L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 29 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 28

Paris, hôpital Bretonneau

— Docteur, vous m’écoutez ?

— Pardon, Mélanie, j’étais ailleurs ! À quelle heure est mon prochain rendez-vous ?

En cette fin de matinée, Hortense n’avait pas la tête au travail et sa secrétaire commençait à perdre patience.

— À 14 heures, docteur.

Elle jeta un rapide coup d’œil à la pendule du couloir : midi.

— Parfait, je fais une pause. Je ne veux pas être dérangée. Merci Mélanie.

— C’est noté, reposez-vous bien. Vous semblez en avoir besoin, lança cette dernière avec un sourire en coin.

Le docteur Kergoat préféra ne pas relever cette impertinence et fila s’isoler dans son cabinet qui donnait sur les jardins de l’hôpital. Hortense ouvrit la porte-fenêtre en grand et sortit prendre l’air. Il faisait froid, mais le ciel bleu azur faisait apparaître un soleil éclatant. Avant que l’hiver ne les emporte, quelques roses encore en fleur étalaient leur délicate couleur blanc poudré. Elle toucha l’une d’elles et la respira à pleins poumons. Elle pensait à sa mère. L’envie de se retrouver dans les murs de son enfance la saisit. Les deux heures qu’elle avait devant elle lui laissaient largement le temps d’aller faire un saut rue du Cherche-Midi. Elle ôta à la hâte sa blouse blanche, attrapa son sac à main et son manteau et se dirigea droit vers la sortie de l’hôpital pour rejoindre la station de métro la plus proche.

— Hortense, quelle bonne surprise ! s’exclama Mercedes.

— Veux-tu déjeuner avec moi ? si tu es disponible bien entendu. J’ai acheté des croque-monsieur et une salade en chemin.

— Formidable ! On grignote dans la cuisine ? demanda Mercedes, ravie.

— Dans les clubs, je préfère ! C’est plus douillet.

— D’accord, j’allume le four et vais dresser la table.

— Laisse-moi t’aider.

— Pas question. C’est ta pause !

Hortense s’exécuta bien volontiers. Le trajet en transport en commun de trente minutes l’avait éreintée. En cette fin d’année, la période des fêtes était toujours un peu compliquée. Le froid, la course aux cadeaux et l’énervement des enfants ne faisaient pour elle jamais bon ménage. À quarante-cinq ans, elle supportait de moins en moins cette effervescence passagère. D’un commun accord avec Sophie et Antoine, ils avaient jugé opportun de ne pas faire de sapin puisqu’il était prévu d’aller se ressourcer en Guadeloupe pendant les vacances. Rien de tel que de se tenir à distance pour oublier un temps l’absence de sa mère. Bien décidée à ce que Noël soit cette année différent, elle avait loué, via une agence de voyages, une charmante maison créole sur les hauteurs de Gosier. Dotée d’une grande terrasse, la villa offrait une vue panoramique sur la mer des Caraïbes et les îles des Saintes à couper le souffle. Leurs trois billets d’avion étaient réservés et les valises, pratiquement bouclées. Leur départ avait lieu le surlendemain et Hortense était impatiente de fuir Paris pour siroter, les doigts de pieds en éventail, un rhum arrangé face à l’immensité turquoise. En plus de ça, elle se réjouissait à l’avance de pouvoir fêter les dix-huit ans de sa fille sous les cocotiers.

— Tu as reçu de la visite ce matin ? demanda-t-elle à Mercedes lorsque celle-ci surgit dans le salon en apportant les croque-monsieur qui sortaient tout juste du four.

— Pourquoi cette question ?

— Des effluves de vétiver planent sur ce fauteuil !

— Sans doute un reste du métro, on est tellement collés les uns aux autres dans ces rames ! balbutia cette dernière, confuse.

— Non, l’odeur provient du cuir !

— Pourtant personne n’est venu… Zut, j’ai oublié la salade, s’exclama-t-elle en repartant à toutes jambes dans la cuisine.

Hortense se leva et alla renifler l’ensemble du salon. Rien. Aucune trace de vétiver. Elle revint près du fauteuil. L’émanation réapparut. Mercedes, saladier en main, qui s’était entre-temps arrêtée dans l’embrasure de la porte, observait le manège. Ses jambes tremblaient. Hortense la fixa, l’air interrogatif.

— Je ne sens rien du tout. C’est dans ton nez, je t’assure ! Bien, mangeons, maintenant, docteur Kergoat. Il ne s’agirait pas de te mettre en retard car tes patientes t’attendent ! déclara-t-elle sur un ton faussement jovial.

