L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 19 sur 35

Pages du PDF

L'ombre d'un secret

Chapitre 18

Paris, 1960

— Dépêche-toi de mettre le couvert, ma chérie, Julien et Ivan vont arriver d’une minute à l’autre.

L’adolescente de seize ans qui était plongée dans un livre grommela.

— Hortense, ne te fais pas prier, veux-tu !

— Ouiiii maman. Mais ce roman est si passionnant que j’ai du mal à m’en détacher.

— Je comprends, ma chérie. Comme je te l’ai déjà expliqué, il y a un temps pour tout et là, vois-tu, j’ai besoin que tu m’aides.

— Qu’as-tu cuisiné ?

— Des coquilles Saint-Jacques à la bretonne en entrée ainsi que des asperges sauce mousseline et un gigot de sept heures accompagné de son gratin dauphinois. Je suis aussi passée à la pâtisserie chercher un fondant au kirsch.

— Tout ça ! Mais on va exploser !

— C’est le dimanche de Pâques tout de même et puis Julien et Ivan sont d’incorrigibles gourmands, j’adore les régaler, avoua Alphonsine en rougissant.

— Mouais… qu’est-ce que tu ne ferais pas pour tes chouchous !

Hortense s’appliqua à dresser une jolie table. Lorsqu’elle eut fini, elle admira son travail.

— Parfait, ma fille ! J’aime la façon dont tu as disposé les serviettes. C’est très original. Bon, de mon côté, c’est prêt, je file me pomponner.

L’adolescente, ravie, retourna illico à sa lecture.

Alphonsine avait gardé la même chambre qu’autrefois. À aucun moment il n’avait été question pour elle de s’installer dans l’ancienne chambre, plus spacieuse, de M. et Mme Chemtov. Elle respectait trop leur souvenir. La pièce avait donc tout naturellement été transformée en bureau. De cette manière personne ne dormirait plus dans ce qui avait été l’endroit privé du couple. L’appartement était toujours aussi élégant. Tout le mobilier Art déco, ainsi que les magnifiques tapis, était resté à sa place. Les murs avaient été repeints d’une ravissante couleur lilas et s’accordaient à merveille avec les doubles rideaux en taffetas gris ardoise des deux grandes portes-fenêtres du salon.

Alphonsine, devant sa penderie, hésitait. Son choix se porta finalement sur une robe sans manches mauve à la coupe droite qui faisait ressortir ses yeux verts. Elle regroupa ses cheveux longs, quelque peu clairsemés de mèches blanches, en un chignon banane ultra-chic, puis se para d’un collier et d’une paire de boucles d’oreilles en perles de culture. Elle souligna ses paupières d’un délicat trait noir qui agrandit spectaculairement son regard. Les yeux de biche étaient la dernière tendance qui faisait un tabac. À cinquante-trois ans, Alphonsine était une très belle femme à la taille fine et au maintien impeccable. Elle contempla son reflet dans le miroir de sa coiffeuse. Avec l’annonce qu’elle s’apprêtait à faire aujourd’hui, il fallait qu’elle soit la plus élégante possible. Un dernier coup de peigne et elle était fin prête à recevoir l’homme de sa vie, autrement dit Julien.

La sonnette retentit.

— Je vais ouvrir, s’écria Hortense tout excitée.

— Salut parrain ! Salut Ivan !

— Hello la donzelle ! Toujours aussi pétillante, ma nièce, lui lança Julien en la prenant dans ses bras.

— Et moi ? Mon bisou ? réclama Ivan.

L’adolescente se précipita vers lui.

— Mais tu sais bien que je t’aime autant que lui !

— Tiens, ma princesse, c’est pour toi ! lui dit Julien en lui présentant un quarante-cinq tours.

Sur la pochette du disque, un beau jeune homme en costume rose, guitare électrique en main, faisait mine de se déhancher frénétiquement.

— Non, pas possible, « Souvenirs souvenirs » de Johnny Hallyday, j’adore ! Mille mercis parrain !

— Tu la gâtes trop, Julien ! le sermonna Alphonsine qui venait les accueillir.

— Je n’ai rien entendu, répondit l’intéressé d’un air taquin.

Ivan serra affectueusement Alphonsine dans ses bras et lui offrit un magnifique bouquet d’hortensias.

— Ah ! vous deux, vous savez me parler, s’extasia la maîtresse de maison. Mes fleurs préférées !

— Et toi, tu es encore plus belle chaque jour. Mais comment fais-tu, dis-nous tout !

— Secret de femme… répondit-elle malicieusement.

Tous s’installèrent jovialement autour de la table basse du salon où une bouteille de champagne et des petits fours les attendaient.

— Que fête-t-on aujourd’hui ? demanda Ivan.

— Une grande nouvelle pour la cause féminine ! s’enthousiasma Alphonsine.

— Dis-nous vite de quoi il s’agit, nous piaffons d’impatience ! la pressa Ivan.

