L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 13 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 12

Paris, août 1940

Les vaincus, eux, étaient abasourdis et humiliés. Sarah et Ruben Chemtov, qui avaient suivi au plus près, grâce à Louis, la catastrophe annoncée, étaient plus que jamais rongés par l’inquiétude et l’impuissance. Depuis qu’Hitler avait annexé l’Autriche le 12 mars 1938, Sarah Chemtov avait immédiatement pressenti que quelque chose d’encore plus grave allait arriver, car elle n’avait pas compris pourquoi les gouvernements français et anglais avaient fermé les yeux sur ce qui lui apparaissait comme un crime odieux.

Et la suite lui avait donné raison.

Complètement dépassés par l’Anschluss autrichien, ces derniers avaient volontairement pratiqué la politique de l’autruche. Ils avaient fait de même avec leur allié tchécoslovaque lorsqu’ils l’avaient sacrifié en autorisant le Troisième Reich à rattacher les Sudètes à l’Allemagne. Officiellement, c’était pour éviter un conflit, mais l’opinion publique s’accordait à dire que c’était plutôt par lâcheté.

Tout s’était de nouveau précipité lorsque, le 7 novembre 1938, un conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Paris s’était fait agresser mortellement. Hitler, bien entendu, en avait profité pour vociférer à la face du monde entier que l’attentat était en réalité un « complot juif contre l’Allemagne » et son ministre de la Propagande Joseph Goebbels avait donc tout simplement été chargé des représailles. Ainsi, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, des milliers de militants nazis, habillés en civil pour faire croire à un soulèvement populaire spontané, s’étaient défoulés de façon coordonnée sur tous les territoires du Reich à la manière de hyènes enragées sur tout ce qui appartenait aux Juifs. Les synagogues avaient intégralement été pillées et saccagées. Les industries et les magasins avaient connu un sort similaire. Le bilan humain était catastrophique : près d’une centaine d’hommes et de femmes avaient trouvé la mort en étant soit sauvagement assassinés, soit décédés des suites de leurs blessures. Certains, par désespoir, en étaient même arrivés à mettre fin à leurs jours. Trente mille personnes avaient été arrêtées puis déportées dans des en camps de concentration. Sarcastiquement appelée « Nuit de cristal » en référence à la vaisselle et aux vitrines cassées, cette sombre virée nocturne, à l’immense déchirement de Sarah Chemtov, n’avait une fois de plus provoqué aucune contestation de la part des grandes puissances.

Il fallait bien se rendre à l’évidence : comme aucun pays n’avait osé contrecarrer Hitler dans ses plans, le monde entier se révélait indifférent au sort des Juifs allemands et autrichiens.

Pour la première fois de leur vie, M. et Mme Chemtov s’étaient mis à avoir peur de l’avenir.

Face à cet immobilisme planétaire, Hitler, bien décidé à poursuivre sa politique agressive, avait persévéré dans sa folie invasive en attaquant sans sommation la Pologne, le 1er septembre 1939. Pour les États français et anglais, ce fut l’acte de trop. Déterminés cette fois-ci à réagir, ils avaient lancé un ultimatum au Führer en lui demandant de retirer ses troupes. Ce dernier avait magistralement ignoré la mise en garde. Le 3 septembre, le couperet était tombé : les deux pays alliés avaient déclaré la guerre à l’Allemagne.

Face à une avancée allemande spectaculaire à l’Est, le gouvernement français, pris de panique, avait quitté en toute hâte Paris pour se replier à Tours puis à Bordeaux. Le 14 juin, soit quatre jours après la fuite de l’exécutif, les Allemands, sous le regard désabusé des Parisiens, avaient fait une entrée triomphale dans la capitale. Le président du Conseil Paul Reynaud, qui entre-temps avait appelé à continuer les combats pour expulser l’envahisseur, avait vite été évincé par quelques hauts militaires gradés qui préféraient négocier un armistice avec l’ennemi. Reynaud avait été contraint de démissionner. Le président de la République Albert Lebrun, pour le remplacer, avait nommé à sa place un homme que les victoires à Verdun pendant la Première Guerre mondiale avaient rendu très populaire : le maréchal Philippe Pétain. Le 17 juin, à 12 h 20, le nouveau chef du gouvernement s’était alors adressé à la population française par l’intermédiaire de la radio pour lui annoncer d’une voix chevrotante qu’il mettait fin aux affrontements. L’une des dernières phrases de son discours défaitiste, « c’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat », avait eu pour conséquence de mettre Ruben Chemtov dans une rage folle. Lui qui avait toujours été respectueux, cette fois-ci, en avait oublié ses bonnes manières.

— Mais comment un militaire peut-il prononcer de telles paroles ? Renoncer à se battre, quelle honte ! Ce Pétain est un vieux capitulard sénile ! avait-il hurlé.

Sarah Chemtov, quant à elle, s’était effondrée. Alphonsine et Zofia, épouvantées, avaient tenté tout l’après-midi de la calmer, mais rien ni personne n’avait pu atténuer son immense désespoir. Dix mois après le début du conflit, la France, écrasée par l’Allemagne nazie, avait abandonné la lutte. L’Armistice avait été signé entre le maréchal français et Hitler le 22 juin 1940 et Paris était aussitôt devenu le siège du commandement allemand en France. À la suite d’âpres négociations de « paix », l’Hexagone avait été découpé en deux. La partie du nord revenait aux Allemands tandis que celle du sud, appelée « zone libre », restait sous l’autorité de l’État fantoche français. Les Français, horrifiés et impuissants, avaient assisté à la douloureuse naissance du régime de Vichy et, en parallèle, à la mort tragique de leur Troisième République.

