L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 8 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 7

 

Gare de Montparnasse, novembre 1924

— Qu’attends-tu pour ramasser ce paquet, petite souillon ! hurla une grosse dame brune à sa jeune servante.

Telles furent les premières paroles qu’Alphonsine entendit à sa descente de train.

« Attention, attention. À tous les voyageurs, le départ pour Rennes est prévu sur le quai numéro 2 dans quinze minutes  » fut la deuxième phrase. Déboussolée, fatiguée et vermoulue, l’adolescente jeta son baluchon par terre et tenta de reprendre ses esprits. « Attention, attention. À tous les voyageurs, l’arrivée du train en provenance de Bordeaux s’effectuera sur le quai numéro 1 ».

— Faites attention, miss, ne restez pas plantée au milieu du quai, grogna un bagagiste pressé.

— Oui, je bouge, minute !

« Attention, attention. À tous les voyageurs, le train en provenance de Nantes entre en gare. »

— Sacrebleu, pourquoi ne s’arrête-t-il pas de parler celui-là ? s’exaspéra-t-elle à haute voix en se demandant d’où provenait la voix nasillarde.

— Plus vite les enfants, nous ne devons pas rater notre train. Oh ! pardon, Mademoiselle, s’excusa une bourgeoise qui venait de la pousser brutalement de manière involontaire.

— Mais Maman, je n’arrive pas à marcher plus rapidement, mon lacet est défait…

— Monsieur le contrôleur, j’ai égaré mon bagage, s’exclama un homme paniqué. Mille excuses, Mademoiselle, de vous avoir bousculée…

— Avez-vous vu, très chère, en voilà encore une qui débarque de sa pauvre province, fit remarquer à son amie une femme distinguée. Il paraît qu’elles ne savent même pas parler français… rendez-vous compte, à notre époque, c’est un comble !

À ce moment précis, Alphonsine, déjà nostalgique, regretta de tout son cœur d’avoir quitté son paisible village breton. Depuis son départ, il lui semblait que son voyage avait duré plusieurs jours. En réalité, il s’était écoulé sept heures.

Lorsque M. Bolloré, le boulanger, l’avait déposée vers 7 h 30 au pied de la gare de Vannes, elle n’avait eu aucune difficulté à embarquer dans le train en partance pour Paris. Une fois à bord, comme le compartiment n’était pas complet, un contrôleur l’avait aimablement installée près d’une fenêtre. La première moitié du parcours, elle avait observé les yeux écarquillés la diversité des paysages puis, son déjeuner englouti, rompue de fatigue, elle avait dormi à poings fermés pendant tout le reste du trajet. Une dame charmante qui avait voyagé dans le même compartiment qu’elle depuis Vannes avait eu la gentillesse de la réveiller cinq minutes avant d’arriver.

Alphonsine n’était pas du tout préparée à affronter l’agitation parisienne. Seule confrontée malgré elle à cette cathédrale faite de verre et d’acier grouillante de vie, la jeune paysanne était à deux doigts de faire une crise de nerfs. Elle dut fournir un effort surhumain pour contenir son envie impérieuse de hurler à travers tout l’immense hall. Ce n’était pas le moment de flancher. Elle devait impérativement retrouver l’abbé Cadic qui était venu, en personne, la chercher.

— Pardon, où est la salle d’attente ? demanda Alphonsine à un agent de la Compagnie des chemins de fer.

— À l’opposé, sur votre gauche, lui répondit-il cordialement.

— Merci !

— Je vous en prie, jeune demoiselle. Bienvenue à Paris ! D’où venez-vous ?

— De Bretagne, Monsieur…

— Ah ! la Bretagne, je rêve d’y aller pour découvrir l’océan, s’exclama-t-il.

Alphonsine ne cacha pas sa surprise.

— Vous n’avez jamais vu la mer ?

— Jamais ! Les pavés parisiens et la Seine sont mes seuls repères.

Alphonsine en resta pantoise car elle n’aurait jamais imaginé qu’un Parisien pourrait lui aussi rêver d’un ailleurs.

