L'ombre d'un secret
Chapitre 9
Paris, janvier 1933
Alphonsine attendait depuis deux minutes au rayon des produits de beauté le retour de Madeleine, sa vendeuse préférée qui était partie lui chercher sa commande. Pour patienter, elle s’amusait à tester les crèmes de jour qui avaient été mises en avant sur un joli présentoir. C’était toujours la même chose : la jeune femme avait envie de tout s’offrir.
Le Bon Marché, le grand magasin emblématique de la rive gauche n’avait plus de secrets pour elle : elle était dans ce lieu comme un poisson dans l’eau. Il était loin, dorénavant, le jour où l’abbé Cadic était venu l’accueillir à sa descente de train avec pour seul bagage son modeste baluchon ! La petite provinciale mal dégrossie qu’elle était s’était transformée en une très belle jeune femme, au point que la plupart des hommes se retournaient sur son passage.
Alphonsine qui avait désormais vingt-six ans se souvint avec émotion de la toute première fois qu’elle avait posé le pied dans ce temple de la consommation. À l’époque, Mme Chemtov lui avait gentiment proposé d’y faire quelques emplettes pour, avait-elle dit « compléter sa garde-robe ». À présent, Alphonsine comprenait que sa patronne avait voulu – avec beaucoup de tact – l’aider à se débarrasser de ses vêtements grossiers et usés.
Depuis, neuf années s’étaient paisiblement écoulées. Alphonsine avait perdu son accent breton, avait appris à lire et à écrire et s’exprimait désormais dans un français impeccable. Ses longues heures à observer discrètement Sarah Chemtov lui avaient permis de parfaire sa propre gestuelle et son maintien. Personne à Paris n’aurait pu deviner qu’elle était née au fin fond de la campagne morbihannaise au sein d’une famille de modestes paysans. Elle avait appris à s’habiller avec élégance et Madeleine lui avait expliqué comment se maquiller de manière raffinée. Il faut dire aussi qu’elle était à bonne école avec sa patronne. À aucun moment elle n’avait regretté son choix. Ses parents, ses frères et sa sœur ainsi que sa région ne lui manquaient absolument pas. Elle s’était fait beaucoup d’amis, dont un qui comptait beaucoup à ses yeux : Julien le fleuriste.
Très beau et charmeur, il avait fait chavirer son cœur en une fraction de seconde lorsqu’il lui avait tendu un énorme bouquet de lys pourpres destiné à Mme Chemtov. Afin qu’elle ne se berce pas d’illusions, Zofia s’était empressée de lui préciser que son coup de foudre était attiré uniquement par les garçons. La rurale Alphonsine avait été très choquée par cette annonce, mais elle s’était vite aperçue qu’à Paris, c’était courant et mieux toléré qu’en province. Elle avait fini par se faire une raison et Julien était finalement devenu son meilleur ami. Ces deux-là étaient inséparables.
Le jeune homme sortait très souvent et, les jours de congé d’Alphonsine, il l’entraînait dans des soirées délirantes où le maître mot était « amusons-nous le plus possible ». Ainsi la Bretonne qu’elle était découvrit en moins de deux ans tous les endroits à la mode de la capitale. Julien lui avait fait pour ainsi dire son éducation urbaine et, grâce à lui, elle s’était ouverte à l’esprit parisien.
Une fois par mois, elle envoyait fièrement un peu d’argent à ses parents et en profitait pour leur donner des nouvelles. En retour, elle recevait de temps à autre une lettre écrite par le curé de Moustoir-Ac qui avait été dictée par sa mère Léonie. Ses frères et sa sœur étaient restés au pays et n’avaient pas vraiment évolué. Simone travaillait dans une conserverie locale. Gaston était manutentionnaire au sein d’une petite entreprise du côté de Vannes, et Adrien avait repris l’activité de la ferme familiale. Quant à son père, il continuait à cuver son vin pendant que Léonie faisait toujours face à sa dépression désormais chronique.
Alphonsine gagnait bien sa vie. Les gages que le couple Chemtov lui versait étaient largement supérieurs au salaire moyen de ses consœurs. Comme elle était logée et nourrie, elle pouvait non seulement mettre un peu d’argent de côté, mais aussi se faire plaisir. Et c’était ce qu’elle avait fait aujourd’hui en s’offrant une crème hydratante pour le visage de la marque en vogue Helena Rubenstein. Madeleine revint avec sa commande. Les deux amies échangèrent quelques paroles puis, son pot d’onguent dans les mains, Alphonsine ne résista pas à l’appel du rayon parfumerie voisin. Une vendeuse la vaporisa avec le célébrissime N° 5 de Chanel. Elle alla ensuite flâner du côté de la lingerie et des articles de toilette. Alphonsine aimait cette atmosphère de luxe où tout était étudié pour donner aux consommatrices l’envie d’acheter. Ce qu’elle appréciait le plus, c’était vagabonder tranquillement dans les rayons sans qu’aucune employée vous saute immédiatement à la gorge comme dans les boutiques traditionnelles. Ici, elle était libre de faire ce qu’elle voulait et, à ses yeux, cela valait de l’or.
Le Bon Marché n’était qu’à cinq minutes de chez elle. Comme elle avait envie de marcher, ses pas l’entraînèrent vers le boulevard Raspail. En longeant le superbe hôtel Lutetia qui avait été construit spécialement pour accueillir les riches clientes de l’enseigne, elle jeta un coup d’œil discret à l’intérieur du bâtiment pour tenter d’apercevoir les élégantes qui avaient pour habitude de se prélasser dans les sofas du lobby. Alphonsine adorait déambuler dans les rues continuellement animées de son quartier où toutes les classes sociales se croisaient.