— Je vous annonce que j’ai enfin obtenu mon propre livret de famille !

— Incroyable, ils ont fini par admettre qu’une mère célibataire avait des droits ! Ils en ont mis du temps ! Félicitations, s’exclama Julien en la soulevant de terre.

— Je suis si contente !

— Je te comprends maman. Toi qui es orpheline, ça doit te faire drôle.

Les trois adultes se regardèrent sans faire de commentaires… un ange passa.

— Quoi ? j’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

Hortense était décontenancée par ce silence inattendu.

— Absolument pas ma fille, tu as tout à fait raison. Ça me fait bizarre… et je ne sais plus quoi dire !

Julien se racla la gorge.

— Il commence à faire soif ! dit-il pour faire diversion.

— Oh que oui ! Arrosons cela comme il se doit ! Mais ce n’est que le début, vous verrez, les garçons. Nous allons continuer à nous battre ! Nous avons encore une multitude de revendications, nous les femmes, poursuivit Alphonsine.

— Bon, je vous laisse à vos discussions d’adultes, je vais écouter mon disque dans ma chambre, annonça Hortense en se volatilisant.

— Très bien, ma chérie, je t’appellerai lorsque nous passerons à table, lui cria Alphonsine.

— Pourquoi ne lui dis-tu pas la vérité ? s’empressa de demander Julien. Elle est grande maintenant. Tu mens sans arrêt et tu dépenses une énergie colossale en évitant les questions embarrassantes… Tu n’en as pas marre, à la fin, de fuir en permanence ?

— Tu sais tout comme moi que je n’ai plus de famille, Julien. Mon père m’a rejetée à sa naissance et m’a fait passer pour morte. J’ai fait le deuil de ma mère, de ma sœur ainsi que de mes deux frères. J’ai eu le tort de me laisser dévorer par la honte et la culpabilité vis-à-vis des miens… J’en prends conscience aujourd’hui, mais j’avais tellement peur qu’ils me jugent… Je suis devenue une étrangère qui a perdu ses racines et je ne souhaite pour rien au monde que mon douloureux passé ressurgisse. C’est inenvisageable ! Et Dieu sait comment Hortense réagirait ! Déjà qu’elle me harcèle pour connaître l’identité de son géniteur… Il serait profondément injuste qu’elle soit marginalisée et discriminée. Une fille de Boche, vous imaginez les répercussions catastrophiques ! Je me suis mise dans une situation où je ne peux plus reculer. Je dois assumer jusqu’au bout mes impostures pour notre bien à toutes les deux. Fuir est une méthode bien pratique pour protéger ceux qu’on aime.

— Pieux mensonges, poursuivit Ivan qui était le seul, en dehors de Julien, à connaître le secret d’Alphonsine. Personnellement, je pense que tu as évité bien des embêtements en adoptant cette technique.

— Absolument ! Je l’ai fait uniquement pour nous préserver. Regardez-la. Elle est épanouie et joyeuse de vivre. Elle fait un parcours sans faute à l’école, c’est une excellente élève. Crois-tu, Julien, que je vais prendre le risque de troubler cette belle harmonie sous prétexte de transparence ?

— Vu sous cet angle, c’est logique… répondit Julien, pensif, mais il ne faudrait pas que ça lui revienne en pleine face comme un boomerang.

— Comment veux-tu qu’elle l’apprenne ?

— Je l’ignore, Phonsinette… la vie est tellement tordue parfois, mais inutile de te le rappeler, car tu en sais quelque chose. Je te signale tout de même que tu as dit à tout le monde que son père était mort sous les bombes. Et s’il refaisait surface… ?

Alphonsine blêmit.

— Quoi qu’il en soit, ce champagne est divin ! les coupa habilement Ivan, qui voyait poindre une lueur horrifiée dans le regard de leur amie.

— À propos de fuite… et vous, les garçons, où en êtes-vous ? Cela va bientôt faire dix-sept ans que vous vivez ensemble, se ressaisit Alphonsine. Quand allez-vous arrêter de vous cacher ? Pourquoi ne vous battez-vous pas pour que l’on vous reconnaisse ?

— Que veux-tu dire ? demanda Julien.

— Je parle de droits civiques ! Avez-vous un régime identique à celui des couples mariés ? Non… Pouvez-vous hériter l’un de l’autre normalement ? Non… Pouvez-vous décider pour l’autre, en cas d’incapacité, s’il vous arrive quoi que ce soit ? Non… je continue ? La liste est longue et il serait normal que l’on vous accorde enfin des prérogatives, ne croyiez-vous pas ?