Depuis que les Allemands avaient envahi Paris, la capitale n’était plus que l’ombre d’elle-même. Les rues s’étaient vidées et l’ambiance était extrêmement morose. Un silence inhabituel s’était abattu sur la Ville Lumière. Il y avait très peu de circulation car les Parisiens en manque d’essence étaient obligés de prendre le métro pour effectuer leurs trajets quotidiens. Les seules voitures qui se déplaçaient étaient celles de l’armée allemande et des officiels. Partout, on entendait parler la langue germanique et l’envahisseur, en guise de provocation, scandait victorieusement au nez et à la barbe des habitants « Belegung, Belegung  », « Occupation, occupation ». Un tiers des citadins étaient déjà partis bien avant leur arrivée et l’exode vers la province continuait à se poursuivre sans relâche. Les familles les plus aisées surchargeaient leur automobile avec tout ce qu’elles pouvaient emporter, les plus modestes empilaient leurs biens sur des charrettes. Les tickets de rationnement avaient fait leur apparition, ce qui engendrait des files d’attente interminables devant la totalité des commerces de bouche. Très rapidement, le système D et le marché noir furent monnaie courante.

La fréquentation des grands magasins devint du jour au lendemain principalement allemande, car, grâce à leur pouvoir d’achat (un mark était égal à vingt francs), les colonisateurs se ruaient avec frénésie sur les articles de luxe, la lingerie féminine et les parfums qu’ils envoyaient à leurs épouses restées au pays. Face à des Allemands très friands de petites douceurs françaises, les confiseurs voyaient quotidiennement déferler dans leurs boutiques une marée d’uniformes ennemis. Aucun d’entre eux ne se risquait à refuser de les servir. Les représailles auraient été terribles. Le célèbre restaurant Maxim’s ainsi que le Fouquet’s devinrent le repère préféré des officiers, faisant ainsi fuir une bonne partie de la clientèle française.

Concernant la logistique, l’Occupant avait tout prévu. Des panneaux de signalisation en langue germanique avaient fleuri à toutes les intersections de la ville. Les bâtiments réquisitionnés pour héberger les généraux et les gradés répondaient impérativement à deux critères essentiels : le confort et une double entrée pour évacuer en cas d’attaque. De ce fait, un nombre important d’habitants furent expulsés sans ménagement de leur logement. Par chance, les Chemtov avaient échappé à cette expropriation.

Pour installer toute son administration, l’Allemagne avait également eu besoin de locaux spacieux et, en s’appropriant tous les grands hôtels parisiens, elle avait su trouver une solution plus qu’agréable. Un jour, en passant devant le Lutetia pour se rendre au Bon Marché, Alphonsine avait assisté à l’emménagement des nazis dans ce lieu qu’elle affectionnait tant. Fini, le cortège de femmes élégantes vêtues de magnifiques robes parées de leurs splendides bijoux : place à un autre défilé, celui de la rigueur et des uniformes sombres. À ses côtés, un vieux monsieur qui surveillait lui aussi la scène pleurait ouvertement. Il lui avait glissé à l’oreille que, désormais, ce somptueux bâtiment abritait le siège du service de renseignement et de contre-espionnage de la Wehrmacht, l’Abwehr. Cet après-midi-là, Alphonsine était rentrée plus démoralisée que jamais. Les larmes aux yeux, elle était allée retrouver les Chemtov paisiblement installés dans leur salon pour leur annoncer, sur fond de mélodie de jazz, que l’oppression nazie était à deux pas de chez eux.

Sarah Chemtov, qui était lovée dans son fauteuil préféré, avait poussé un cri d’effroi. Son mari, assis en face, était allé ouvrir d’un geste brusque les volets qui étaient positionnés en persiennes. La douce lumière tamisée s’était transformée alors en une lumière crue et aveuglante. Lorsqu’il avait coupé la musique, la tranquillité apparente de la pièce s’était évaporée en une fraction de seconde. Il étouffait. Il avait besoin d’air. Sa femme sentait bien qu’il était à deux doigts de craquer. Malgré les efforts de son épouse pour le calmer, Ruben Chemtov n’arrivait pas à revenir à la raison. Il fallait à tout prix qu’il fasse quelque chose. L’immobilisme et l’attente le rendaient fou.

En ce matin du 15 août, jour de l’Assomption, Ruben Chemtov, n’en pouvant plus, était fermement décidé à parler à sa femme. Il s’adressa à elle d’une voix qui trahissait sa grande impatience.

— Nous devons agir. Quelle décision prenons-nous maintenant, Kochanie ?

— Je l’ignore, Ruben. Je suis perdue ! soupira Mme Chemtov dont le regard s’était figé.

— Puisqu’il nous est impossible de retourner en Pologne, allons rejoindre mes parents à New York. Installons-nous aux États-Unis…

— Mais notre vie est ici maintenant. Pourquoi serions-nous obligés de nous exiler hors de France alors que nous n’avons rien fait ? C’est injuste ! Et puis, ma famille vit à Varsovie. Après ce qu’ils viennent d’endurer, je ne puis me résoudre à traverser l’Atlantique pour être loin d’eux.