*

Accoudé au bar de La Coupole depuis plus de deux heures, Erik feuilletait convulsivement l’édition de la veille du Spiegel dont le titre évocateur, « 1989, l’année de toutes les révolutions », retraçait les événements politiques marquants européens. Le constat était sans appel : les pays de l’Est, en égratignant chacun à leur manière le rideau de fer, étaient en ébullition. La Bulgarie avait ouvert le bal en janvier, suivie de près par la Hongrie, puis par la Tchécoslovaquie et par la Pologne. Depuis le début du mois de décembre, c’était la Roumanie qui faisait maintenant parler d’elle. Les Roumains, touchés de plein fouet par une politique économique catastrophique du dictateur en place, s’étaient soulevés en une vague très forte de protestation et une série d’émeutes populaires spontanées avaient éclaté à Bucarest. La population, qui souffrait depuis des années du manque de liberté, de pénurie alimentaire et de privation de biens matériels, ne visait qu’un seul but : renverser le pouvoir dirigé par une main de fer par le communiste tyrannique Nicolae Ceausescu.

— Décidément, c’est vraiment une année spéciale ! lança Erik en direction du barman.

L’homme au tablier noir, chemise blanche et cravate grise, acquiesça.

— Comme vous dites ! Un autre café, Monsieur ?

— Non merci, je vais m’arrêter là. Je suis déjà assez nerveux comme ça !

— Des ennuis ?

— Des questions sans réponse ! C’est pire !

— Pour l’instant, elles sont sans explications, mais vous finirez bien par les dénicher si vous persévérez.

— Pas faux !

— Tenez, offert par la maison !

Erik prit le verre ballon que lui tendait le barman et le porta à ses narines. — Cognac ?

— Affirmatif, rien de tel pour vous détendre. C’est un vingt ans d’âge, vous m’en direz des nouvelles… Bonne dégustation.

— Vous, les Français, on peut dire que vous savez vivre ! Du cognac ! Merci, c’est très gentil à vous, barman !

Sa matinée avait été riche en émotions et, au sortir de son entrevue avec Mercedes, il n’avait pas eu envie de regagner sa chambre d’hôtel. La vérité était que l’ouverture de la petite boîte en bois l’effrayait. Pour retarder l’échéance, il s’était donc réfugié dans un endroit animé. Cette réaction disproportionnée face à l’inconnu ne lui ressemblait pas.

De quoi avait-il peur ?

Les effets du cognac commencèrent à agir. Il entrebâilla légèrement le sac plastique et distingua un des coins du coffret. Que refermait-il ? Pourquoi Mercedes avait-elle fait tant de mystères ? Le visage d’Hortense s’invita dans ses pensées. Ce même visage qui l’avait profondément troublé à l’église le jour des funérailles un mois et demi auparavant. Les bruits de la brasserie devinrent peu à peu de plus en plus distants. Sa vision se voila. Hortense… Alphonsine… la lettre anonyme…

— Monsieur, Monsieur… Ça ne va pas ?

La voix lointaine du barman l’arracha brusquement de sa torpeur.

— Ouf… votre délicieuse liqueur a eu raison de moi. Je n’ai pas déjeuné ce midi et je crois qu’il est temps d’aller me dégourdir les jambes !

Erik remercia l’employé de la brasserie en lui laissant un large pourboire. Il s’extirpa de sa chaise haute de bar et se dirigea d’un pas fragile vers la sortie. Sa montre indiquait 14 h 30. Ivan l’avait convié pour 17 heures. Que faire en attendant ? Il choisit finalement de regagner son hôtel. C’était le plus raisonnable. Sur le trajet, la nausée se transforma en véritable mal au cœur. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Lorsqu’il arriva dans sa chambre, il était livide. Il eut juste le temps de jeter le sac plastique sur le lit et de se précipiter dans la salle de bains pour expédier dans la cuvette des toilettes tout ce qu’il avait mangé et bu dans la matinée. Il prit une interminable douche tiède. L’odeur de son savon au vétiver le revigora. Il n’avait qu’une envie : s’allonger. D’un geste vif, il poussa le sac qui trônait en plein milieu du lit. Un son étouffé provenant de la boîte se fit entendre. Il réitéra le même geste. Le bruit recommença. Il s’empara du coffret et le secoua. Pas de doute, il y avait un objet à l’intérieur. Songeur, il repensa aux mots de Mercedes : « Il y a des moments où il est préférable d’être isolée pour appréhender la vie. » À quoi faisait-elle allusion ? Il décida de ne pas se précipiter pour en découvrir le contenu. À dire vrai, il aimait aussi l’idée de savourer cette part de suspens qui ne faisait qu’accroître sa curiosité. Calmement, il replaça le coffret dans son sac plastique et le posa sur le bureau près du téléviseur. Il s’allongea sur le lit et se mit à songer à Alphonsine au moment où elle avait dissimulé l’objet en question à l’abri des regards. Était-ce un accessoire auquel elle tenait ? Pourquoi le cacher dans une boîte ? Pourquoi ne pas l’avoir légué à sa fille ? À force de réfléchir, son mal de crâne réapparut. Jamais pareille affaire ne lui avait donné autant de fil à retordre.