— Mais, ma belle, tu rêves ! Et pourquoi pas le droit à l’adoption et au mariage tant que tu y es ! Le jour où on nous reconnaîtra, les poules auront des dents ! La société considère l’homosexualité comme une maladie. Nous vivons dans la clandestinité. Tout le monde nous juge. Si l’on était au Moyen Âge, quatre-vingts pour cent de la population nous lapideraient en place publique. Un de nos amis, qui a tout juste vingt ans, à la demande de ses parents a été interné de force pour subir des électrochocs et un autre du même âge a dû endurer une castration chimique ! Pourquoi crois-tu que certains se marient ? Ils sauvent les apparences en trichant, ils ont une double vie… Combien d’entre nous ont été déportés dans les camps de concentration pendant la guerre ? Ces imbéciles ne comprendront jamais que l’homosexualité n’est pas un choix ! s’exaspéra Julien.

— Votre résignation m’attriste, les garçons ! Créez votre association pour que les choses avancent !

— Tu parles, être pédé, comme on nous appelle si gentiment, est répréhensible aux yeux de la loi, ajouta Ivan. Alors, les associations…

— OK ! continuez à vivre cachés, donc, mais posez-vous la question suivante : n’allez-vous pas le regretter un jour ?

— On est trop vieux pour avoir des remords ! lança Julien, et puis j’ai trop de travail avec mes cinq boutiques de fleurs. Je cavale toute la semaine de l’une à l’autre. Ivan, quant à lui, est tellement absorbé par sa peinture que, quelquefois, il en oublie de manger ! Ah ! ma belle, je te reconnais bien là, tu n’as pas changé, toujours aussi rebelle ! Même si tu n’habites plus au sixième, tu es et tu resteras à jamais une insoumise ! Depuis combien de temps nous connaissons-nous, maintenant ?

— Cela fait très exactement trente-six ans, mon cher ! Je m’en souviens comme si c’était hier… Je te vois encore à la porte de service de la cuisine apportant un sublime bouquet de lys que Mme Chemtov avait commandé. Ton homme était beau comme un dieu, dit-elle en s’adressant à Ivan, je suis immédiatement tombée sous le charme ! Mais Zofia a vite calmé mes ardeurs ! Ma très chère Zofia…

— Elle te manque ? demanda Ivan avec empathie.

— Terriblement, tout comme Sarah et Ruben, soupira-t-elle en fixant le candélabre sur le rebord de la cheminée en marbre. Il ne se passe pas une seule journée sans que je pense à eux. J’ai vraiment eu de la chance de rentrer à leur service. Quand je suis arrivée à Paris, j’étais analphabète et ignorante de la vie. Zofia m’a patiemment appris à lire et à écrire, Ruben Chemtov m’a donné le goût des livres et Sarah a été mon modèle. C’était un esprit fort. Elle assumait ses idées et n’avait que faire du qu’en-dira-t-on. Elle portait des pantalons, avait une coiffure à la garçonne, elle conduisait son automobile, bref c’était une féministe avant l’heure. Elle aurait fait des bonds de joie si elle avait été là lorsque nous avons obtenu le droit de vote après la guerre…

— Je suis sûr que de là où ils sont, ils se réjouissent de te savoir heureuse, lui dit Julien tendrement.

— Je m’accroche aussi à cette idée… Alors à eux, à nous, à notre belle amitié et à l’avenir, s’enthousiasma Alphonsine en levant sa coupe de champagne.

Le déjeuner se déroula dans les éclats de rire et les discussions plus légères. Ivan, comme à son habitude, fit le pitre. Alphonsine observa du coin de l’œil Julien que les années n’avaient pas abîmé. Certes, il avait pris un peu d’embonpoint, mais il était encore plus séduisant. S’il n’avait pas été homosexuel, elle l’aurait très certainement demandé en mariage. Après tout, ça n’était pas exclusivement réservé aux hommes et, bousculer les traditions, elle adorait ça ! Cet anticonformisme avait toujours guidé ses choix de vie. Elle avait eu plusieurs propositions de mariage, mais elle les avait systématiquement refusées. Elle souhaitait rester libre et n’avait surtout pas envie de rendre des comptes à un quelconque époux. Certaines de ses amies, non seulement avaient dû demander l’autorisation à leurs conjoints pour pouvoir travailler, mais en plus ne disposaient pas de leurs salaires comme elles le voulaient. Alphonsine était bien trop indépendante pour se laisser prendre à ce piège qui l’aurait à coup sûr étouffée. D’ailleurs, elle était persuadée que, si elle s’était mariée, elle aurait rapidement divorcé. L’image de la femme au foyer transformée en fée du logis, servant à la procréation, le tout sous l’autorité d’un chef de famille mâle, la révulsait.

Julien et Ivan s’éclipsèrent en début de soirée. Hortense les raccompagna jusqu’à leur voiture garée dans la rue au pied de l’immeuble. En passant devant la loge de Mme Morel Ivan s’étonna :

— Tiens, je n’avais pas remarqué ce panneau tout à l’heure à notre arrivée. Que dit-il ?

En se rapprochant de l’écriteau, il lut à haute voix : « Absente pour cause de congés. Retour le 8 avril ». Comment va cette chère Suzanne Morel ? questionna-t-il.