— Je sais Kochanie, je sais… Préfères-tu continuer à supporter ces nazis ? Vois le climat qu’ils ont installé à Paris ! Ils occupent une partie de la France depuis peu. Crois-tu qu’ils vont en rester là ? Est-on obligé de côtoyer ces idiots sans cervelle ? s’irrita son époux. Mes parents ont eu grandement raison de fuir pendant qu’il en était encore temps !

Ruben Chemtov ne s’emportait que très occasionnellement mais, lorsqu’il le faisait, c’était toujours pour une bonne raison. Sarah Chemtov le regarda tristement.

— Il faudra bien se résoudre à prendre une décision, ajouta-t-il pour lui faire prendre conscience de l’urgence et du danger.

— S’il te plaît, Ruben ne me bouscule pas. Accorde-moi un peu de temps !

— Comme tu voudras, Kochanie…

Désabusé, il se dirigea vers le balcon pour aller respirer un peu d’air frais. Un silence pesant s’abattit dans la pièce. Alphonsine fit irruption dans le salon.

— Mme Morel vient de monter le courrier Monsieur. Voici votre journal.

— Merci Alphonsine. Quelles sont les nouvelles ? lança-t-il en s’emparant du quotidien.

— Tu tiens vraiment à le savoir, Ruben ?

La mine affligée de sa femme lui fendit le cœur. Il déplia mollement le périodique et, tout en se promenant dans la pièce, lut à haute voix les dernières actualités. Sarah Chemtov écoutait d’une oreille distraite. Elle pensait à sa famille restée à Varsovie.

— Quand les reverrons-nous ? l’interrompit-elle.

— Pardon ma douce ?

— Nos parents, les reverrons-nous un jour ?

— J’aimerais te faire la promesse que nous serons bientôt à nouveau tous réunis, mais ce n’est malheureusement pas moi qui décide. Soyons optimismes Sarah, il le faut !

Son épouse, surprise, releva la tête, il l’avait appelée Sarah : ce n’était pas dans les habitudes de son conjoint.

— Optimisme… ce mot a un goût bien amer aujourd’hui. Après ce que la France vient de vivre. Ces longues semaines d’angoisse et d’incertitude m’ont ôté tout espoir !

— Attendons de savoir ce que Louis a à nous dire. Quand as-tu prévu de l’inviter à dîner ? demanda-t-il.

— Demain soir, soupira Sarah Chemtov. Je doute qu’il nous apporte de bonnes nouvelles.

Louis, qui avait été rappelé d’Allemagne quelques mois auparavant, était une véritable source de renseignements. Chacune de ses visites était l’occasion d’apprendre des informations qui n’étaient pas divulguées dans la presse, car désormais il occupait un poste de secrétaire auprès d’un célèbre parlementaire. Lorsque, le lendemain soir, il se présenta au domicile de ses amis, Mme Chemtov se précipita vers lui pour l’accueillir. Son hôte lui tendit un énorme bouquet de pivoines dont les couleurs mauves et roses s’accordaient parfaitement avec sa robe de soie grenat réalisée par le couturier Christian Dior. La maîtresse de maison, touchée par cette délicate attention, eut un bref instant de gaieté. Elle remit la gerbe à Zofia qui s’empressa de la placer dans un superbe vase en cristal qu’elle disposa sur la grande table de la salle à manger. Ruben Chemtov, qui les attendait au salon, contempla les fleurs d’un regard déchirant. Le trio s’installa dans les fauteuils club devant une coupe de champagne. À peine furent-ils assis que Ruben Chemtov demanda à Louis les ultimes nouvelles. Ce dernier afficha un visage grave : elles étaient très mauvaises, voire dramatiques.

Il commença par leur raconter une conversation téléphonique privée entre l’ancien président du Conseil Paul Reynaud et le Premier ministre britannique Winston Churchill qui avait fait le tour de toute la sphère politique. Une des phrases prononcées par Reynaud, « nous sommes perdus, nous avons perdu la bataille », avait eu pour fâcheuse conséquence de détériorer la stabilité déjà fragile de l’exécutif.

— Inimaginable ! s’écria Ruben Chemtov. Comment les membres du gouvernement ont-ils réagi ?

— Cela a considérablement creusé le fossé entre ceux qui voulaient pourchasser l’ennemi et ceux qui souhaitaient négocier l’armistice !

— Est-ce pour cette raison qu’un militaire nommé de Gaulle a rallié précipitamment l’Angleterre ? interrogea Ruben Chemtov.

— Absolument. Lors de la réunion finale de l’exécutif, ce haut gradé s’est mis dans une colère noire. Il a quitté la table des discussions. C’est un homme d’honneur qui refuse la défaite. Il a fermement rejeté l’armistice, d’où sa déclaration à la radio de Londres le 18 juin dernier invitant la population française à poursuivre le combat. Dieu merci, il a été entendu, car des milliers de volontaires ont répondu à son appel pour rejoindre les Forces françaises libres aux côtés des Alliés.

— Tout s’explique… Je comprends mieux maintenant… et dire que Pétain l’a rabaissé plus bas que terre ! s’exclama Sarah Chemtov.

— Pire, il vient d’être déchu de la nationalité française et on le condamne par contumace à la peine de mort !