— Bonne chance dans votre nouvelle vie, Mademoiselle, s’écria l’employé, habitué aux défilés des jeunes provinciales aux rubans bicolores.

Elle le remercia et se mit en quête de la salle d’attente. À son grand soulagement, elle la trouva facilement. En pénétrant dans la pièce bondée, elle n’eut aucun mal à identifier l’homme avec qui elle avait rendez-vous. La description que lui avait faite le curé Le Bihan correspondait en tous points.

François Cadic, âgé de soixante ans, était un abbé fluet à la mine sympathique. Il était originaire de Noyal-Pontivy, une commune du Morbihan. Très influencé par les idées chrétiennes-démocrates de la fin du XIXe siècle, l’ecclésiastique connu de tous les Bretons parisiens avait choisi de se mettre au service de cette communauté exilée. Sensible à la cause ouvrière, il avait créé Notre-Dame-des-Champs en 1905, située sur le boulevard Montparnasse, et avait également fondé une association, La Paroisse bretonne de Paris, dont la vocation première était d’aider ses compatriotes à trouver un travail et un logement.

L’important flux migratoire féminin, dont Alphonsine faisait partie, avait aussi décidé le religieux à installer, en plus de ses bureaux de placement, un accueil personnalisé directement en gare pour contourner les racoleurs qui se faisaient passer pour des employés de ces fameux centres mais qui, en vérité, œuvraient pour des proxénètes à la recherche de chair fraîche. Ainsi, les bénévoles, en venant cueillir les jeunes provinciales à leur descente de train, évitaient à un certain nombre d’entre elles de finir sur les trottoirs de la capitale. Les filles les mieux loties avaient la chance de se retrouver concierges ou nourrices, mais la grande majorité devenaient des bonnes à tout faire qui enduraient des conditions de travail très difficiles.

Absorbé par la lecture de son journal, l’ecclésiastique ne remarqua pas Alphonsine qui s’avançait vers lui.

— Bonjour monsieur l’abbé…

L’homme releva la tête et aperçut immédiatement les deux rubans rouges et jaunes sur l’épaule de l’adolescente.

— Bonjour Alphonsine ! As-tu fait bon voyage ?

— Oui Monsieur, mais c’était quand même un peu long et, après le déjeuner, j’ai eu mal au cœur !

— Ah ! les transports mécaniques, ils produisent toujours le même effet au début, déclara ce dernier en riant.

— Je suis dans le lagen ! se plaignit Alphonsine.

— Tu es fatiguée, mais c’est bien normal, ma chère enfant… Où est ton bagage ?

Elle lui désigna son baluchon. L’abbé le saisit et se leva.

— Allons-y, ta patronne t’attend et elle est impatiente de faire ta connaissance.

En retraversant le large hall, l’adolescente ne put s’empêcher de s’extasier.

— Comme c’est grand ici !

— La Gare du Nord est bien plus importante.

— Parce qu’il y en a d’autres ? demanda-t-elle, stupéfaite.

— Bien sûr ! Il faut bien accueillir tous ceux qui veulent venir à la capitale. Il en existe six en tout.

— Tant que ça ! s’écria-t-elle.

— Et oui, ma chère enfant, tu verras, Paris regorge de beaucoup de surprises.

En moins de cinq minutes, le duo se retrouva sur une immense place à la jonction du boulevard Montparnasse et de la rue de Rennes. Pour la jeune fille, ce fut un véritable choc visuel, sonore et olfactif. Elle n’en revint pas. Tramways, calèches et automobiles se croisaient en un ballet bien réglé. Les cafés et commerces qui entouraient l’esplanade étaient noirs de monde. Agressée, par une cacophonie à la limite du supportable, elle se boucha les oreilles. L’abbé Cadic éclata de rire.

— Je te rassure, on s’y fait. Dans une semaine, tu n’y feras même plus attention !

— Dans une semaine, je serai sourde ! lui répondit-elle d’un ton agacé.

Son ami, le curé de Moustoir-Ac, l’avait prévenu : la jeune adolescente n’avait pas sa langue dans sa poche. Alors qu’ils remontaient la rue de Rennes, Alphonsine entendit à sa grande surprise un mot familier.