Très souvent, elle s’arrêtait pour déguster un « petit noir » au café où travaillait Briac. Les deux provinciaux qui désormais se connaissaient bien échangeaient régulièrement à propos de leur Bretagne natale. Alphonsine, par choix, n’était jamais retournée chez elle. Un fossé s’était creusé entre elle et sa famille. Il lui semblait qu’elle était devenue une étrangère à leurs yeux et réciproquement. Et puis, pourquoi revenir dans un endroit sale et puant, alors qu’elle était si bien à Paris ?
En pénétrant dans le hall de l’immeuble, elle tomba nez à nez avec Mme Morel, la concierge, qui la toisa de haut en bas. Cette dernière n’avait jamais digéré l’attitude que la petite provinciale avait adoptée lors de leur première rencontre. Depuis, la gardienne prenait un malin plaisir à la provoquer et la surnommait ouvertement l’insolente. Elle ne lui laissait rien passer.
— Ah ! voilà celle qui se croit être une « dame ».
Alphonsine, qui se moquait éperdument d’elle, répliqua :
— Ah ! voilà celle qui n’en sera jamais une. Mes amitiés à vos poubelles !
Cette dernière, comme d’habitude, fulmina. Alphonsine, pour la faire enrager encore plus, fit mine de se diriger vers le grand escalier.
— Escalier de service ! beugla Mme Morel, hors d’elle.
— Ménagez-vous, chère Madame, vous risqueriez d’être aimable ! rétorqua Alphonsine en se délectant de voir qu’elle avait fait mouche.
Elle monta les six étages avec légèreté et retrouva sa chambre, qu’elle appelait son petit coin de paradis, avec bonheur. L’endroit avait bien changé depuis neuf ans. Une très jolie paire de rideaux en taffetas saumon habillait la fenêtre mansardée. Pour plus de luminosité, Julien l’avait aidée à repeindre les murs en blanc. Il lui avait également récupéré deux affiches encadrées qu’il avait judicieusement placées symétriquement au-dessus de son lit. Leurs couleurs vives apportaient une touche de modernité à l’ensemble. Les deux dessins stylisés représentaient respectivement l’Orient-Express entouré d’un voile de vapeur et deux élégantes jouant au golf sur fond de montagne enneigée. Au dernier Noël, Alphonsine s’était vu offrir par le couple Chemtov une magnifique étagère en merisier, sur laquelle elle pouvait ranger les nombreux livres qu’elle avait accumulés. Zofia avait tenu sa promesse : elle lui avait appris à lire et à écrire. Alphonsine, depuis, rattrapait le temps perdu en dévorant les grands classiques : Victor Hugo, Guy de Maupassant, Alexandre Dumas et bien d’autres faisaient la joie de ses soirées. Régulièrement, elle repensait avec gratitude à Mlle Lanson. Maintenant qu’elle était en âge de comprendre, elle remerciait sans cesse le ciel d’avoir eu une institutrice qui l’avait forcée à parler le français plutôt que le breton.
Comme il lui restait un bon moment avant le souper, elle se mit à son aise et s’allongea sur le lit pour bouquiner la saga passionnante qu’elle avait entamée deux jours auparavant. L’histoire portait sur le règne de Louis XIV et sa liaison avec Madame de Maintenon. L’élévation de cette femme issue d’un milieu très pauvre, qui était devenue la deuxième épouse du célèbre monarque, n’était pas sans lui rappeler son propre parcours. Certes, elle n’était pas mariée à une tête couronnée, mais elle s’était, à son niveau, elle aussi extirpée de sa condition sociale.
Au fil du temps, Zofia et elle avaient tissé de solides liens. En fait, elles veillaient l’une sur l’autre comme deux véritables sœurs. Zofia avait un petit ami qu’elle voyait régulièrement. Alphonsine avait eu quelques aventures, mais sans lendemain. Elle était une femme libre qui se moquait du qu’en-dira-t-on. Le mariage n’était pas sa priorité. Laver les chaussettes d’un homme, le servir et lui demander la permission pour tout, non merci, très peu pour elle !
Niveau organisation du travail, ses jours de congé hebdomadaires n’étaient pas fixes, car les deux amies s’arrangeaient chaque semaine en fonction de leurs sorties respectives. Mme Chemtov n’y voyait aucun inconvénient.
De très furtifs coups frappés à sa porte la tirèrent de sa lecture. C’était Faustine qui avait pu s’échapper un instant de l’appartement de ses patrons. Ces petites escapades étaient une véritable bouffée d’oxygène pour la pauvre fille qui se faisait sans cesse maltraiter. Alphonsine l’accueillait toujours avec des viennoiseries et des gâteaux. Pour Faustine, la mal-nourrie, c’était un authentique trésor.
— Je ne reste pas longtemps, lui souffla-t-elle. La vieille chouette est chez son coiffeur et elle m’a ordonné de secouer tous les tapis avant qu’elle ne revienne. Il y en a dix en tout. Celui du salon est immense !
— Quelle esclavagiste ! répliqua Alphonsine. Elle ne se rend pas compte que tu es toute seule !
— C’est le cadet de ses soucis ! Ces gens-là, plus ils ont d’argent, plus ils sont radins. Figure-toi que l’autre jour, elle m’a demandé de récupérer l’eau de son bain pour que je lave les sols avec. Tu imagines !
— Cela ne m’étonne pas ! Elle porte sa pingrerie sur elle. Elle empeste le parfum bon marché et ses robes tape-à-l’œil sont toujours de la collection précédente. La semaine dernière, je l’ai entendue critiquer sévèrement, Mme Chemtov. Elle la surnommait la Juive étrangère. Tout ce qui sort de sa bouche n’est que mépris et jalousie. Cette femme me répugne !