— C’est surréaliste ! s’exclama M. Chemtov en s’affalant sur son fauteuil club. Lorsque l’on a vent des dessous de l’histoire, comme tu nous la racontes, et que l’on prend du recul, ça fait froid dans le dos… Ce ne sont que petits arrangements entre amis et chacun pour soi !

— Bon maintenant, Sarah, Ruben, il va falloir être courageux, car ce que je vais vous annoncer va être difficile à supporter, reprit Louis en posant sa coupe de champagne qu’il avait à peine touchée.

Ruben prit la main de sa femme et la serra très fort. Louis inspira profondément.

— Pétain veut exclure les Juifs de la communauté française ! Il parle de créer un statut qui regrouperait des lois antisémites. Ils sont en train de s’organiser pour régler ce qu’ils nomment dédaigneusement « la question juive ». En septembre prochain, même si vous êtes polonais, vous allez être appelés à vous présenter en préfecture ou dans les bureaux de police pour vous faire recenser.

— Mon Dieu, se lamenta Sarah Chemtov, horrifiée. Ça n’est pas vrai, Louis, dis-moi que ce n’est pas vrai !

— Je suis vivement et sincèrement désolé, Sarah, j’aurais aimé t’apporter de meilleures nouvelles, mais hélas, c’est l’affligeante réalité !

— Mais comment ces hommes peuvent-ils faire une chose pareille ? N’ont-ils pas de cœur ? s’exclama Ruben Chemtov.

Louis, par bienveillance et par solidarité, ne voulait rien cacher à ses amis, aussi les supplia-t-il de quitter le pays pendant qu’il en était encore temps. Ruben Chemtov, après ce qu’il venait d’entendre, se retourna vers son épouse. Bouleversée et anéantie, elle baissa la tête en signe de soumission. Son mari avait mille fois raison : il fallait fuir au plus vite en Amérique. Louis leur promit qu’il les aiderait à leur obtenir de faux papiers, car il était hors de question qu’ils participent au recensement. Zofia interrompit leur conversation : le dîner était prêt. À voir la mine décomposée de ses patrons et de leur hôte, elle se douta que quelque chose n’allait pas.

— Alphonsine, j’ai peur ! dit-elle, de retour à la cuisine.

— Peur de quoi grand Dieu ?

— Il va nous arriver malheur, je le sens ! annonça-t-elle en s’écroulant à terre.

— Zofia, que se passe-t-il d’un coup ? On penserait que tu as vu le diable ! Relève-toi, je t’en prie, et viens t’asseoir.

Alphonsine la serra dans ses bras et la berça doucement pour l’apaiser.

— Reprends tes esprits, calme-toi. Je vais me charger du service.

Entre chaque changement d’assiettes, Alphonsine en profita pour écouter avec intérêt les conversations. Louis parlait d’une voix grave et inquiétante. Elle fut scandalisée d’apprendre que la France, depuis la signature de l’armistice, devait verser à l’Allemagne une lourde indemnité de guerre et qu’elle devait dans le même temps assurer l’entretien des troupes d’occupation. Elle le fut d’autant plus lorsque Louis décrivit comment Pétain et « ses sbires » avaient pris le contrôle de la radio, de la presse et de toutes les organisations de jeunesse. Alphonsine comprenait désormais mieux la réaction de Zofia et elle aussi se mit à avoir peur.

Louis tint sa promesse. Quinze jours après sa visite, le couple ainsi que Zofia obtinrent leurs faux papiers. Dorénavant, ils se nommaient Henri et Jeanne Dedicourt et Eugénie Lassalle. À l’avenir, il leur fallait être extrêmement prudents car, en cas de vérification d’identité, leur accent slave les aurait immédiatement trahis. Pour leur sécurité, il valait mieux qu’ils restent confinés chez eux en attendant de pouvoir s’exiler outre-Atlantique. M. Chemtov, la mort dans l’âme, céda à un de ses employés sa chère librairie pour une bouchée de pain. Dans le même temps, son épouse prépara des malles et les fit expédier au domicile de ses beaux-parents à New York. Par précaution, elle ôta la mezouzah accrochée sur le palier près de la porte d’entrée et emballa soigneusement le candélabre à sept branches qui trônait sur la cheminée. Elle cacha le tout au fond d’une valise.

Bien que le couple lui ait proposé de les suivre dans le Nouveau Monde, Alphonsine était désespérée car elle ne pouvait se résoudre à quitter Paris.

À la fin septembre, comme Louis l’avait prédit, les autorités françaises recensèrent la population juive de France. Respectant leur stratégie, les Chemtov ne se présentèrent dans aucun bureau. Les journées étaient longues et tous commençaient à tourner en rond. Ils avaient vendu leur voiture et leurs tableaux. L’appartement était devenu terne et sans âme. Au mois de décembre, M. Chemtov se risqua pour la quatrième fois à s’aventurer dehors pour éviter de devenir fou.

Leur départ prévu aux États-Unis aida le couple et Zofia à supporter les longues journées d’hiver qui s’égrenèrent lentement. En ces temps d’occupation, une évacuation clandestine était compliquée à organiser. Lorsque le printemps arriva, Louis les informa qu’il avait démissionné de son poste car le parlementaire pour lequel il travaillait après moult hésitations avait finalement suivi Pétain à Vichy. Il ne digérait pas non plus le fait que le Maréchal ait transformé la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité » en « Travail, Famille, Patrie » qui traduisait sans vergogne la politique réactionnaire nationaliste et nataliste du régime. Avec l’ajout à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 des « Principes de la communauté » qui visaient à rétablir les délits d’opinion et d’appartenance dans les textes de loi, c’en était trop pour lui.