— Ma marraine est en pleine forme ! Elle est partie quelques jours dans le Pas-de-Calais pour rendre visite à sa famille, lui expliqua Hortense. Elle prépare également sa retraite. Maman et moi, on est tristes qu’elle laisse sa place… Tu te rends compte, je la connais depuis ma naissance et c’est elle qui a été ma nourrice pendant des années ! Ça va être bizarre sans elle.

— Elle ne sera pas sans venir vous voir, la rassura Ivan, elle vous est trop attachée.

— Oh ! que oui ! Maman lui a dit que sa chambre serait toujours prête pour la recevoir.

Ils arrivèrent devant un magnifique coupé Volvo au discret look sportif. Les garçons embrassèrent Hortense et grimpèrent dans leur bolide. En ce dimanche de Pâques, le quartier était calme. Les boutiques, les cafés et les restaurants étaient tous fermés. Hortense attendit qu’ils disparaissent au premier croisement pour remonter chez elle. Le lendemain, jour chômé oblige, elle n’allait pas au lycée. Elle inspira une grande bouffée d’air et admira un olivier en pot qui était sur un balcon voisin : elle était heureuse.

Le lendemain, vers 9 heures, Alphonsine marchait d’un pas décidé le long de la rue Saint-Placide qui menait au Bon Marché. Le ciel bleu azur et les premiers rayons du soleil déjà très chaud faisaient plus penser à une matinée d’été qu’à un lundi de Pâques. Elle adorait ces moments entre parenthèses où l’ambiance était beaucoup plus tranquille qu’à l’accoutumée. En arrivant dans le grand magasin, bien qu’elles fussent payées double, elle souhaita remercier les vendeuses de la parfumerie qui avaient accepté d’œuvrer un jour férié. Alphonsine était consciente de la chance qu’elle avait de vivre à cinq minutes de son travail, car la majorité des employés habitaient en banlieue et devaient faire plus d’une heure de transport quotidien. Elle examina minutieusement l’exposition des nouveautés et vérifia que les autres parfums étaient correctement mis en valeur comme elle l’avait expressément demandé : les flacons de démonstration parfaitement alignés et pas un gramme de poussière sur les présentoirs. Tout devait être impeccable avant l’arrivée des clients. Sa tournée d’inspection terminée, elle emprunta l’ascenseur et appuya sur le bouton du troisième étage qui était réservé à l’administration. Elle passa saluer les quelques cadres présents puis se dirigea vers son bureau personnel. Sur la porte était écrit en lettres majuscules « Responsable rayon parfumerie ». Elle ne se lassait jamais d’admirer son titre. Elle était fière de faire partie de l’aventure du doyen des grands magasins parisiens qui cultivait le goût de l’excellence et du raffinement. C’était en quelque sorte un rêve de petite fille qui s’était réalisé.

Depuis qu’elle était entrée dans ce lieu mythique, son parcours avait été exemplaire. D’abord simple vendeuse, grâce à son investissement et son sérieux, elle avait été nommée première vendeuse quatre ans plus tard. Le résultat de ses ventes étant remarquable, elle s’était rapidement vu proposer le poste d’assistante de la chef de rayon. À la suite du départ à la retraite de sa supérieure, la direction l’avait unanimement choisie pour la remplacer. Depuis trois ans, elle avait encore pris du galon : elle était désormais chargée d’impulser une image moderne à l’espace parfumerie et avait sous ses ordres une dizaine d’employés. Alphonsine adorait son travail. Ses interlocuteurs principaux étaient des agents publicitaires, des représentants des grandes maisons mais aussi des journalistes de la presse féminine. Ses journées étaient riches et diversifiées et son salaire de cadre, très correct, lui permettait de vivre convenablement.

La décoration de son bureau lui ressemblait. Des nuances raffinées de vert et un mobilier moderne épuré mettaient en valeur l’espace. Ivan, qui lui avait donné le goût de l’art contemporain, lui avait offert une reproduction d’un peintre qu’elle affectionnait énormément. Il s’agissait de l’œuvre de Kandinsky, Gelb-Rot-Blau, « Jaune, Rouge, Bleu », que l’artiste avait réalisée en 1925. Le vert profond du mur où était accrochée la toile faisait merveilleusement bien ressortir l’accent qui avait été mis sur les trois couleurs primaires du tableau. Les formes géométriques fines et saillantes de la partie gauche (qui lui rappelait un flacon de parfum) se complétaient en un équilibre subtil avec les courbes voluptueuses et les traits plus épais de la partie de droite. Cette composition abstraite la fascinait. Elle y trouvait souvent son inspiration lorsqu’elle avait besoin d’être créative. Ses fenêtres donnaient sur le square Boucicaut, si bien que la vue dégagée et la verdure du parc apportaient une belle luminosité à la pièce. Alphonsine ne ménageait pas ses heures et son dynamisme avait immédiatement contaminé ses collaborateurs. Dès la prise en main de sa nouvelle fonction, elle avait insufflé un vent de fraîcheur avec ses idées novatrices dans l’air du temps. Ses supérieurs étaient très satisfaits de son travail.