Faustine resta juste le temps de déguster un pain au chocolat et un jus d’orange puis retourna à sa triste besogne. N’ayant plus l’envie de lire après avoir écouté les propos de son amie, Alphonsine décida de rejoindre Zofia à la cuisine.
Son entrée fut accueillie par une exclamation de joie :
— Que je suis contente de te voir, tu m’as manqué, ma Phonsinette ! Comment était ta journée ? demanda sa complice qui était en pleine préparation du repas pour le shabbat.
— Excellente ! Je me suis réveillée vers 10 heures et je suis allé retrouver Julien à sa boutique de fleurs pour déjeuner en sa compagnie, puis j’ai fait un saut, là où tu sais, dit-elle malicieusement, pour récupérer ma nouvelle crème. Elle sent divinement bon la rose ! Et toi, que me racontes-tu ?
— Mon ami Joseph a fait une réparation de plomberie dans le quartier en début d’après-midi et il est passé me faire un petit coucou.
— Eh bien ma chère. Il est amoureux celui-là !
Zofia, troublée, continua à s’affairer comme si elle n’avait rien entendu.
— Et apparemment, c’est réciproque, dirait-on ! s’exclama Alphonsine qui remarqua la gêne de son amie.
— Il est gentil et en plus il est sérieux. Il a un bon métier. Un plombier, ça a toujours du travail !
— Tu as raison ma Zofia. C’est l’homme idéal, quoi !
— Ne te moque pas, Alphonsine, sinon tu n’auras pas de carpe farcie aux petits légumes pour ton souper, la menaça Zofia en rigolant.
— Par pitié, ne me prive pas de ce délice, répondit-elle en faisant semblant de s’évanouir.
Alphonsine, malgré les protestations de Zofia qui lui rappela que c’était son jour de congé, resta dans la cuisine pour aider son acolyte. Elles préparèrent à quatre mains le poisson puis la pâte pour le pain tressé que M. Chemtov rompait toujours en début de repas les soirs de shabbat. Zofia aimait perpétuer les traditions religieuses car elles lui évoquaient sa Pologne natale et, de ce fait, Alphonsine était devenue incollable concernant les fêtes et coutumes juives.
Le soleil était sur le point de se coucher, aussi Zofia se dirigea-t-elle vers le salon pour allumer les bougies qui marquaient le début du shabbat. Au moment où celle-ci s’apprêtait à retourner en cuisine, elle fut stoppée net par un cri d’affolement que poussa Mme Chemtov :
— Mon Dieu quelle horreur ! s’exclama-t-elle un journal entre ses mains.
M. Chemtov assis en face leva le nez de son recueil de poésie.
— Que dis-tu Kochanie, ma douce ?
— Je dis quelle horreur ! Hitler a été désigné chancelier du Reich par le président allemand Paul von Hindenburg.
— Je suis au courant depuis hier soir, Kochanie.
— Et tu ne m’en as pas touché mot ! s’offusqua-t-elle
— À quoi cela aurait-il servi ?
Alphonsine apparut dans l’entrebâillement des doubles portes du salon.
— Ah, bonsoir, Alphonsine, la salua Ruben Chemtov.
— Bonsoir Monsieur, bonsoir Madame, dit-elle respectueusement.
— Il flotte dans la pièce tout à coup comme un parfum de Chanel, quelle délicieuse odeur ! fit remarquer M. Chemtov.
Sa femme acquiesça et échangea un regard complice avec Alphonsine.
— Cela aurait servi à m’empêcher de dormir cette nuit, voilà tout ! répondit Mme Chemtov, navrée.
— Raison de plus pour me taire ! Cet individu est arrivé au pouvoir dans un climat de violence entre l’extrême droite et la gauche. Cette même gauche allemande est elle-même très divisée et cette nomination n’a malheureusement rien de démocratique.
— Mais pourquoi le nouveau président Hindenburg l’a-t-il choisi comme premier homme de son gouvernement, puisque le parti d’Hitler a perdu deux millions de voix aux dernières législatives ? demanda Mme Chemtov, interloquée.
— Parce qu’il a quatre-vingt-six ans et qu’il s’est laissé influencer par les industriels, les propriétaires terriens et les banquiers qui gravitent autour de lui. Tous ont plaidé en faveur d’Hitler. De plus, il y a eu des arrangements entre l’ancien chancelier de la droite catholique Franz von Papen et l’individu qui représente aujourd’hui les nazis, le financier Schacht. Hitler n’est qu’un pion aux yeux des conservateurs, car ce qu’ils veulent avant tout, c’est enrayé la menace communiste en se servant de lui. Ils souhaitent aussi, au passage, récupérer les électeurs du NSDAP. À mon avis, Hitler va se faire manipuler comme un pantin par la grande majorité de l’aile droite, conclut-il.
Les deux domestiques qui étaient restées écouter n’avaient rien compris à l’analyse politique de M. Chemtov. Alphonsine se risqua à lui poser une question :
— Mais Madame, en quoi est-ce grave, la nomination de cet « Hitleur » ?
— Hitler, rectifia gentiment Mme Chemtov. Et bien, ma chère Alphonsine, c’est la fin des libertés pour le peuple allemand ! Cet homme ultra-autoritaire est un venin qui est profondément intolérant et complètement replié sur lui-même.