La sagesse lui dictait de prendre du recul.

Pour faire diversion, il alluma le petit écran et se cala sur la chaîne CNN. Le journal de la mi-journée débutait. Le présentateur, bronzé aux UV et aux dents ultra-blanches, annonçait les gros titres : « Roumanie, le Comité de salut national annonce sa victoire, mais les combats se poursuivent entre l’armée et les miliciens de Nicolae Ceausescu ; la France et les États-Unis seraient d’accord pour que les troupes de Varsovie interviennent en Roumanie ; Berlin réunifiée pour Noël, il n’y a plus besoin de visas pour passer de chaque côté du mur ; la répression du trafic de l’ivoire s’organise autour de… »

Erik laissa éclater sa joie. C’était officiel. On pouvait désormais circuler librement dans toute l’Allemagne.

— Ah ! Ça oui alors. C’est vraiment une année très spéciale ! s’écria-t-il.

Il regarda le journal dans son intégralité. Le fait de suivre les événements de l’extérieur l’ébranla. Il se retrouvait dans la peau d’un exilé. La nostalgie de son pays s’empara de lui et la question qui le hantait depuis des semaines réapparut. Pourquoi lui avait-on adressé ce faire-part de décès ? Il n’en pouvait plus et se sentait à bout nerveusement. Il réussit à se persuader que le plus raisonnable était qu’il ferme les yeux afin de mettre pendant un temps son corps et son esprit au repos.

À peine avait-il posé sa tête sur l’oreiller qu’il s’endormit comme une masse.

*

L’immeuble en pierre de taille devant lequel Erik se trouvait était splendide. Mal réveillé de sa sieste, il s’avança vers l’interphone. Il dut fournir un effort de concentration pour chercher le nom de famille d’Ivan.

— Ivanenko… Ivanenko… ah voilà !

Il sonna. Anxieux, il attendit.

— Oui ?

— Bonjour, nous avons rendez-vous, je suis Erik Hohen…

— Rez-de-chaussée à gauche. Passez par la verrière.

Un son de gâche électrique se fit entendre et une petite porte insérée dans la gigantesque porte cochère s’entrouvrit. Passé le porche, Erik découvrit une cour magnifique revêtue de pavés parisiens. Elle était agrémentée d’immenses pots qui contenaient d’impressionnants buis taillés en forme de pyramide. Au fond sur la gauche, il aperçut une véranda de style gustavien. Elle était éclairée de l’intérieur et laissait apparaître un bananier géant, des orangers et une dizaine d’orchidées. Un vieil homme chauve vêtu d’un élégant peignoir en soie aux motifs floraux l’attendait. Il lui désigna une porte sur le côté et lui fit signe de s’avancer.

— Dépêchez-vous, ne faites pas entrer le froid !

— Bonjour monsieur Ivanenko. Merci de me recevoir.

— En voilà une allure ! Vous venez d’essuyer une tempête ?

Erik, penaud, baissa la tête. Ayant oublié de programmer son réveil, il avait sauté hors de son lit à peine trente minutes avant l’heure de leur rendez-vous. Il avait juste eu le temps de se passer un coup d’eau sur la figure et de changer de chemise. Comme aucun taxi n’était disponible, il avait été obligé de courir tout le long du trajet afin de ne pas être en retard. C’était donc mal coiffé et débraillé qu’il se présentait devant Ivan. Soudain, une odeur de térébenthine le tira de son embarras. Il éternua plusieurs fois. En reprenant ses esprits, il découvrit un joyeux désordre typique d’un atelier d’artiste. Des toiles de différentes dimensions étaient exposées un peu partout. Son visage s’illumina. Non, il ne rêvait pas. Il se trouvait bien chez Ivan Ivanenko, le célèbre peintre que les galeristes et les amateurs d’art du monde entier s’arrachaient. Sa cote à partir des années 1970 avait explosé et, depuis, elle ne cessait de grimper.

— Alors là, si je m’attendais ! lança-t-il, le souffle coupé.

— Vous aimez la peinture, jeune homme ?

— J’adore l’art en général, Monsieur… « Une vie sans beauté n’est…

— … qu’un lourd fardeau », Euripide. Bravo jeune homme. Votre réponse me plaît !

— C’est dingue ! Vous permettez ? demanda Erik qui souhaitait admirer les œuvres.

— Allez-y, elles sont faites pour être regardées !

— C’est absolument magnifique ! Ces formes et ces nuances de tons… Je resterai des heures entières à les contempler !