Pour la première fois de son existence, Louis avait honte d’être français.

En juillet 1941, l’affreuse nouvelle tomba : le couple ne pouvait plus partir en Amérique, car les ports étaient tous désormais sous contrôle allemand et leur accent slave les aurait trahis. Mme Chemtov pleura toutes les larmes de son corps. Zofia se mit à perdre beaucoup de poids. Sa santé déclinait de jour en jour et tous se faisaient beaucoup de souci pour elle. Louis se démena alors pour trouver un réseau fiable qui pourrait leur permettre de passer en zone libre avec leurs faux papiers. En attendant, il leur fallait tenir le coup.

Un matin d’août 1941, Louis arriva chez le couple tout essoufflé pour leur divulguer une terrifiante nouvelle : à partir du 1er septembre, tous les Juifs de plus de six ans se verraient obligés de porter une étoile jaune en tissu sur leurs vêtements. Sarah Chemtov, qui se demandait pourquoi la couleur du soleil avait été choisie, eut aussitôt l’explication par son mari : c’était la couleur de l’infamie au Moyen Âge, celle du traître Judas. En entendant cela, elle ne put s’empêcher de crier que la perversité de ces « détraqués » ne reculait décidément devant aucune humiliation. Louis se garda bien de lui dévoiler qu’il avait eu vent qu’Hitler avait planifié une élimination des Juifs à grande échelle et que le chiffre de deux millions avait été avancé.

À l’automne, les étoiles jaunes firent effectivement leur apparition un peu partout dans Paris. Alphonsine, chaque fois qu’elle sortait, en avait l’estomac retourné. La vie à l’appartement s’écoulait au ralenti. Mme Chemtov avait arrêté de se lamenter. Elle était résignée. Quant à M. Chemtov, il s’était réfugié dans ses chers livres pour éviter de broyer du noir et de devenir fou. Il passait son temps à relire les grands classiques de la littérature française. Zofia eut une violente crise d’asthme au début de l’année 1942. Malgré les efforts d’Alphonsine pour la soulager, son amie dépérissait à petit feu et, malheureusement, le froid humide de l’hiver n’arrangeait rien. Faustine, elle non plus, n’allait pas bien. Sa patronne devenait de plus en plus exécrable avec elle et la pauvre fille, la plupart du temps, remontait au sixième étage en larmes et épuisée. Les supplications d’Alphonsine pour qu’elle s’enquière d’une autre place ne trouvèrent aucun écho. Faustine, pour une raison inconnue, s’entêtait. Elle refusait de partir. Alphonsine, hors d’elle, avait du mal à comprendre une telle soumission. Zofia lui recommanda de prendre du recul, car la décision de quitter ses employeurs lui appartenait et qu’il fallait la respecter. Pour l’instant, la seule chose qu’elles pouvaient faire était d’être à ses côtés afin de la soutenir moralement.

Un après-midi, alors qu’Alphonsine revenait d’une balade en compagnie de son ami Julien, elle trouva Sarah Chemtov étendue dans le salon au milieu de sa collection de disques de jazz. Pendant son absence, Mme Morel, la concierge, était montée pour conseiller humblement à sa patronne de se faire plus discrète concernant ses goûts musicaux car on venait de lui apprendre que la Gestapo traquait tous ceux qui écoutaient cette musique « de nègres » que les nazis qualifiaient de dégénérée.

— Ils nous prennent tout Alphonsine, tout ! Bientôt, ce sera notre âme… Qu’allons-nous devenir ? Je refuse de rester plus longtemps enfermée à longueur de journée entre ces quatre murs, c’est insupportable ! cria-t-elle.

— Je comprends, Madame, mais pour le moment, c’est votre seule chance de survie. Des jours meilleurs vous attendent, soyez-en sûre. La guerre ne peut pas durer éternellement ! dit-elle en s’asseyant délicatement auprès de sa patronne.

— Je n’ai plus de nouvelles de ma famille, leurs lettres ne m’arrivent plus. Zofia est dans le même cas. Nous sommes coupés de la Pologne et personne ne peut nous dire ce qui se passe là-bas. Je vais devenir folle !

— Madame, il faut vous ressaisir, vous n’avez pas le choix !

Sarah Chemtov contempla longuement Alphonsine. Elle savait que sa fidèle employée avait raison.

— Vous avez tellement changé durant toutes ces années Phonsinette ! C’est bien le surnom que Zofia vous a donné, n’est-ce pas ?

— Oui Madame, répondit cette dernière, émue.

— Je me souviens de votre arrivée comme si c’était hier. Vous étiez accompagnée de ce cher abbé Cadic. Je vous revois toute timide dans votre petite robe noire. Vous étiez déjà très belle à l’époque !

— J’ai eu beaucoup de chance, Madame, de rentrer à votre service. Je ne vous l’ai jamais dit, mais vous êtes un modèle pour moi. À votre contact, j’ai beaucoup appris. La jeune paysanne que j’étais…

— S’est transformée en une femme de toute beauté ! ajouta Sarah Chemtov.

— Merci Madame…

— Vous n’allez pas rester domestique toute votre vie, Alphonsine ?

Surprise par la réaction de Sarah Chemtov, elle balbutia :

— C’est-à-dire… euh… je suis incapable de faire autre chose, Madame !