— Tu as parfaitement raison, Kochanie, approuva son mari. J’ai eu l’occasion d’assister à un de ses discours lorsque j’étais à Vienne en 1922, et ce que j’ai entendu et vu m’a consterné ! Cet individu gesticule comme un guignol et il a une haute estime de lui-même. De plus, il a une haine viscérale contre les communistes et les Juifs. C’est un fou !
À ces mots, Zofia poussa un cri de stupeur. Alphonsine la prit dans ses bras.
— Qui aurait pu penser que cet agitateur de fête foraine gouvernerait l’Allemagne un jour… c’est affligeant ! murmura M. Chemtov. Bon, quoi qu’il en soit, cela ne doit pas nous gâcher le shabbat. Zofia, nous souperons ici, sur la petite table du salon, dit-il pour changer de sujet.
— Bien Monsieur.
Alphonsine et Zofia retournèrent en cuisine. Sarah Chemtov observa discrètement son époux qui venait de reprendre sa lecture. Elle admirait éperdument cet homme cultivé et charismatique au parcours atypique. Grand, les cheveux bruns, les yeux clairs, il affichait constamment un air joyeux. C’était un esprit libre et sa passion pour les livres faisait qu’il passait le plus clair de son temps à rechercher de nouveaux auteurs. Il était capable de sillonner l’Europe entière pour rencontrer les écrivains.
Ruben Chemtov était issu d’un milieu aristocratique et disposait d’une fortune personnelle importante. Par amour des livres, de l’échange et du partage, il avait réalisé son rêve en ouvrant sa librairie dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Dans sa couche sociale, le travail était réservé aux classes inférieures et ses parents n’avaient pas approuvé ce choix. Ruben Chemtov, ignorant magistralement les protestations de sa famille, avait suivi son instinct : il assumait parfaitement sa décision. C’était cette liberté d’entreprendre et cette volonté d’aller jusqu’au bout de ses envies qui avaient séduit Sarah.
Elle l’avait rencontré à Varsovie, au cours d’une soirée chez des amis communs, vingt ans auparavant et, depuis, ils ne s’étaient plus quittés. L’unique regret de Sarah Chemtov était de n’avoir pas pu avoir d’enfant avec lui. Trois ans après leur mariage, à quatre mois de grossesse, elle avait fait une fausse couche qui avait provoqué une grave infection. Le verdict était tombé : elle ne pourrait plus jamais être enceinte. Au début, elle l’avait très mal vécu mais, au fil des années, elle avait fini par se faire une raison.
Son père, Moïse Abergel, était un riche industriel de Varsovie et sa mère, une artiste peintre reconnue. Bien que leur union n’ait pas fait l’unanimité du côté de son mari, Sarah, par sa gentillesse, son intelligence et sa grâce, avait réussi à se faire finalement accepter. Elle avait noué une grande complicité avec sa belle-mère. Quant à son beau-père, il était littéralement tombé sous son charme. Le couple retournait régulièrement en Pologne et recevait souvent la visite de leur famille respective à Paris. Alphonsine adorait ces moments où l’ambiance changeait radicalement. Elle entendait parler une autre langue que la sienne et cela lui donnait l’impression de voyager.
Pendant que les époux Chemtov soupaient au salon, les deux amies se posèrent un moment autour de la table de la cuisine. Alphonsine se faisait du souci ces derniers temps, car elle avait constaté que Zofia était plus fatiguée qu’à l’accoutumée. Ayant déjà assisté à plusieurs de ses crises d’asthme, elle reconnaissait les signes avant-coureurs. Son sixième sens lui disait qu’il fallait qu’elle surveille son amie de très près, car elle était pâle.
Toutes deux allèrent se coucher en même temps. Zofia, cette nuit-là dormit par bonheur comme un bébé. Le lendemain, bien que ce ne soit pas son jour de congé, Alphonsine lui ordonna – et c’était sans appel – de rester se reposer toute la matinée. Zofia, de bonne grâce, accepta. En milieu d’après-midi, Mme Chemtov convoqua ses deux protégées au salon car elle avait une annonce à leur faire. Son mari et elle voulaient changer d’air. Ils avaient décidé de partir en vacances en Bretagne dans le golfe du Morbihan au mois d’avril et Sarah Chemtov souhaitait que les deux jeunes femmes les accompagnent. En entendant cette nouvelle, Alphonsine crut qu’elle allait défaillir. Un mélange de joie, d’excitation et de répulsion la submergea. Elle fut prise d’une étrange peur panique. Elle était tellement heureuse à Paris qu’elle n’imaginait pas un seul instant s’éloigner de la ville qui l’avait accueillie à bras ouverts. De plus, les nombreux kilomètres qui la séparaient de sa famille et de son village étaient pour elle des alliés, une sorte de protection qui la mettait à distance de son ancienne vie qu’elle avait tant haïe. Si l’abbé Cadic avait encore été de ce monde, Alphonsine serait allée le trouver pour lui exprimer ses craintes et ses angoisses. Malheureusement, le pauvre homme était décédé d’une crise cardiaque deux ans après son arrivée.
Ce soir-là, Alphonsine eut du mal à s’endormir tant les souvenirs qu’elle avait enfouis dans son inconscient remontèrent à la surface. Elle revoyait en boucle et pêle-mêle les images de son enfance et de son adolescence. La ruelle où, durant des années, elle avait péniblement traîné sa carriole, son père ivre couché dans la paille à côté de la porcherie, le visage fermé de Gaston qui avait refusé de lui dire au revoir le jour de son départ, la table de ferme plantée au centre de l’unique pièce sombre et austère, sa mère amaigrie et triste, le corps sans vie de Victorine, Simone, Adrien… La seule vision positive fut celle de son cher étang et le vert intense des grenouilles qui flottaient à la surface de l’eau opaque. Elle se réveilla, en sueur, plusieurs fois dans la nuit. L’idée de quitter son nid douillet l’épouvantait.