— Existe-t-il compliment plus beau pour un peintre ? Ôte-toi de là, Nounouchka, tu vas encore te mettre de la couleur sur ton pelage ! dit subitement Ivan en s’adressant à une chatte noire qui s’était lovée entre ses tubes de peinture. Ah, celle-ci ! Plus elle vieillit et plus elle a l’art et la manière de se fourrer dans des coins improbables. Ce ne sont pourtant pas les endroits douillets qui manquent dans cette maison. Allez, ouste !

La féline ronchonna d’un miaulement plaintif et déguerpi lascivement. Une musique slave qui provenait de la pièce voisine se fit entendre.

— C’est extraordinaire. Quel privilège d’admirer vos toiles dans le lieu même où elles ont vu le jour ! J’ai eu l’occasion d’assister à une de vos expos à New York. J’en garde un souvenir… chaleureux !

— On dit de moi que je suis un spécialiste des couleurs chaudes… probablement à cause de mon enfance.

— Quel rapport ?

— Je suis né en Sibérie dans une famille pauvre. J’ai souffert du froid jusqu’à ce que j’arrive en France. C’est sans doute pour ça que je me suis réfugié dans la gamme des jaunes, des oranges, des marrons et des rouges. Elles me procurent toujours le même effet. Une impression de confort, d’intimité et de bien-être. Bref, elles me transmettent de l’énergie et me rendent heureux ! Allons nous installer au salon, voulez-vous.

Erik, encore ébloui par ce qu’il venait de voir, emboîta le pas au fringant octogénaire. Ils passèrent par une petite porte qui donnait sur un minuscule couloir en forme de L. Celui-ci débouchait sur une vaste salle luxueusement décorée dont la hauteur sous plafond le surprit. Ivan lui expliqua que l’appartement avait été créé dans les espaces communs qui servaient autrefois d’écuries et de garage pour entreposer les calèches des riches propriétaires de l’immeuble. Des fenêtres, on pouvait apercevoir la cour et sa rangée de buis parfaitement alignée. Il prit place sur un majestueux canapé en velours couleur grenat. Sur sa droite, il repéra une console chargée de photos encadrées. On y voyait Ivan (plus jeune et avec des cheveux) aux côtés d’un très bel homme au sourire éclatant. Il devina que ce devait être Julien, son compagnon. Il reconnut également Alphonsine. Vêtue d’un très chic tailleur-pantalon, elle s’amusait à prendre la même pause que la statue devant laquelle elle se trouvait : la célèbre Vénus de Milo du Louvre. Ivan s’assit face à lui sur un fauteuil Voltaire dont le tissu en taffetas beige renvoyait la lumière des flammes d’un feu de cheminée. Le papier peint moiré jaune paille des murs apportait une touche de gaieté et de chaleur à l’ensemble, tout comme les magnifiques tapis d’Orient qui recouvraient le sol en pierre de travertin. La cuisine était simplement séparée par une immense table de ferme sur laquelle se mêlaient corbeille de fruits, bouteilles de vin et vaisselle en porcelaine raffinée. À gauche de la cheminée se trouvait un escalier en colimaçon en fer forgé qui permettait d’accéder à une imposante mezzanine. De là où il était, Erik pouvait apercevoir un monumental lit à baldaquin et une bibliothèque en chêne remplie d’ouvrages qui s’étalait sur toute une paroi.

C’était une habitation à l’image de son occupant : atypique, colorée et pleine de vie.

Ivan était de taille moyenne et très mince. Les verres épais de ses lunettes rondes en écaille de tortue laissaient deviner une vue défaillante. Il avait l’élégance des dandys du siècle passé.

— Désirez-vous une tasse de thé ?

— Volontiers.

— Je le fais venir tout droit de Russie. C’est un thé noir tout à fait divin lorsqu’on l’associe à la bergamote et aux feuilles de cassis.

— On cultive du thé en Russie ? s’étonna Erik.

— Absolument, jeune homme. Que croyez-vous ? Tous les Russes ne se noient pas dans la vodka ! Beaucoup de gens l’ignorent, mais on trouve d’importantes plantations dans la région de Sotchi au bord de la mer noire. C’est le thé le plus septentrional du monde qui bénéficie d’un climat subtropical. Entre ce breuvage et les Russes, c’est une longue histoire d’amour. Chez nous, il est le symbole de l’hospitalité.

Ivan, qui tout en discutant s’était dirigé vers un samovar en argent posé sur un guéridon près de la cheminée en marbre, revint fièrement avec deux tasses remplies d’un liquide délicatement ambré et fumant.

— Admirez-moi cette couleur ! s’exclama Ivan, enthousiaste.