— Allons, Alphonsine, ne vous sous-estimez pas. Vous savez lire et écrire maintenant et cela vous ouvre toutes les portes ! Avec votre force de caractère et votre envie d’évoluer, l’avenir est à vous… saisissez-le !

— Venez vous rafraîchir et vous recoiffer. Il ne s’agirait pas que Monsieur, lorsqu’il sera de retour, vous voie dans cet état, bredouilla-t-elle pour couper court à leur échange inattendu.

Sarah Chemtov se releva péniblement et suivit docilement Alphonsine jusqu’à la salle de bains. On aurait dit une petite fille. Elle avait perdu de sa superbe et son regard était devenu vide. Dans le couloir, elle murmura :

— Nous sommes sans nouvelles de Louis depuis des jours, ça ne lui ressemble pas. Je suis persuadée que quelque chose ne va pas !

Zofia, qui avait assisté à la scène sans intervenir, avait entre-temps appelé le médecin. Son diagnostic fut sans appel : dépression sévère. Il prescrivit à sa patiente une boîte de tranquillisants en espérant qu’elle puisse s’en procurer, car les médicaments étaient devenus rares et très chers.

À peine le docteur avait-il passé le pas de la porte qu’Alphonsine se précipita à la pharmacie qui se trouvait à deux pas de l’hôtel Lutetia. Par chance, l’officine avait le remède. Soulagée, elle ressortit rapidement sans s’apercevoir qu’elle avait laissé sa monnaie sur le comptoir. Un officier SS la rattrapa et lui tendit les pièces qu’elle avait oubliées. Le visage de cet homme avait quelque chose de très particulier : le grain de beauté qu’il avait au coin des lèvres rendait son sourire malicieux et effrayant à la fois. Ni une ni deux, elle lui prit l’argent des mains et tourna les talons sans le remercier. Le SS la regarda partir jusqu’à ce qu’elle disparaisse de l’autre côté de la rue. Une odeur enivrante de violette flottait dans l’air. Touché par la vision de cette femme si élégante et si gracieuse, le commandant Johannes Hohenburg, troublé par cette brève rencontre, regagna son quartier général d’un pas léger. Avant de pénétrer dans l’enceinte du bâtiment, il se planta sur le trottoir pour admirer la façade du Lutetia. Elle lui parut soudain encore plus belle que d’ordinaire.

Dans le hall de son immeuble, Alphonsine croisa Ruben Chemtov qui s’était exceptionnellement absenté pour aller rendre visite à un ami écrivain. Son visage était livide. Il venait tout juste d’apprendre que Louis, qui avait rejoint un groupe de résistants, s’était fait arrêter un mois auparavant par la Gestapo. Les hommes de la police politique, au cours d’un banal contrôle d’identité, avaient découvert sur lui des documents compromettants. On l’avait immédiatement conduit à la forteresse du Mont-Valérien dans l’ouest parisien pour y être interrogé. Durant trois jours et trois nuits, Louis avait été torturé et questionné sans relâche. Au quatrième jour, n’ayant obtenu aucun aveu, les nazis l’avaient fusillé au crépuscule avec six autres détenus.

— Louis, un résistant ! s’écria Sarah Chemtov, tremblante. Ce n’est pas possible !

— Je ne suis pas surpris, Kochanie. C’était un être exceptionnel…

— Exceptionnel… le mot est faible ! Paix à son âme… Prions pour lui, Ruben.

M. et Mme Chemtov, ravagés par le chagrin, prièrent en silence. Le deuil de leur fidèle ami commençait. Ils allumèrent une bougie et restèrent des heures à fixer la flamme. Lorsque celle-ci s’éteignit, ils allèrent se coucher sans dîner et sans prononcer le moindre mot.

Les semaines et les mois suivants furent rythmés par les sirènes qui annonçaient les bombardements et les descentes à la cave pour se mettre à l’abri.

Par une belle matinée ensoleillée de la mi-juillet, des cris et un son strident de sifflet se firent entendre dans la rue. Zofia passa discrètement la tête par les persiennes et aperçut des policiers français qui couraient après un homme. Elle ne chercha pas à comprendre et referma aussitôt le volet. Ses patrons et Alphonsine l’interrogèrent du regard. Pensant qu’il s’agissait d’une simple poursuite après un voleur, elle leur narra brièvement ce qu’elle venait de voir. Tous en restèrent là. Ce ne fut que le lendemain qu’ils eurent connaissance, par l’intermédiaire de la gardienne, de ce qui était réellement arrivé.

Sur ordre des nazis, les 16 et le 17 juillet 1942, une partie de la police française avait arrêté plus de treize mille Juifs dans tout Paris. Très organisée dans son épouvantable mission, cette dernière avait pris soin de sélectionner les personnes seules et les couples sans enfants afin de les faire monter dans des bus à destination du camp de transit de Drancy, situé en banlieue nord. Les familles, quant à elles, furent regroupées au Vélodrome d’hiver dans le quinzième arrondissement. Mme Morel raconta avec beaucoup d’émotion la scène dont elle avait été témoin. Les yeux brillants de colère et les poings serrés, elle avait décrit la détresse d’une mère qui, tenant son petit dans les bras, avait imploré qu’on les laisse partir. Un des policiers, pour la faire taire, s’était mis à l’insulter. Lorsque son époux avait voulu la défendre, les coups qu’on lui asséna furent si violents que le pauvre homme eut les deux jambes brisées. Alphonsine, qui avait écouté le récit de la concierge avec beaucoup d’attention fut surprise par sa réaction. Elle ne s’attendait pas à ce que cette femme, d’ordinaire si revêche, puisse faire preuve de la moindre empathie. Zofia, plus anxieuse que jamais, lui posa de nombreuses questions, mais celle-ci, pour tenter de la réconforter lui précisa que des actes de solidarité avaient heureusement eu lieu. Quelques policiers avaient aidé des familles entières à fuir, et des habitants bienveillants avaient ouvert leurs portes pour essayer de sauver quelques malheureux. Ils apprirent bien plus tard que Mme Morel, en cachant deux fillettes, avait fait partie de ces bienfaiteurs.