À son immense soulagement, l’aube arriva enfin. À travers les rideaux, Alphonsine contempla la luminosité du ciel qui se faisait de plus en plus vive. Elle écouta les premiers chants des oiseaux et les bruits de la rue en contrebas. C’était l’heure des livraisons et des éboueurs. Elle s’étira longuement et se leva lentement pour aller ouvrir la fenêtre. Elle inspira à fond son cher air parisien et s’enivra du spectacle que lui offraient les toits de Paris. Rien n’avait bougé pendant cette interminable nuit de cauchemars. Rassurée, elle se sentait de nouveau en sécurité.
Les semaines suivantes furent maussades. Un vent glacial et une pluie froide s’abattirent sur la capitale. Malgré les demandes répétées de Julien, Alphonsine refusa de sortir. Elle préférait passer tout son temps libre à dévorer les romans d’Émile Zola, blottie au creux de ses gros oreillers en plume.
Depuis la nomination du nouveau chancelier Adolf Hitler, M. Chemtov avait pris l’habitude de lire dans le journal les actualités allemandes à son épouse : les nouvelles en provenance du pays voisin étaient de plus en plus alarmantes. Dès le lendemain de son investiture, Hitler avait fait dissoudre le Parlement et, dans la foulée, sous l’impulsion de son chef de propagande Joseph Goebbels, les SA avaient assassiné cinquante et un membres de l’opposition. L’incendie du Reichstag avait été pour eux une occasion en or d’accuser les bolcheviques et, sous prétexte « des grandes lignes de la lutte armée contre la terreur rouge », le Führer avait fait arrêter quatre mille responsables du Parti communiste allemand. Entre-temps, le ministre de l’Intérieur Hermann Goering avait révoqué tous les fonctionnaires hostiles au régime et les avait habilement remplacés par des nazis.
Un soir de février, M. Chemtov annonça qu’Adolf Hitler avait demandé au président Paul von Hindenburg de signer un décret « pour la protection du peuple et de l’État ». En d’autres termes, cela voulait dire que les libertés fondamentales des citoyens allemands étaient suspendues. Malheureusement, les peurs de Sarah la rattrapaient. Quant à son époux, il était désolé de s’être trompé en pensant que le dictateur ne ferait pas long feu. Tous deux étaient dépités et très inquiets pour l’avenir.
Le mois de mars fut interminable. Mme Chemtov contracta la grippe et resta alitée pendant dix jours. Zofia eut une violente crise d’asthme et M. Chemtov dut licencier un de ses employés, car celui-ci l’avait ouvertement traité de « sale Juif ». L’ambiance au sein de l’appartement était des plus désolantes, ce qui n’était jamais arrivé.
Les fameuses vacances bretonnes qui s’approchaient à grands pas obsédaient Alphonsine. Zofia ne l’avait jamais vue dans cet état. Le départ était prévu le 25 avril en gare de Montparnasse très tôt le matin. Ruben Chemtov avait loué une magnifique maison face à l’Atlantique pour que son épouse puisse se refaire une santé après l’épreuve de sa maladie qui l’avait affaiblie.
La veille du grand jour, un coursier vint chercher les malles et la voiture du couple afin qu’elles soient déjà sur place dès leur arrivée. Alphonsine était intenable et très irritable au point que Zofia perdit patience. Pour la première fois en neuf ans, elles se disputèrent. Alphonsine fondit en larmes, s’excusa et avoua à son amie qu’elle était terrifiée à l’idée de retourner chez elle. Le lieu de vacances n’était situé qu’à quelques kilomètres de son village. Zofia tenta de la rassurer, mais rien n’y fit. Ce soir-là, tous allèrent se coucher très tôt, car un long voyage les attendait.
Alphonsine, bien évidemment, ne ferma pas l’œil de la nuit.
En arrivant sur le quai le lendemain matin à 5 h 30, elle était épuisée. Les Chemtov avaient leur compartiment privé en première classe tandis que les filles avaient leurs places réservées en seconde. Lorsqu’elle pénétra dans le train, l’odeur si caractéristique du wagon la projeta instantanément neuf ans en arrière. Elle se revit avec sa modeste robe noire, ses rubans rouges et jaunes et ses chaussures en cuir marron impeccablement cirées. Émue, elle retint ses larmes et découvrit brusquement qu’elle n’avait plus rien à voir avec cette petite paysanne gauche et naïve. À l’instant où le train démarra, à 6 heures, sous les sifflets du chef de gare, elle serra le poing et réprima un haut-le-cœur. La rame était quasiment pleine. Des femmes avec enfants, des représentants de commerce et des gens âgés composaient l’essentiel des voyageurs. Zofia, contrairement à Alphonsine, était excitée et heureuse de quitter Paris. Elle se faisait une joie de découvrir la mer.
Le début du trajet fut très animé puis, peu à peu bercées par les roulements du train, la plupart des personnes s’assoupirent. Alphonsine pensive regardait le paysage défiler et s’efforçait de comprendre pourquoi elle était si effrayée à l’idée de revoir sa famille. Avait-elle honte d’elle ou voulait-elle fuir son passé ? Elle ne sut répondre.
Le convoi fit une halte de trente minutes à Rennes. Ce fut l’occasion pour elle de se dégourdir les jambes et de respirer l’air vivifiant de ce début d’après-midi. Elle alla s’enquérir de la santé de sa patronne et se proposa d’aller lui chercher une boisson fraîche dans une petite épicerie qui se trouvait juste en face de la gare.