Erik s’amusa intérieurement. C’était bien là une attitude d’artiste : s’extasier devant la teinte du thé ! Ivan proposa également à son invité des biscuits ronds en forme d’anneau. Ce dernier, de peur de vexer le maître des lieux, n’osa pas refuser. C’est donc avec une certaine appréhension (l’épisode du cognac n’étant pas loin) qu’il croqua dans le gâteau mœlleux et fondant.

— Alors, jeune homme, quel est le but de votre visite ?

Erik, qui ne s’attendait pas à ce questionnement si soudain, faillit s’étrangler.

— Bien, voilà, je… je n’irai pas par quatre chemins.

— Vous avez raison, prenez le plus court, lâcha Ivan.

Erik, légèrement intimidé, se lança dans un récit qui racontait en détail les raisons de sa venue à Paris.

— Hum… une lettre anonyme…. la photo d’Alphonsine dans le portefeuille de votre père… Hum… Êtes-vous sûr que votre père n’a jamais séjourné à Paris ?

— C’est la deuxième fois qu’on me pose cette question ! Pourquoi me l’aurait-il caché ?

— Vous êtes naïf, jeune homme. Peut-être ne vous a-t-il rien dit par honte…

— Par honte… ! répéta Erik interloqué.

— Mercedes vous a remis un coffret ce matin, n’est-ce pas ?

— Effectivement.

— Visiblement, vous n’avez pas eu la curiosité d’explorer son contenu.

— C’est exact !

— Pour quelles raisons ne l’avez-vous pas ouvert ?

Erik marqua une pause avant de répondre.

— À vrai dire, je suis assez mal à l’aise à l’idée de fouiller dans l’intimité des autres.

— Hum… Réaction surprenante pour un journaliste. Vous êtes plutôt des fouineurs, pourtant, lui asséna Ivan en portant sa tasse de thé à ses lèvres et en soutenant son regard.

Erik, désarçonné par la franchise de cet homme, ne sut quoi répliquer. Pendant qu’Ivan buvait religieusement son nectar, il repéra un chandelier similaire en tout point à celui qu’Alphonsine possédait. Il ne put s’empêcher d’en faire la remarque.

— Il y a exactement le même objet chez Alphonsine.

— Bien observé. Elle en avait offert un à Julien juste après la guerre en souvenir de Sarah et Ruben Chemtov. Ils avaient pris l’habitude de l’allumer les vendredis soir. C’était un rituel bien à eux. Ils n’ont jamais dérogé à ce principe. Voyez-vous, elle ne s’est jamais vraiment remise de leur disparition, ainsi que de celle de Zofia d’ailleurs.

— Zofia ?

— C’était sa sœur de cœur. Lorsqu’Alphonsine est entrée au service des Chemtov, Zofia était déjà là. Elle aussi était une domestique. Elle est décédée à trente-sept ans d’une violente crise d’asthme, la pauvre enfant. Dans son malheur, la vie lui aura épargné les camps de concentration… C’est un objet magnifique n’est-ce pas !

— Oui, c’est vrai et il s’en dégage quelque chose de… particulier.

— Ah ! la ménorah… tout à la fois lumière, espoir et foi. Savez-vous que sa forme, ses dimensions et le matériel avec lesquels elle est fabriquée doivent répondre à des normes très précises ? Il y a une description infiniment détaillée dans le livre de l’Exode de l’Ancien Testament. C’est Dieu qui a ordonné à Moïse de créer cet objet singulier destiné à devenir le symbole de la religion juive. Écoutez plutôt : « Tu feras un chandelier d’or pur ; ce chandelier sera fait d’or battu ; son pied, sa tige, ses coupes, ses pommes et ses fleurs seront d’une même pièce. » Ce n’est pas étonnant qu’il ait été choisi comme emblème officiel de l’État d’Israël.

— Vous les avez rencontrés ?

— Qui ?

— Les Chemtov.

— Oui, j’ai fait leur connaissance peu de temps avant qu’ils ne se fassent arrêter par la Gestapo. Un couple exquis. Ils étaient d’origine polonaise. Lui était un amoureux des livres et elle, une femme moderne de convictions, absolument divine.

Ivan, qui visiblement prenait plaisir à évoquer d’anciens souvenirs, se mit à raconter sa fuite de Russie et son arrivée en France. On sentait poindre dans sa voix un soupçon de nostalgie.