Vers 10 heures, le sous-directeur passa la tête dans l’embrasure de la porte.

— Toujours fidèle au poste, ma chère Alphonsine, lui dit-il cordialement.

— Eh oui, mon cher Édouard, tout comme vous. Que voulez-vous, on ne se refait pas !

— Votre dimanche de Pâques était-il plaisant ?

— Excellent, je vous remercie. J’étais avec ma fille et son parrain (elle omit sciemment de mentionner Ivan). D’ailleurs, je vais la rejoindre pour déjeuner à midi… Et vous, Édouard ?

— Ouf… fatigant ! Mon fils était là avec ses trois garçons et, croyez-moi, c’est du sport !

Alphonsine éclata de rire. Elle clôtura un dossier en cours concernant le lancement de la nouvelle eau de toilette de la maison Givenchy et, sur les coups de 11 h 30, elle repassa par le rayon parfumerie pour voir si tout allait bien. Au moment où elle se dirigeait vers l’entrée principale pour sortir, elle croisa son amie et collègue Madeleine.

— Ah ! Alphonsine, ça tombe bien que je te rencontre, car je voulais te parler. Figure-toi que j’ai quelques soupçons concernant une de tes vendeuses.

— Comment ça ? demanda celle-ci, intriguée.

— Il s’agit de Mireille, je pense qu’elle nous vole !

— Quoi ? Mais comment est-ce possible ? Je n’aurais jamais cru ça d’elle !

— Mon assistante l’a surprise en train de dissimuler quelque chose sous sa blouse. Elle n’a pas réussi à savoir ce que c’était, elle mène son enquête avant de l’accuser.

— Écoute Madeleine, là je suis pressée, car je déjeune avec Hortense. On en reparle demain matin à la première heure ?

— D’accord, fais-lui un bisou pour moi, et dis-lui qu’elle ne force pas trop sur les œufs en chocolat ! À demain, madame la responsable parfumerie.

— À demain, madame la chef de rayon cosmétique ! lui répondit Alphonsine d’un air espiègle.

Alphonsine avait donné rendez-vous à sa fille rue de Rennes, à la brasserie où travaillait Briac. Dès qu’il la vit arriver, il s’empressa de l’embrasser chaleureusement et l’installa à sa table préférée. Lui aussi avait bien évolué professionnellement, car il avait été promu directeur de salle. Briac était l’un des rares à connaître la véritable histoire d’Alphonsine (la seule chose qu’il ignorait était son viol et il ne parlait jamais des origines de son amie devant quiconque y compris Hortense)

. À l’époque, il n’avait nullement été étonné par la réaction de Joachim Kergoat. Les Bretons étaient des durs à cuire lorsqu’il s’agissait d’honneur. C’étaient de fervents croyants que la religion influençait beaucoup et la notion de péché dictait pour ainsi dire leur vie.

Les garçons de salle vinrent cordialement la saluer chacun leur tour. Tous avaient reçu la consigne de la chouchouter.

— J’attends Hortense ce midi, elle me rejoint pour le déjeuner, précisa Alphonsine à Briac.

— Parfait, j’ajoute un couvert, dit celui-ci en faisant signe à un serveur.

Briac s’assit à ses côtés et resta discuter avec elle jusqu’à l’arrivée de l’adolescente.

— Salut Briac !

— Voilà la plus belle, s’exclama-t-il en se levant pour l’embrasser.

En professionnel averti, il leur annonça directement le menu :

— En plat du jour, nous avons une délicieuse blanquette de veau, sinon je peux vous proposer une potée auvergnate. Le chef la cuisine divinement bien.

— J’ai un faible pour la blanquette ! Et je prendrai un verre de vin blanc sec en accompagnement, s’il te plaît.

— Pour moi, ce sera une bavette avec des frites et un Coca-Cola, s’empressa de demander Hortense.

— Des frites et un Coca-Cola, je l’aurais parié, c’est parti ! s’exclama-t-il joyeusement.

Alphonsine raffolait de ces moments conviviaux. Elle se sentait à sa place. Une ville dont la réputation n’était plus à faire, un quartier vivant, un repère où elle avait ses habitudes, bref la vie rêvée d’une parfaite citadine.

Au moment où le serveur leur apportait les desserts, une très jeune femme en pleurs pénétra dans la brasserie et commanda un café au comptoir. Elle était seule. Les clients ainsi que les employés l’observèrent sans rien dire. Attristée par la scène et n’écoutant que son cœur, Alphonsine se leva et se dirigea vers elle.

— Vous avez un problème, Mademoiselle ?

Celle-ci releva la tête et contempla celle qui venait de lui adresser la parole. Voyant qu’elle ne répondait pas, Alphonsine insista :

— Que vous arrive-t-il, je peux vous aider ?