— Demat ! monsieur l’abbé. Belle journée, lança un garçon de café grassouillet au teint hâlé qui était en train de débarrasser une table.

Le regard d’Alphonsine s’illumina. Demat, ce mot lui redonna le sourire.

— Bonjour Briac ! oui, magnifique en effet… C’est un des nôtres. Il est arrivé il y a sept ans. C’est moi qui lui ai trouvé ce travail, expliqua le curé Cadic à l’adolescente. Tu en croiseras beaucoup ici, car notre communauté est bien représentée dans ce quartier.

Lorsque les Bretons débarquaient à Paris, beaucoup d’entre eux n’osaient pas s’aventurer au-delà du quatorzième arrondissement, si bien qu’ils avaient recréé une petite Bretagne tout autour de la gare de Montparnasse.

— Briac, voici Alphonsine. Vous allez être amenés à vous recroiser, car cette jeune demoiselle va loger à deux minutes de là.

— Degemer mat, bienvenue, Alphonsine !

— Trugarez, merci ! lui répondit-elle joyeusement.

— Bien, ne traînons pas, ses patrons nous attendent, intervint l’abbé. Kenavo, au revoir Briac.

L’adolescente, heureuse et rassurée d’avoir rencontré un des siens, lui adressa un large sourire.

Pour se rendre au domicile de ses employeurs, rue du Cherche-Midi, ils empruntèrent une succession d’artères élégantes. La jeune campagnarde repéra immédiatement l’homogénéité des immeubles qui étaient tous de la même hauteur et d’apparence similaire. Elle ne put s’empêcher de s’extasier devant leurs façades théâtrales en pierre de taille et leurs balcons filants en fer forgé. L’abbé Cadic, qui du coin de l’œil observait sa protégée, se souvint avec émotion de sa propre arrivée bien des années auparavant. Il lui expliqua que c’était le baron Haussmann qui était à l’origine de cette architecture et que l’uniformité voulue des bâtiments apportait à la Ville Lumière un style unique et incomparable, envié par toutes les capitales européennes.

— Paris fait toujours pareil effet sur tous ceux qui découvrent la métropole pour la première fois, dit-il, amusé. Vois-tu, son embellissement a commencé au milieu du e XIX siècle pendant la période du Second Empire sous l’impulsion de Napoléon III. Le monarque, singulièrement impressionné lors de son exil en Angleterre par le quartier ouest de Londres qui, je le précise, était à l’époque une référence en matière d’hygiène et d’urbanisme moderne, a souhaité dès son retour en France rivaliser avec les Anglais en ordonnant le commencement des grands travaux.

— Ah ! bon, fit Alphonsine impressionnée par tant de savoir.

— Eh oui ! Fini, les faubourgs parisiens insalubres aux rues étroites et sombres qui dataient du Moyen Âge. Place désormais aux parcs arborés, aux larges boulevards rectilignes et aux élégantes avenues aérées. Je te le dis, ma chère enfant, Paris va te surprendre… Imagine-toi que l’appartement de tes employeurs possède tout le confort moderne grâce au prolongement du réseau d’égout, de gaz, d’eau et d’électricité.

— Ça veut dire qu’on n’a pas besoin d’aller à la fontaine et d’allumer des bougies ?

— Tu as tout compris !

Épuisée par le voyage et abasourdie par tant de nouveauté, Alphonsine n’en demeurait pas moins excitée de faire la connaissance de ses patrons. Son cœur se mit à battre plus rapidement au moment où elle franchit l’imposante porte cochère en chêne ciré de l’immeuble où habitait le couple Chemtov.

— En voilà une grande entrée, ça n’a point d’utilité ! s’exclama-t-elle.

— C’est très pratique au contraire, souligna le curé. Vois-tu, les résidents les plus riches ont tout loisir de garer leurs calèches ou leurs automobiles à l’intérieur dans la cour.

— Bah ! mince alors…

Ils traversèrent un vaste hall somptueusement décoré et se dirigèrent vers un large escalier en marbre recouvert d’un tapis rouge grenat. Soudain, une voix criarde avec un fort accent du Nord les interpella.