Lorsqu’elle arriva dans la boutique, le commerçant, en la voyant, se mit au garde-à-vous et lui demanda, à grand renfort de « Madame », ce qu’elle désirait. La jeune femme se retint d’éclater de rire. Avait-elle changé à ce point ? Elle revint avec deux limonades et des magazines féminins pour Mme Chemtov. Le luxe de la voiture-couchette que le couple occupait la fit rêver. Les boiseries ainsi que la moquette épaisse donnaient à l’ensemble une ambiance intimiste et très feutrée. Zofia, qui pendant ce temps-là s’était promenée aux alentours de la gare, arriva toute guillerette de son périple. Elle expliqua à sa comparse que de très gros oiseaux blanc et gris l’avaient effrayée à cause de leurs étranges cris. Alphonsine éclata de rire et affirma à Zofia que, hormis leurs déjections que l’on recevait de temps à autre sur le coin du nez, les goélands étaient totalement inoffensifs. Leur train se remit en marche et Alphonsine sentit son cœur se serrer à nouveau. Il ne restait plus qu’une heure et demie de trajet.
Ils débarquèrent sur le quai de la gare de Vannes vers 15 heures. Deux taxis les attendaient. Il fallait compter environ trois quarts d’heure de voiture pour rejoindre la villa située dans la petite ville balnéaire de Carnac. En arrivant sur le trottoir, la jeune exilée revit avec émotion le lieu où, plusieurs années auparavant, le boulanger du village l’avait déposée un matin gris de novembre. Bizarrement et contrairement à ce qu’elle avait imaginé, elle ressentit de l’affection pour cet endroit. Rien n’avait changé. Les Vannetais, l’ambiance, les sons et l’odeur iodée de la mer étaient les mêmes. Au loin sur une place, elle aperçut un groupe de Bigoudènes en grande discussion près d’enfants qui jouaient aux quilles. Cela lui rappela les parties endiablées qu’elle faisait autrefois avec Gaston. À l’époque, elle était beaucoup plus adroite que lui et, comme il était mauvais joueur, il piquait régulièrement de terribles colères. L’évocation de ce souvenir la fit sourire. Zofia, qui l’observait discrètement, constata avec soulagement qu’elle s’était un peu plus détendue.
Les taxis prirent la direction de l’ouest et contournèrent la place du marché qu’Alphonsine avait rebaptisée « la place de l’humiliation ». Le café où son père l’avait frappée existait encore. Elle toucha son front pour sentir la cicatrice que cette triste journée lui avait laissée. Dégoût et, étrangement, nostalgie se mélangèrent en elle.
En longeant l’hôtel de ville, toujours aussi majestueux, elle n’eut qu’une envie : retrouver la gentille employée qui lui avait servi de guide afin de lui expliquer avec fierté que, désormais, elle savait lire et écrire. La circulation était dense et le conducteur impatient pestait constamment en breton contre les autres automobilistes. Soudain, un piéton déboula devant leur véhicule et força le chauffeur à freiner brutalement. Ses deux clientes furent projetées en avant et poussèrent un cri de stupeur. L’homme s’excusa rapidement pour la forme et murmura dans son langage régional que les Parisiennes étaient vraiment « de petites choses fragiles ». Alphonsine, agacée, lui fit remarquer en breton qu’il se devait de faire plus attention, et que n’importe quelles femmes auraient eu la même réaction. Stupéfait, celui-ci piqua un fard et ne sut plus où se mettre tant il était gêné. Zofia, quant à elle, la regarda, sidérée. Son amie parlait une autre langue que le français !
Le reste du trajet se déroula sans encombre. Le temps était radieux. Zofia, le nez collé à la vitre, s’était transformée en une fillette émerveillée. Au détour d’un virage, lorsqu’elle découvrit l’immensité bleue, elle eut le souffle coupé. L’océan dans toute sa majesté scintillait de mille reflets brillants comparables à l’éclat des diamants. Alphonsine la prit dans ses bras.
— Bienvenue dans mon pays ! lui murmura-t-elle, troublée. J’avais oublié à quel point c’était beau…
— Comme quoi ! ça a du bon de revenir chez soi, lui glissa Zofia en lui faisant un clin d’œil.
Alphonsine, emportée par des sentiments ambigus, ne répondit rien.
Les deux voitures s’arrêtèrent à hauteur d’une magnifique demeure de style normand qui se dressait élégamment face à la mer. Le couple l’avait louée pour quinze jours. Une domestique âgée d’une quarantaine d’années vint à leur rencontre. C’était Alice qui s’occupait de la maison lorsqu’il y avait des touristes. Elle les accueillit chaleureusement. Tandis que Sarah et Ruben Chemtov s’installaient sous la véranda pour prendre le thé, les filles et Alice s’activèrent pour débarrasser les malles de leur contenu. En moins d’une heure, tout fut soigneusement rangé.
Alice, pour régaler les vacanciers, avait préparé un délicieux dîner typiquement breton. M. et Mme Chemtov soupèrent face à l’océan derrière la baie vitrée de la salle à manger. Alice leur servit de succulentes crêpes au sarrasin garnies de thon et de champignons à la sauce béchamel ainsi que des coquilles Saint-Jacques au vin blanc accompagnées de petits légumes croquants. À leur plus grande joie, les filles entendirent Sarah Chemtov rire aux éclats. Quant à leurs assiettes, elles étaient revenues vides : le couple s’était régalé.
À 21 heures, voyant qu’elles étaient épuisées, Alice leur proposa de finir de ranger seule. Reconnaissantes, elles acceptèrent sans hésiter et demandèrent l’autorisation à Mme Chemtov de se retirer dans leur chambre respective. Celui-ci leur souhaita une excellente nuit. Les vacances commençaient bien.