La semaine suivante, des informations concernant les conditions de détention des otages au « Vél’ d’Hiv’ », comme l’appelaient les Parisiens, circulaient dans toute la capitale. Entassés tels des animaux en cage, hommes, femmes et enfants n’avaient eu qu’un seul point d’eau à leur disposition et presque pas de nourriture. Contraints de dormir à même le sol et dans une chaleur étouffante, leurs geôliers avaient volontairement laissé allumé le puissant éclairage toutes les nuits pour les empêcher de se reposer un minimum. Les cris et les appels des haut-parleurs étaient venus ajouter encore plus de stress et d’angoisse. Les toilettes, à force d’être sollicitées, s’étaient bouchées et une odeur pestilentielle s’était répandue dans tout le bâtiment. Une femme avait accouché dans des souffrances atroces. Elle n’avait malheureusement pas survécu. Son mari, de désespoir, s’était pendu à un tuyau de canalisation. Le nourrisson orphelin avait été pris en charge par une autre maman. Seuls trois médecins et quelques infirmières avaient été autorisés à pénétrer dans les lieux pour porter assistance à cette foule en détresse. Leurs moyens étaient dérisoires. Au sixième jour, les malheureux avaient été conduits à la gare de Drancy où des wagons à bestiaux les attendaient. Le bruit courait que c’était pour les faire travailler de force en Allemagne.

En réalité, personne ne savait vraiment où on les avait emmenés.

À partir de ce jour-là, Ruben et Sarah Chemtov vécurent cloîtrés dans leur appartement et leurs volets restèrent constamment clos. Tous les soirs, ils écoutaient la radio de Londres et priaient pour que le Royaume-Uni et les États-Unis viennent enfin délivrer l’Europe de la tyrannie nazie.

Alphonsine changea d’opinion vis-à-vis de la concierge. Elle devint plus aimable avec elle. Les deux femmes apprirent à se connaître et une certaine complicité naquit entre elles, car toutes deux avaient un point en commun : elles ne se laissaient pas faire.

Alphonsine à plusieurs reprises avait recroisé l’officier qui lui avait rapporté sa monnaie sur le trottoir au sortir de la pharmacie. Ses regards soutenus la mettaient mal à l’aise. S’il n’y avait pas eu cette fichue guerre, elle aurait depuis longtemps envoyé balader ce misérable Boche. Mais en ces temps d’occupation, mieux valait pour tout le monde qu’elle fasse profil bas, si elle ne voulait pas attirer les ennuis.

La fin de l’année fut marquée par une terrible tragédie.

Durant une nuit d’orage, Alphonsine, qui dormait profondément, fut tirée de son sommeil par des coups frappés au sol qui provenaient de chez son amie. Se doutant que Zofia avait besoin d’aide, elle bondit hors de son lit et se précipita dans le couloir. En pénétrant dans la chambre sombre, elle distingua un corps recroquevillé sur le parquet. Malgré le couvre-feu, Alphonsine alluma en grand toutes les lumières et constata avec horreur que le visage de Zofia était cyanosé. Elle était brûlante de fièvre. Victime d’une violente crise d’asthme, elle était en train de s’étouffer. Affolée, elle ouvrit la fenêtre pour aérer la pièce et redressa l’agonisante. Afin que l’air circule mieux dans ses poumons, elle eut le réflexe de dégrafer les boutons de sa chemise de nuit qui lui comprimait la poitrine. Calmement, elle demanda à Zofia de se caler sur sa propre respiration. Cette dernière, qui souffrait de douloureux spasmes au niveau des muscles de sa gorge, s’agrippa à Alphonsine de toutes ses forces et essaya tant bien que mal de ralentir ses expirations et ses inspirations. Les sifflements étaient plus forts qu’à l’accoutumée et une importante sécrétion de mucus s’écoulait de son nez.

Faustine, qui avait entendu l’agitation anormale, se précipita aux côtés d’Alphonsine pour lui apporter son aide. Impuissantes, elles tentèrent de soulager la souffrance de Zofia du mieux qu’elles le purent. Pendant plus de deux heures, elles se relayèrent pour lui prodiguer des soins. Eucalyptus, lavande, cataplasme chaud sur la poitrine pour dilater les bronches, paroles rassurantes : rien malheureusement n’apaisa le supplice de leur amie. Vers 3 heures du matin, au terme d’un lent calvaire, Zofia, épuisée, s’éteignit dans les bras d’une Alphonsine déchirée par le chagrin. Elle était âgée de trente-sept ans.