— Je garde en mémoire cette année comme si c’était hier. Moi, le petit Russe désargenté, j’ai découvert Paris comme on déterre un trésor. La liberté, enfin ! J’avais vingt ans et c’était en 1923. Montparnasse bouillonnait. Au début, je dormais sous les ponts et j’allais à la soupe populaire. Mais peu m’importait, j’étais dans la Ville Lumière ! Puis j’ai trouvé un travail de livreur. Grâce à ça, j’ai pu louer une minuscule chambre et j’ai fait l’acquisition de mes premières couleurs ainsi que du papier Canson. Je dessinais partout dès que je le pouvais. Dans les parcs, sur les trottoirs des grandes avenues, sur les quais de Seine. Un jour, alors que je croquais une mère et sa fille dans le jardin des Tuileries, un couple de touristes américains a voulu absolument m’acheter mes dessins. Ils m’en ont proposé un bon prix et m’ont demandé de leur en envoyer d’autres. J’étais aux anges ! Petit à petit, les commandes ont grossi et, grâce à l’argent que je recevais, j’ai pu m’offrir de vraies toiles et de la peinture à l’huile. Je me suis affirmé et mon style a évolué vers des représentations plus abstraites. L’année suivante, le couple d’Américains est revenu. Ils m’ont invité au restaurant. C’était chez Lasserre. Vous imaginez ! Je me souviens encore du fondant de leur canard à l’orange. Jamais, de ma vie entière, je n’avais dégusté un mets aussi raffiné. Ils se sont pris d’affection pour moi et ils m’ont présenté à un de leurs amis galeriste parisien. Ce dernier a accepté d’exposer mes œuvres et, de fil en aiguille, je me suis fait une solide petite réputation. Voilà comment tout a commencé ! Le hasard m’a mis sur la route de deux anonymes venus du Nouveau Monde. Mes mécènes. Quand j’y repense, le destin tient à peu de chose. Les années qui ont suivi ont été extraordinaires. Je vivais de ma peinture et de rencontres. À l’époque, les brasseries et les cafés étaient de formidables lieux d’échanges pour les artistes de tous bords. La Coupole, La Closerie des lilas, Le Select… des heures à débattre avec Picasso, Modigliani et Matisse devant un verre de whisky ou parfois même d’absinthe lorsqu’on arrivait à en dénicher. Ah ! la fée verte, elle en provoquait, des discussions endiablées et passionnées. Et ce Picasso, quel caractère ! En ce temps-là, la jeunesse qui souhaitait oublier les horreurs de 1914-1918 passait son temps à faire la fête. Nous étions tous animés de plaisir et d’espoir d’un avenir meilleur. Nous nous enivrions de musiques américaines et de danse. Paris et son art de vivre… un rêve ! Cette belle insouciance s’est évaporée à l’approche de la Deuxième Guerre mondiale, malheureusement. Beaucoup de mes amis ont fui à l’étranger. Et puis, un jour de mai 1943, par une magnifique matinée ensoleillée, je l’ai vu pour la première fois. Il était assis sur une chaise dans le jardin du Luxembourg. Il avait les yeux fermés et la tête légèrement penchée en arrière. Il se faisait bronzer. Julien, dans toute sa beauté sensuelle. Je me suis placé sur le banc d’en face, j’ai sorti mes couleurs et mon carton à dessins. J’avais envie de faire son portrait. Lorsque j’ai eu fini, je me suis approché de lui et lui ai offert mon croquis. Depuis ce moment magique, nous ne nous sommes plus jamais quittés. Quarante-six ans de vie commune faite d’un amour incommensurable. Alphonsine a énormément contribué à notre épanouissement en nous accordant le plus merveilleux des cadeaux : un enfant. Julien est devenu le parrain de sa fille et il l’a officiellement adoptée. Ah ! son Hortense, sa grande fierté !

— C’est elle là-bas ? demanda Erik en désignant une photo en couleur qui avait été prise au bord de la mer.

— Oui, elle avait dix-sept ans. Nous étions dans notre maison de campagne à Trouville, elle venait d’avoir son bac. Sa mère était sur un petit nuage.

— Depuis le début, son visage m’est familier, susurra Erik comme s’il se parlait à lui-même.

Ivan feignit de ne pas avoir entendu.

— Vous voulez savoir pourquoi j’ai fui la Russie ?

— Euh… oui, pourquoi ? bredouilla Erik qui était encore plongé dans le visage d’Hortense.

— J’ai vite senti que ma patrie allait se transformer en un état totalitaire. J’ai refusé la censure et le déni de moi-même.

— Le reniement de vous-même ?

— Ça ne vous aura pas échappé, je suis homosexuel, jeune homme. Dans mon pays, les gens comme moi, on les enferme dans des asiles psychiatriques ou on les jette en prison. Vivre caché dans le mensonge, très peu pour moi ! Je n’ai eu d’autre choix que de m’exiler. La fuite a été un moyen pour moi d’assumer ma différence. Le plus drôle, c’est que cette différence a été à la fois une déchirure, et ce qui a contribué à mon bonheur. Je suis fier de pouvoir me regarder dans une glace, car jusqu’à aujourd’hui, j’ai conservé ma dignité en acceptant d’être ce que je suis réellement !