— Personne ne peut rien pour moi… Je me suis mise dans le pétrin toute seule !

— Quels que soient vos ennuis, Mademoiselle, il y a toujours une solution…

— Oui, il y en a une, mais ça n’efface pas la honte et le déshonneur ! C’est une catastrophe, gémit-elle.

Touchée par la détresse de cette inconnue, elle l’invita à venir les rejoindre, sa fille et elle. La jeune femme hésita un moment mais, à la vue de cette femme d’apparence sympathique, elle accepta sa proposition.

— Merci, Madame. Ça évitera que tout le monde me regarde !

Elle prit sa tasse de café et, la tête basse, suivit Alphonsine jusqu’à sa table.

Elle s’appelait Hélène, était âgée de vingt-trois ans et était étudiante en cinquième année de médecine. Son physique menu, sa voix fluette, ses cheveux bruns coupés très court et ses yeux marron la faisaient ressembler à un petit moineau tombé du nid. Hortense, qui écoutait avec attention, sitôt sa mousse au chocolat avalée, préféra s’éclipser pour laisser les adultes bavarder à leur aise.

— Maintenant que ma fille est partie, si vous souhaitez parler pour vous soulager un peu…

— Je ne veux pas vous embêter avec mes problèmes, c’est déjà très gentil à vous d’avoir volé à mon secours. Je suis contrariée de m’être donnée en spectacle…

— Rassurez-vous, à aucun moment vous ne vous êtes donnée en spectacle. De l’extérieur, nous avons juste vu une femme qui en avait gros sur le cœur. Ça arrive… Qui, dans cette salle, n’a jamais pleuré ?

Face à cette anonyme qui lui inspirait confiance, Hélène commença timidement à se livrer. Elle sortait de chez le médecin et celui-ci lui avait confirmé ce qu’elle soupçonnait depuis quelques jours : elle était enceinte. C’était une catastrophe, elle n’était pas mariée et le père de l’enfant était une simple amourette sans lendemain. Ses parents ne lui pardonneraient jamais.

— Vous avez toujours la possibilité de recourir à l’interruption de grossesse clandestine, si vous ne désirez pas le garder.

— Je n’ai pas l’argent nécessaire. Et puis, ma famille est très catholique, jamais ils n’accepteront d’en passer par là. Je suis coincée !

À ces mots, Alphonsine reçut un coup de poignard dans l’estomac. Elle se revit dix-sept ans en arrière.

Briac desservit leur table et leur apporta deux cafés.

— Offerts par la maison !

— Merci, Briac, tu es un ange !

— Vous êtes une habituée de cet endroit ? lui demanda Hélène.

— C’est mon QG ! répondit-elle en souriant.

La jeune femme resta silencieuse.

— Je vais vous faire une confidence. Je comprends parfaitement votre épreuve pour l’avoir vécue avant vous.

— Ah bon ?

— Ma fille que vous avez vue ne connaît pas son père. Je l’ai élevée toute seule. Je suis donc bien placée pour savoir ce que c’est que d’être une fille-mère de nos jours !

— Vous n’avez pas eu la possibilité d’avorter vous non plus ?

— Aussi surprenant que cela puisse paraître, je n’ai pas cherché à « faire passer » mon enfant. Et puis, je suis tombée enceinte en 1944, en pleine occupation allemande. Autant vous dire que c’était compliqué.

Les deux femmes, qui ressentaient de la sympathie l’une pour l’autre, entamèrent une longue discussion passionnante sur les femmes et leurs droits. Malgré leur différence d’âge, elles se rendirent compte qu’elles avaient beaucoup de points en commun. Elles ne virent pas le temps passer et, bientôt, les serveurs commencèrent à s’activer pour la mise en place du service du soir.

— Je crois qu’il est temps d’y aller si nous ne voulons pas les gêner ! s’exclama Alphonsine.

Juste avant qu’elles ne quittent leur table, Hélène, réconfortée par l’écoute attentive de sa sauveuse, lui demanda :

— Je ne connais pas votre prénom, madame…

— Ah oui, je ne me suis pas présentée, je m’appelle Alphonsine et je travaille à deux pas d’ici.

— Merci, Alphonsine, pour votre gentillesse et votre compréhension. Votre absence de jugement m’a redonné un peu d’estime de moi-même. J’en avais besoin !

— Solidarité féminine !

Hélène esquissa un sourire.

— Oh ! Votre visage s’illumine, j’en suis ravie ! Cela vous dirait-il que l’on se revoie ?

— Oui, cela me ferait très plaisir, répondit Hélène d’une voix douce. Mais, il ne faut pas vous sentir obligée de…

Alphonsine la coupa net.

— Taratata, je ne me force en rien, ça n’est pas mon genre, et puis j’ai très envie de poursuivre notre intéressante discussion.

— J’ai également beaucoup apprécié notre échange.