Les cris suraigus des mouettes réveillèrent Alphonsine à 9 heures. Affolée, elle bondit hors du lit, enfila en catastrophe sa robe et s’attacha les cheveux en dévalant l’escalier. Elle se précipita dans la cuisine. Face à cette arrivée fracassante, Alice sursauta.
— Je suis désolée, je suis désolée, je suis…
Alice la regarda, interloquée. Alphonsine, hagarde, tenta de reprendre ses esprits.
— Tout va bien, lui dit-elle. Tout le monde dort encore, y compris votre collègue.
Alphonsine s’écroula sur une chaise en soufflant. Cela la changeait de ses habitudes et elle comprit que, désormais, elle devait rompre avec la routine de son quotidien parisien. Zofia, tout aussi paniquée, déboula quelques minutes plus tard tel un zébulon sorti de sa boîte. Alice éclata de rire.
— Eh bien, il va falloir vous décontracter, les jeunes de la ville ! s’exclama-t-elle. Apaisez-vous, je suis là et je gère maintenant. Vos patrons sont si terribles que ça ?
Alphonsine et Zofia réagirent instantanément en prenant farouchement la défense du couple. Leur collègue fut aussitôt rassurée et poussa un soupir de soulagement, car régulièrement elle était confrontée à des employeurs qui étaient de véritables tortionnaires. Au moins, avec ceux-là, elle serait tranquille pendant toute la durée du séjour.
Alice était l’épouse d’un marin-pêcheur et avait trois enfants. Son emploi saisonnier leur permettait de mettre du beurre dans les épinards, comme elle disait. Elle ne se plaignait pas et acceptait son sort, car elle pensait qu’il y avait beaucoup plus malheureuse qu’elle. C’était une femme bien en chair, simple et gentille. Ses yeux rieurs et ses joues rebondies lui conféraient un air sympathique.
Sarah et Ruben Chemtov se levèrent vers 11 heures, prirent leur petit déjeuner et décidèrent d’aller explorer les environs. Ils prévinrent qu’ils ne rentreraient que pour le dîner. Les filles avaient donc quartier libre pour la journée. Elles restèrent tenir compagnie à Alice toute la matinée puis, leur repas terminé, l’envie d’aller faire une grande balade sur la plage les poussa à sortir. L’endroit était paradisiaque. Le sable ivoire d’une finesse incroyable contrastait avec le bleu turquoise de la mer. De gros nuages d’une blancheur immaculée se détachaient sur l’immense ciel azur. L’air était frais et le bruit des vagues associé aux cris des goélands était très propice à la méditation. Elles s’allongèrent et restèrent silencieuses pour profiter pleinement de la magie de l’instant. Elles se sentaient bien, elles se sentaient vivantes.
La première semaine fut un enchantement. M. et Mme Chemtov partaient tous les jours à la découverte d’un lieu différent. Lorsqu’ils ne déjeunaient pas au restaurant, Alice leur préparait un copieux pique-nique. À la satisfaction de tous, Mme Chemtov avait repris des couleurs et s’était remplumée.
Alice s’occupait de tout. Elle était adorable. Les filles l’aidaient le matin et le soir et avaient tous leurs après-midi libres. Elles avaient instauré un petit rituel qui consistait à faire de très longues promenades dans la campagne environnante et sur la plage. Au village, elles s’arrêtaient régulièrement dans un charmant bistrot pour déguster un verre de cidre bien frais et des gâteaux bretons. Alphonsine se disait que les temps avaient bien changé depuis qu’elle était partie, car quelques années en arrière, il aurait été inconcevable pour deux femmes seules de s’attabler comme elles le faisaient. Les appréhensions et les angoisses d’Alphonsine avaient complètement disparu, elle était aux anges. Les deux amies respiraient la santé et on ne distinguait presque plus les taches de rousseur de Zofia tant son teint était hâlé. Un jour, alors qu’elles étaient assises sur le sable chaud à fixer l’horizon, Zofia prononça la phrase qu’Alphonsine redoutait. Quand allait-elle voir sa famille ?
— Ils ne sont pas au courant que je suis en Bretagne…
— Quoi ! s’écria son amie. Alphonsine, tu plaisantes ?
Cette dernière resta silencieuse.
— Tu as peur de quoi, exactement ? reprit Zofia, déterminée à en savoir plus.
— Qu’ils me jugent !
— Arrête de fuir Alphonsine, tu n’as rien fait de mal, s’insurgea-t-elle.
— Si, je suis de « la ville » maintenant. Je ne leur ressemble plus. Regarde comme je suis habillée et coiffée. Je me maquille, je me parfume et en plus, j’ose porter des pantalons. Bref, je suis devenue une « dame » pour eux !
— Ils devraient être heureux pour toi au contraire. Et puis, comment peux-tu prévoir leur réaction ?
— Je les connais par cœur ! Pour être honnête, je n’ai pas envie de revoir une maison austère et une porcherie qui pue ! Et encore moins mon père, lui confia-t-elle.
— Je comprends, mais la famille, c’est important, et je pense que quand on sera de retour à Paris, tu vas amèrement le regretter si tu ne leur rends pas visite. Nos parents ne sont pas éternels. Regarde, moi par exemple, je vais tous les ans en Pologne.
— Oui, mais toi, ça n’est pas pareil, tu t’entends bien avec eux.
Zofia se retourna vivement vers son amie.
— Taratata, l’interrompit-elle. Tu ne vas pas me dire que tu t’es fâchée avec toute ta famille !
