtais désormais dans une pension tenue par l’une de ses anciennes maîtresses. Une transition drastique, plus de comptes à rendre à personne qu’à moi-même. Une nouvelle et totale indépendance qui me donnait parfois le vertige. J’y goûtais pleinement, tout en la redoutant, car je la devais à la mort de ma mère. Il m’apprit un tas de choses, le Colonel. À flairer le vent et les intentions, à ne jamais me compromettre, à rester loin de la politique, loin des maîtresses des grands bonzes au pouvoir. Il m’enseigna les femmes, à les sentir, les anticiper, les toucher, à ne pas y croire, mais à en profiter en les faisant jouir. Au fil des jours, je devenais un vrai macho, égoïste et âpre. Le Colonel me montra comment tenir l’alcool et la nuit. Je l’accompagnais souvent en fin de semaine à Cabane Choucoune, dans le vertige des pistons, de l’orgue et des cuivres de l’ensemble Nemours Jean-Baptiste, ou Aux Calebasses, près de la mer, investi par l’orchestre d’Issa el Saieh, l’idole de la jeunesse. Je garde de cette époque une saveur de bon manger. Je ne peux décrire mieux l’impression de ces jours où je faisais mes premiers pas d’homme. Je mordais à pleines dents dans la vie comme dans un plat de griot accompagné de bananes frites, arrosé de beaucoup de piment et de Barbancourt sur glace avec une rondellede citron. Chaque jour était une fête, chaque nuit plutôt, puisque je faisais l’apprentissage de la vie nocturne. Je vivais pour la musique, la bouffe, l’alcool, pour me savoir beau et le lire dans les regards féminins qui me suivaient immanquablement au passage. Le centre de ma vie devenait une piste de danse et une femme plaquée contre moi dans ce petit espace représentant mon nouvel univers. Quand le maestro Wébert Sicot frappait du pied pour mettre en branle sa lourde machine musicale, mes tripes vibraient dans mon ventre. Je rêvais de pouvoir chanter comme André Dorismond ou Gary French, je connaissais les derniers morceaux qui accompagnaient mes journées, en attendant de retrouver le soir la féerie des lumières et des sons.

Le Colonel avait une très jeune maîtresse que j’escortais pour donner le change. Ma couverture le protégeait des éventuelles réactions de sa femme qui jouissait du privilège d’être la cousine au second degré du chef de l’État. Je me trouvais toujours à sa table, servi avec déférence par des garçons zélés, mangeant fin, buvant du bon whisky. Je n’oubliais pas devoir tout cela à ma mère, et à y penser j’en profitais avec encore plus de rage au cœur. Danser avec la belle du Colonel Dumornay, c’était mon travail, mon boulot. Le commun des mortels n’apprécie pas le métier d’être beau, élégant, l’art de l’humour et celui du plaisir. Cela ne vient pas seul pourtant, il faut l’apprendre, il faut gaffer des fois, savoir profiter des expériences de chaque nuit, performer mieux le lendemain. Un mot déplacé ou un petit verre de trop peut aisément compromettre une nuit d’amour très lucrative. À cette phase de ma vie, je pouvais apprécier l’éducation reçue de ma mère, elle avait fait de moi une belle bête d’amour, un vendeur de bonheur. Le Colonel mettait la touche finale au travail commencé par Maman. Homme du monde achevé, il le restait même chez les putains des bordels sur la frontière où nous allions parfois danser la guaracha, même quand il avait plus d’alcool que de sang dans les veines.

Grâce aux relations du Colonel, on m’enrôla comme orphelin mineur d’un magistrat dans un registre de la division des pensions du département des Finances. À ce titre, je recevrais un chèque de mille cinq cents gourdes pendant trois ans encore, jusqu’à ma majorité. Une petite fortune ! D’ici là on verra, m’avait dit mon mentor. J’avais amplement de quoi payer ma chambre, mes repas, mon entretien et mettre quelques gourdes de côté. Et m’initier à la vie de nuit sous la houlette de mon maître. On se plaisait, la maîtresse du Colonel et moi. Il arrivait à mon patron de s’enticher passagèrement d’une autre minette, mais Kétina demeurait sa préférée. Kétina, une toute jeune fille, pauvre et foutrement bien roulée. Elle adorait rire, boire et se sentir désirée. Et il me la livrait, le Colonel, il jouissait de nous voir danser ensemble, bien enlacés sur la piste. Le Colonel se délectait de mon plaisir, de mon sexe brûlant plaqué contre celui de sa maîtresse sur la piste de danse, du vertige qui nous forçait à nous souder l’un à l’autre pour ne pas tomber. Il nous observait, le Colonel, un sourire oublié sur les lèvres, anticipant des plaisirs où nous nous retrouverions tous les trois intimement impliqués. Après le bal, il me ramenait généralement chez moi et partait finir la nuit avec sa belle, mais un soir sa Pontiac prit la direction de Pétion-Ville et nous conduisit tous les trois dans son chalet de montagne.

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