Alphonsine déchira une feuille d’un petit carnet qu’elle avait dans son sac et y inscrivit son adresse et son numéro de téléphone.

— Êtes-vous libre pour venir dîner à la maison un de ces soirs ?

— Oui, bien sûr !

Rendez-vous fut pris pour 19 heures le samedi suivant. Alphonsine régla sa note (et s’aperçut qu’une fois de plus, Briac n’avait pas compté non plus les desserts), embrassa et remercia son fidèle ami en partant.

La fin de semaine arriva à grands pas et Hélène, ponctuelle, se présenta au domicile d’Alphonsine à l’heure convenue avec un baba au rhum dans une main et une bouteille de saint-émilion dans l’autre. Alphonsine ne put s’empêcher de sourire au vu de l’étiquette.

— Vous n’aimez pas le vin de Bordeaux ? demanda la jeune femme, gênée.

— Au contraire, je l’adore ! Merci, c’est une délicate attention, mais vous n’auriez pas dû. C’est trop !

En vérité, Alphonsine préférait le vin blanc, mais ce qui la fit rire, ce fut le clin d’œil indirect que ce vin lui évoquait. L’origine de son appellation provenait d’un moine célèbre pour ses miracles qui se nommait Émilion. De souche bretonne, le religieux était natif de Vannes.

— Bienvenue, Hélène, je vous en prie, installez-vous.

— C’est très beau chez vous. Votre domicile est immense ! s’exclama Hélène en découvrant le salon.

— Oui, il est vrai que l’on ne se bouscule pas avec ma fille.

— C’est un appartement de famille, j’imagine.

— Pas du tout, je suis orpheline. C’est un bien que m’ont légué mes anciens patrons. C’est une longue histoire…

— J’adore les histoires, racontez-la-moi, s’il vous plaît !

Alphonsine servit l’apéritif et commença son récit. À la fin de celui-ci, Hélène avait les yeux brillants d’émotion.

— Comme c’est poignant. Depuis la sortie de votre orphelinat en 1924, vous vivez ici… Ces gens tels que vous me les avez décrits devaient être exceptionnels.

— Ils étaient bien plus que ça… soupira-t-elle.

— Et le père d’Hortense ?

— Il est mort pendant la guerre, je préfère ne pas en parler, c’est trop douloureux.

— Excusez-moi Alphonsine, ma curiosité parfois me rend impolie.

— Rassurez-vous, Hélène, tout va bien. Si nous passions à table ?

— Votre fille n’est pas là ?

— Non, ce soir, elle dort chez sa meilleure amie qui habite l’immeuble d’en face. Ces deux-là sont toujours fourrées ensemble !

Hélène remarqua une peinture moderne qui était accrochée au mur côté salle à manger.

— Ce tableau m’évoque les couleurs de la lande bretonne, souligna-t-elle en se levant du fauteuil club. Il est très réussi. Qui en est l’auteur ?

— Oh ! On dirait que vous connaissez bien l’arrière-pays breton ? remarqua la maîtresse de maison, à moitié rassurée.

— J’y suis allée en vacances deux ans de suite avec mes parents, dans le golfe du Morbihan. J’y ai des souvenirs formidables. C’est vraiment un petit coin paradis… et vous ? Êtes-vous déjà allée en Bretagne ?

— Non, pas du tout… Et, pour répondre à votre question, c’est le compagnon du parrain de ma fille qui l’a exécuté pour mon quarantième anniversaire. C’est un artiste peintre reconnu.

— Le parrain d’Hortense vit avec un homme ?

— Exactement, ils sont ensemble depuis plus de seize ans. Ils forment un couple très soudé.

— Décidément, Alphonsine, plus je vous découvre et plus je vous trouve surprenante. Il est navrant de constater que la société n’a pas votre ouverture d’esprit, tout serait tellement plus simple !

Alphonsine mit un disque de jazz du clarinettiste Sidney Bechet en sourdine et invita sa convive à s’installer à la grande table en noyer. Elle fila en cuisine et revint avec un plat d’œufs mimosas. Hélène, qui depuis le lundi de leur rencontre avait repris le dessus, lui expliqua qu’elle ne supportait plus de vivre dans le monde étriqué et hypocrite de ces années d’après guerre. Elle considérait entre autres que le droit de vote que l’on avait généreusement donné aux femmes était plus une récompense pour leur participation à lutte contre l’ennemi qu’une véritable adhésion masculine. Elle était aussi en colère contre les hommes, préoccupés par le fait que le sexe opposé jouisse désormais du même droit qu’eux. Pire, certains allaient jusqu’à penser que la gent féminine avait besoin d’être instruite pour pouvoir élire correctement ! Une réelle insulte. Hélène revendiquait également le droit à la maîtrise de la fécondité car le moment était venu, selon elle, de dissocier sexualité et procréation. L’usage de la contraception et la dépénalisation de l’avortement étaient les deux principaux facteurs qui allaient les libérer.