— Non, c’est vrai…
— Je ne te reconnais plus. Où est passée l’Alphonsine si sûre d’elle qui tient tête à tout le monde ?
— Ça, c’est ce que tu crois ! En réalité, tu as raison, malgré mon caractère, je fuis constamment devant les difficultés…
Zofia mit fin à la discussion en se relevant brusquement pour retourner à la villa. Alphonsine resta seule. Elle fixa un long moment l’océan et réapparut deux heures plus tard dans la cuisine. Alice et Zofia, qui préparaient le dîner, l’accueillirent avec bienveillance. À ses traits tirés et ses yeux rougis, elles devinèrent qu’elle avait pleuré. Zofia la prit dans ses bras.
— J’y vais cette semaine, promis, lui murmura Alphonsine au creux de l’oreille.
Sa complice resserra son étreinte.
— Super ! Tu me présentas à ta famille, alors. Deux « dames » valent mieux qu’une !
*
Emmitouflée dans sa robe de chambre blanche, Alphonsine, à travers les rideaux, fixait le ciel chargé d’énormes nuages qu’elle connaissait bien. Leur forme ainsi que leur couleur gris sombre tirant sur le bleu profond étaient les signes avant-coureurs d’une grosse tempête. Décidément, pensa-t-elle, ce n’était pas encore cette fois-ci qu’elle irait voir ses parents. Cette deuxième semaine de vacances qui commençait ne s’annonçait pas aussi radieuse que la première. De la pluie était attendue pour la journée et, par conséquent, tout le monde préféra rester bien au chaud à la villa. Alice avait allumé la cheminée et sortit les jeux de société. Elle avait également prévu de faire de la pâtisserie toute la matinée afin de les régaler à l’heure du thé.
La journée se passa tranquillement et chacun vaqua à ses occupations. Le couple alterna séances de lecture, bavardages et parties d’échecs au coin du feu tandis que les filles restèrent tenir compagnie à Alice dans la cuisine. L’océan bouillonnant faisait un bruit assourdissant et les hautes vagues qui se brisaient sur le sable se transformaient en une écume mousseuse aussitôt emportée par de violentes bourrasques. Les embruns iodés, en se fracassant contre les vitres, dessinaient d’étranges formes abstraites. Les éléments déchaînés étaient fascinants. Subjuguée par la beauté de ce spectacle presque surnaturel qui s’offrait à elle, Sarah Chemtov répétait sans relâche qu’elle avait l’impression de se retrouver en plein milieu d’un tableau du peintre anglais William Turner.
Le soir venu, Alice, en scrutant l’horizon, annonça que la journée du lendemain serait calme et ensoleillée. Le vent d’ouest était tombé et le ciel se dégageait progressivement. M. et Mme Chemtov décidèrent donc d’en profiter pour aller découvrir les fameux sites mégalithiques du Morbihan. Ruben Chemtov proposa spontanément à Alphonsine de la déposer dans son village pour qu’elle puisse rendre visite à sa famille si elle le désirait. Alphonsine, touchée par cette délicate attention, n’osa pas décliner l’offre. Zofia et Mme Chemtov échangèrent un regard complice.
La soirée fut paisible. Après le dîner, le couple écouta du jazz lové dans le sofa qui faisait face à la cheminée pendant que le trio des domestiques jouait à la belote sur la table de la cuisine. Alice prenait beaucoup de plaisir à rester tard à la villa. Ses enfants étaient grands, ils pouvaient se débrouiller sans elle et son mari était en mer pour la semaine. Ses deux collègues parisiennes étaient pour elle une agréable compagnie qui la sortait de son quotidien. Entre deux parties, Alice proposa de faire une pause tisane. En attendant que l’eau arrive à bonne température, elle demanda aux filles quel était leur programme pour la journée du lendemain. Zofia lui raconta spontanément qu’elles iraient rendre visite à la famille d’Alphonsine dans un petit village non loin de là. Alice, médusée, s’adressa à l’intéressée :
— Vous êtes bretonne, Alphonsine ?
— Oui Alice, je suis de Moustoir-Ac !
— Pas possible ! Alors ça, si on me l’avait dit… je ne l’aurais pas cru ! répondit-elle sans masquer sa surprise. Que font vos parents ?
— Ce sont de modestes paysans. Mon père élève des porcs.
— Pas possible ! répéta-t-elle.
Alphonsine regarda Zofia avec une expression dans les yeux qui en disaient long.
— Pas possible, réitéra Alice qui n’en revenait toujours pas.
Leur tisane avalée, et après qu’Alice eut raflé toutes les mises, elles montèrent se coucher. En se séparant, Alphonsine s’adressa à son amie :
— Tu vois ce que je te disais. Je suis une « dame » maintenant. J’ai perdu mon accent et je viens de la ville. Je ne leur ressemble plus, je ne suis plus des leurs !
— Et alors, ça ne veut pas dire qu’ils ne t’aiment plus, ma Phonsinette.
— Ces gens-là ne peuvent se payer le luxe d’aimer. Ils essayent de survivre, c’est déjà pas mal ! Bonne nuit, à demain.
« Ces gens-là »… Alors qu’elle tentait de trouver le sommeil, les trois mots qu’elle avait prononcés sans réfléchir un peu plus tôt n’arrêtaient pas de tourner en boucle dans sa tête. Pourquoi avait-elle parlé de sa famille en ces termes comme s’il s’agissait d’étrangers ? Comment allait-elle réagir au moment de les revoir ? Pour l’heure, elle n’avait pas le choix et ne pouvait plus se défiler.
Demain, elle serait face à eux, après neuf longues années d’absence.
OceanofPDF.com