Épouvantée, Faustine dévala les marches quatre à quatre pour aller prévenir les Chemtov. Lorsque ces derniers parvinrent au sixième étage, en sueur et essoufflés, ils trouvèrent Alphonsine cramponnée à la dépouille de son éternelle complice, refusant obstinément de lâcher celle qui était devenue une véritable sœur. Ils mirent plus de quinze minutes pour arracher Zofia de ses bras crispés.

En attendant l’arrivée du médecin, M. Chemtov eut la présence d’esprit de faire descendre dans leur appartement une Alphonsine en état de choc. Il ne fallait surtout pas qu’elle reste plus longtemps au contact du corps sans vie et déformé par la douleur de Zofia. Pendant que Faustine veillait sur elle, le couple, accablé de tristesse, resta auprès du corps de leur fidèle et loyale servante jusqu’à ce que le docteur établisse le certificat de décès le lendemain matin.

Afin de ne pas éveiller le moindre soupçon, il fut impossible de respecter totalement les rites des funérailles juives. Néanmoins, Mme Chemtov s’employa à faire la tahara, la purification, de son mieux. Le corps de la défunte fut déposé sur le sol et M. Chemtov plaça une bougie près de son visage. Alphonsine se chargea de l’habiller avec une de ses robes de printemps préférées et de la maquiller très légèrement. Les motifs floraux turquoise et rose ainsi que le maquillage ne réussirent pas à faire disparaître les traces de souffrance. Zofia avait les traits tirés et la peau cyanosée. Ses taches de rousseur s’étaient estompées. On ne la reconnaissait pratiquement plus. La tradition voulait qu’on recouvre le corps d’une toile blanche mais, pour éviter les questions embarrassantes, Sarah Chemtov s’abstint d’en mettre une. Alphonsine lui demanda la permission de cacher sur elle des objets que son amie affectionnait particulièrement. Elle réussit à dissimuler sous les plis de son vêtement sa mezouzah ainsi qu’un gobelet en argent qui servait pour le shabbat.

Les hommes des pompes funèbres eurent un mal fou à descendre le cercueil tant l’escalier des domestiques était étroit. Sous le regard peiné d’Alphonsine, ils le cognèrent à plusieurs reprises contre le mur. Une calèche recouverte d’un velours noir attendait au bas de l’immeuble. Lorsque la procession démarra, seuls Alphonsine, Mme Morel, Joseph, choqué par la mort soudaine de sa fiancée, et Julien suivirent le cortège. Sarah et Ruben Chemtov, à leur plus grand désarroi, n’assistèrent pas aux funérailles car c’était beaucoup trop dangereux pour eux. Cachés derrière les volets, ils observèrent le convoi s’éloigner. M. Chemtov récita des prières juives en signe d’adieux et de recueillement.

Sur le trajet, certains soldats allemands se signèrent devant le cercueil. Alphonsine les fusilla du regard. Au terme d’une heure et quart de marche, Zofia arriva à destination. À l’instant où les deux chevaux noirs franchirent l’entrée monumentale du cimetière du Père-Lachaise, Alphonsine faillit s’évanouir. Julien la rattrapa de justesse. Ironie de l’histoire, sa dernière demeure était juste à côté de celle de l’abbé Cadic. Les deux sépultures se trouvaient sous un majestueux chêne centenaire. La pierre tombale du prêtre était entièrement recouverte de mousse et plusieurs bouquets de fleurs fraîches laissaient deviner qu’on ne l’avait pas oublié.

Au moment où le cercueil disparut dans le caveau, il n’y eut aucun tizdouk hadin, éloge funèbre. Les proches ne purent pas non plus matérialiser leur douleur en effectuant le rite du vêtement déchiré à hauteur de leur cœur, la kri’a. Joseph s’effondra à terre. Alphonsine s’agenouilla à ses côtés et se pencha tout près de lui pour ne pas être entendue :

— Faisons à Zofia une promesse, Joseph. Jurons de lui rendre son identité et de lui refaire un enterrement juif digne de ce nom lorsque la guerre serait finie, lui murmura-t-elle discrètement.

— Le jour où nous serons enfin libres, nous serons là pour rétablir la vérité, ma Zofia. Tu retourneras près des tiens dans ta Pologne natale ! chuchota-t-il à en direction du cercueil.

Les fossoyeurs refermèrent le caveau en silence. La tradition juive voulait également qu’il n’y ait aucune fleur, car il était préférable que l’on donne l’argent des gerbes à la synagogue en mémoire du défunt. En ces temps de traque, il valait mieux se caler sur les pratiques catholiques : des roses et des lys blancs furent déposés sur sa tombe. Le vent dans les branches et le croassement des corbeaux rendirent ce moment encore plus pénible. Le ciel était bas et d’un gris terne qui annonçait la neige. Un médaillon avec la photographie de Zofia incrusté dans la pierre laissait apparaître ses taches de rousseur et ses yeux rieurs. En dessous, on pouvait lire son nom d’emprunt : « Eugénie Lassalle ».

— Elle est si loin de chez elle. La pauvre enfant, sanglota Mme Morel, qui contemplait le visage de la disparue.

Ils firent leurs adieux à la discrète et dévouée Zofia et retournèrent ensemble rue du Cherche-Midi où les attendait le couple Chemtov pour le repas des funérailles. En cette matinée glaciale de décembre, tous les quatre étaient dorénavant liés par un secret qu’ils ne devaient divulguer à personne, car, en ces temps d’occupation nazie, leurs vies à tous en dépendaient.

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