— Quand est née Hortense ? insista Erik.

— Au mois de juillet 1944.

— Juste avant la Libération… qui était son père ?

— Encore un peu de thé ?

— Qui était son père ? questionna une nouvelle fois Erik, légèrement agacé de ne pas avoir eu de réponse.

— À votre avis ?

Erik sentit son cœur accélérer dans sa poitrine. Son esprit s’embrouilla. Son mal de tête qui l’avait laissé tranquille se manifesta de nouveau.

— Bon sang, mais que signifient tous ces non-dits ? Je perds patience !

— Où est la boîte ?

— Dans ma chambre d’hôtel.

— Allez la chercher et revenez. Dépêchez-vous !

Erik, médusé, fixa le vieil homme sans bouger.

— Vous voulez la vérité, oui ou merde ! hurla Ivan.

— Évidemment ! brailla à son tour Erik.

— Alors, réapparaissez avec le coffret, nom de Dieu !

Erik fit l’aller-retour en un temps record. D’ailleurs, il n’avait jamais couru aussi vite de sa vie. Lorsqu’il ressurgit dans le salon du peintre, il était en nage, à bout de souffle et plus débraillé que jamais. La chatte noire en perpétuelle recherche de chaleur, qui entre-temps s’était lovée à l’emplacement encore chaud qu’il avait laissé, ronronnait paisiblement. Ivan fit signe à Erik d’aller s’asseoir sur le fauteuil Voltaire. Ce dernier posa sans ménagement le paquet qu’il avait à la main sur une table basse en verre qui était devant lui. Un bruit suraigu se fit entendre. La féline sursauta. Ivan, qui se trouvait debout près de la cheminée, ne broncha pas. Erik quant à lui fixait le sac plastique gris et rouge de l’enseigne Monoprix. Ivan devinait que la découverte du contenu allait créer une onde de choc, voir un tsunami. Il se préparait au pire.

— Bien, c’est le moment de vérité ! déclara Erik en inspirant fortement.

— Oui, je le crois…

Erik s’empara du sac et le jeta par terre. Il saisit la boîte en bois à pleines mains. Les deux hommes se regardèrent. Erik déglutit et, d’un geste vif, l’ouvrit. Il eut tout d’abord un mouvement de recul. Non, il n’avait pas rêvé. Il venait bien d’apercevoir un insigne SS. Dubitatif, il le déposa sur la table basse. Une enveloppe pliée en deux était également à l’intérieur. Il la délogea de sa cachette et, sans ménagement, la déplia. La première chose qu’il remarqua fut le timbre-poste. Le portrait d’Hitler et la croix gammée lui sautèrent au visage. Que signifiait tout cela ? Il leva les yeux en direction d’Ivan. Ce dernier soupira puis retint sa respiration. Erik trouva son attitude étrange. Il comprit lorsqu’il lut le nom du destinataire : Commandant SS Johannes Hohenburg, chef du service de renseignement de Paris, Hotel Lutetia 45, boulevard Raspail, Paris, FRANKREICH. À ce moment précis, il sembla à Erik que le quartier tout entier venait d’exploser. Son premier réflexe fut d’expédier rageusement l’enveloppe vers la cheminée. Ivan eut juste le temps de dévier sa trajectoire pour éviter qu’elle n’atterrisse dans les flammes.

— Allons, mon garçon, soyez courageux. Continuez ! lui dit-il avec beaucoup de bienveillance.

Erik se leva laborieusement et alla ramasser le courrier du bout des doigts. Il remarqua des taches brunâtres sur le papier jauni. Cela ressemblait à du sang séché. Ivan ne le quittait pas des yeux. Sur le qui-vive, il était prêt à anticiper ses moindres gestes. Les plus violents soient-ils. Erik reprit sa place sur le fauteuil. Avec un geste de dégoût, il délogea la lettre qui se trouvait à l’intérieur et se mit à la lire à haute voix. Les sonorités gutturales si caractéristiques de la langue allemande résonnèrent dans toute la pièce. Lorsqu’il arriva à la fin et qu’il vit la signature, qui n’était autre que celle de sa mère, il lâcha le courrier. Sa douleur était immense. Son corps ne le soutenait plus. Rester assis lui était devenu impossible. Il se laissa choir au sol lourdement. Sa tête heurta le sol en pierre. Il ne ressentit aucune douleur physique, mais sa souffrance morale était infinie. Ivan savait qu’il ne devait pas intervenir. Aucune parole ni aucun geste ne pouvait, pour le moment, apaiser cet homme blessé au plus profond de lui-même. Il devait digérer, seul, ce qu’il venait de découvrir.

Le vieux peintre ranima le feu avec de grosses bûches et s’éclipsa dans son atelier.