— Nous, les femmes, sommes les laissées-pour-compte de cette société de machos ! dit-elle rageusement. Coucher avec son fiancé avant le mariage est très mal vu mais, une fois qu’on est mariées, on est soumises au devoir conjugal et il nous faut absolument faire des enfants. Si on ne respecte pas ces principes, on est une mauvaise épouse, quelle injustice !

Alphonsine fut frappée par son franc-parler. Elle avait l’impression d’avoir son double en face d’elle. Hélène enchaîna :

— Depuis que j’étudie la médecine, je suis écœurée par la façon dont on traite les femmes qui ne souhaitent pas être mères. Dans les hôpitaux, celles qui arrivent à la suite d’une fausse couche sont automatiquement soupçonnées d’avoir voulu avorter. On les accueille d’une manière déplorable, on les oblige à patienter des heures dans les couloirs et, pour finir, les curetages se pratiquent sans anesthésie. Parfois même, elles se font insulter et humilier par une partie du personnel soignant !

Alphonsine était à la fois horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre et captivée par le discours de cette jeune femme au tempérament bien trempé. Sa force de caractère et ses convictions l’impressionnèrent beaucoup. Alors qu’elle revenait de la cuisine avec un plat de tomates farcies, elle lui demanda :

— Comment pensez-vous qu’il faille agir ?

— En créant une association ! Plus nous serons nombreuses, plus on nous écoutera.

— C’est exactement ce que je crois ! C’est un bon moyen pour se faire entendre et mettre la pression aux politiques. Même si j’ai passé l’âge d’avoir des enfants, je soutiens cette cause à deux cents pour cent. D’ailleurs, à ce propos, je peux vous avancer l’argent pour votre avortement si vous le désirez.

Hélène marqua un temps d’arrêt puis réagit vivement.

— C’est hors de question, Alphonsine, nous ne nous connaissons que depuis une semaine.

— Et alors ? J’ai beaucoup repensé à notre discussion à la brasserie ces derniers jours. Votre histoire m’a profondément émue. Elle m’a catapultée dix-sept ans en arrière. À l’époque, j’ai eu de la chance, car on m’a aidée. Je m’en suis sortie. Aujourd’hui, c’est vous qui avez besoin d’être soutenue. Acceptez simplement la main que l’on vous tend… Solidarité féminine, lui déclara-t-elle, l’air complice.

Hélène prit le temps de la réflexion.

— Je suis touchée par votre geste, mais je… certes, ça m’ôterait une sacrée épine du pied, mais je… je suis très gênée… C’est compliqué pour moi de dire oui !

— En quoi ? interrogea Alphonsine du tac au tac.

— J’ai l’impression de mendier !

— Vous ne m’avez rien demandé. C’est moi qui vous le propose ! — C’est exact… mais…

— Mais ?

— Il est vrai que ça serait une délivrance et qu’ainsi, mes parents n’en sauraient rien…

— Alors, facilitez-vous la vie, Hélène !

Hélène semblait pensive. Elle fixait le candélabre sur le rebord de la cheminée. Ses yeux étaient humides. Au bout d’un moment, elle prit une grande respiration puis donna sa réponse.

— D’accord, mais seulement à une condition !

— Laquelle ?

— Je vous rembourserai jusqu’au dernier centime !

— Marché conclu. Je suis heureuse que vous acceptiez mon aide ! Vous voyez, il y a toujours une solution, lui dit-elle pour détendre l’atmosphère. Vous connaissez quelqu’un de confiance ?

— Je suis en relation avec une infirmière qui pratique « la chose ». Elle a de l’expérience. Je l’ai recommandée à quelques patientes et, chaque fois, je n’ai eu que des retours positifs. Elle respecte les normes d’hygiène et est très discrète. Si on m’avait dit qu’un jour, j’aurais besoin de ses « services » à mon tour ! dit-elle en remplissant son verre de vin. Ces tomates farcies sont absolument délicieuses, vous êtes un véritable cordon-bleu, Alphonsine.

Puis elle ajouta :

— En fait, ce dîner est thérapeutique… Il m’apaise ! Et cela m’a fait un bien fou de me confier. J’avais déjà conscience que les femmes étaient enfermées dans une société pleine de préjugés et de convenances pour sauver les apparences, mais le fait de le vivre soi-même vous donne l’impression d’être une pécheresse que la honte étouffe !

Alphonsine sentait qu’Hélène relâchait la pression.

— Comment va-t-on appeler notre association ? demanda-t-elle soudainement.

— Je vous demande pardon ? s’enquit Hélène, interloquée.

— Notre mouvement, il faut lui trouver un nom !

Hélène, en pensant à la proposition que sa nouvelle amie venait de lui faire, eut un sourire au coin des lèvres. Elle réfléchit quelques secondes.

— « Solidarité féminine » ? Qu’en penses-tu ?

OceanofPDF.com