Erik demeura presque deux heures recroquevillé sur le carrelage, à pleurer toutes les larmes de son corps. Lorsqu’Ivan réapparut dans la pièce, il le trouva assis en tailleur face à la cheminée. Le visage ravagé par le chagrin, il contemplait froidement la danse des flammes.

— Le feu a vraiment quelque chose d’hypnotique, n’est-ce pas ? lui dit doucement Ivan.

— J’ai l’impression d’avoir été passé au rouleau compresseur, répondit Erik, épuisé. Je suis à bout de forces… comment évacuer la rage que j’ai en moi ?

— Chaque chose en son temps, jeune homme. Vous avez résisté à l’assaut, c’est une première étape de franchie. Maintenant, vous avez besoin de vous relever, c’est la deuxième étape. Qu’avez-vous envie de faire avec cette rage ? Désirez-vous qu’elle reste ? Qu’elle disparaisse ? De quelle manière voulez-vous la gérer ? Posez-vous la question. Lorsque vous aurez la ou les réponses, la troisième étape débutera.

— Vous parlez comme un thérapeute ! J’ai soif. Le désert est dans ma bouche !

— Ne bougez pas, je reviens.

Erik vida d’un trait le grand verre d’eau fraîche qu’Ivan lui tendit. Il fit de même avec un deuxième petit verre qui contenait de la vodka.

— Vous étiez au courant ? demanda Erik d’une voix las.

— De quoi ?

— Que mon père était un SS !

— Évidemment.

— Comment l’avez-vous su ?

— Par Alphonsine.

— Alors, ils se connaissaient !

— Oui et non… il y a une autre chose que vous devez savoir, ajouta-t-il sans détour.

— Parce que ça n’est pas fini ! sanglota désespérément Erik. Resservez-moi de la vodka, s’il vous plaît !

Ivan s’exécuta. Erik but d’une traite.

— Je suis prêt. Allez-y !

— Hortense est votre demi-sœur.

— Je croyais qu’Alphonsine haïssait les Boches ! Comment aurait-elle pu avoir un amant nazi ?

— Ça n’était pas son amant, loin de là…

— Que voulez-vous dire ?

— Votre père l’a violée !

— Donnez-moi la bouteille.

Ivan obtempéra. Erik, pétrifié par ce qu’il venait d’entendre, jura dans sa langue natale et but une grande rasade d’alcool directement au goulot. La lettre abjecte de sa mère lui fit soudainement prendre conscience que, comme la majeure partie des Allemands de sa génération, il avait été dans le déni de la réalité le plus complet concernant sa famille. Il comprenait tout à présent : les rancœurs de ses parents, leur haine de la société d’après guerre et leur repli sur eux-mêmes. Quant à son père, il devinait que l’enquête qu’il avait faite à l’époque sur les anciens collaborateurs nazis qui étaient passés à travers les mailles du filet l’avait certainement poussé à mettre fin à ses jours de peur d’être démasqué par son propre fils.

L’alcool fit son effet. La soirée commençait. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps. Avant qu’il ne sombre complètement, Ivan l’aida à s’allonger sur le canapé. Instinctivement, son corps adopta la position du fœtus. Ses yeux rougis par les larmes et ses cheveux en bataille le faisaient ressembler à un petit garçon à qui on venait de donner une sévère correction. À cet instant, qui aurait pu croire que c’était un journaliste courageux qui parcourait le monde pour couvrir les conflits les plus dangereux de la planète ? Tel un père attentif, Ivan lui cala la tête avec un oreiller et l’enveloppa avec un grand plaid en laine d’Écosse.

Après une nuit entière à délirer, Erik émergea de sa torpeur le lendemain matin vers 11 heures. Ivan avait disparu. Il demeura un moment à fixer la boîte en bois sur la table basse. Elle était restée ouverte. Il aperçut un morceau de tissu qu’il n’avait pas remarqué la veille. Il le saisit. Grâce aux initiales brodées, JH, il reconnut aussitôt un des mouchoirs qui avaient appartenu à son père. Il replaça l’étoffe là où il l’avait trouvée et referma le coffret d’un geste brusque. Tout à coup, il entendit Ivan fredonner l’air de la très populaire chanson Kazatchok du chanteur bulgare Boris Roubachkine. Le son venait de la verrière. Il se leva comme un vieillard et se dirigea vers l’antre du peintre. Son corps courbaturé lui faisait mal.

— Une tasse de café, jeune homme ? demanda Ivan qui, sans se retourner, avait deviné sa présence.

— Je préfère votre délicieux thé, si ça ne vous dérange pas…

— Monsieur Ivanenko… pour hier soir…

— Oui ?

— Merci !

QUATRIÈME PARTIE

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