— Minute, Monsieur le curé !

En se retournant, ils aperçurent une femme filiforme d’une trentaine d’années qui semblait sortir de nulle part.

— Bonjour ! Madame la concierge, nous sommes attendus chez Mme Chemtov, s’empressa de se justifier le religieux.

— Qui est cette fille ?

— C’est Alphonsine. Elle va travailler pour Mme Chemtov, répondit patiemment l’abbé Cadic.

— Vous n’ignorez pas que les domestiques n’ont pas le droit de passer par là, poursuivit-elle. Elles doivent prendre l’escalier de service !

— L’invisibilité, décidément, elle me suit, murmura Alphonsine en repensant à ses livraisons matinales au domicile des aristocrates de Moustoir-Ac.

— Je le sais parfaitement, mais je laisse le soin à Mme Chemtov d’expliquer à cette demoiselle les règles en vigueur. Bonne soirée, Madame, lui lança-t-il pour couper court à la conversation.

— Hum… je t’ai à l’œil toi ! déclara la concierge en scrutant Alphonsine de la tête aux pieds.

— Si vous n’avez que ça à faire, réagit aussitôt l’adolescente, piquée au vif.

— Oh ! quelle petite insolente, grogna cette dernière qui ne s’attendait pas à ce qu’on lui réponde.

Alphonsine, loin d’être impressionnée, la toisa à son tour d’un regard mauvais. Elle ne s’était jamais laissée faire et cette mégère n’avait qu’à rester à sa place. Pendant leur ascension, le curé mit en garde la jeune écervelée qu’il vaudrait mieux pour elle qu’elle évite de s’exprimer de la sorte, sous peine de s’attirer de graves ennuis. Alphonsine se contenta de hausser les épaules. L’abbé Cadic en profita également pour lui expliquer que les immeubles haussmanniens avaient été conçus pour abriter plusieurs catégories sociales. D’où la présence d’un escalier de service. Au premier niveau, plus communément appelé entresol, se trouvaient les appartements des commerçants qui étaient propriétaires des magasins du rez-de-chaussée. Les familles les plus fortunées occupaient « l’étage noble », c’est-à-dire le deuxième, et c’était justement à cet étage que M. et Mme Chemtov vivaient. Cela leur épargnait d’avoir trop de marches à grimper. Ainsi, contrairement aux autres locataires de l’immeuble, ils n’étaient jamais essoufflés en arrivant à leur domicile. Le troisième ainsi que le quatrième niveau, quant à eux, étaient destinés aux petits-bourgeois. Le cinquième accueillait les classes les plus modestes et enfin, le sixième et dernier étage était composé uniquement de chambres de bonne réservées aux domestiques.

— C’est donc sous les combles que ton futur « chez-toi » t’attend. Mais ça, Mme Chemtov te l’expliquera.

Arrivée devant l’appartement de ses patrons, au moment où le curé s’apprêtait à sonner, elle l’arrêta.

— Un instant s’il vous plaît.

Fébrile, elle se recoiffa et réajusta sa tenue. Une fois prête, elle lui fit signe qu’il pouvait sonner. C’est alors qu’elle remarqua un minuscule objet métallique sculpté légèrement penché, qui était cloué à mi-hauteur sur le côté droit de la porte.

— C’est quoi cet objet bizarre ? demanda-t-elle, curieuse. — Une mezouzah.

— Une quoi ?

Elle n’eut pas le temps d’avoir l’explication, car une pétillante jeune fille rousse âgée d’environ vingt ans ouvrit aussitôt et les invita chaleureusement à entrer dans l’antichambre. Le cœur de l’adolescente battait à tout rompre dans sa poitrine. Une femme très distinguée se précipita pour les accueillir.

— Mon père, comme je suis heureuse de vous voir !

— Bonsoir, madame Chemtov, comment allez-vous ? s’enquit-il aimablement.

— Je me porte à merveille, annonça-t-elle en examinant Alphonsine de son regard bleu azur. Mon Dieu, s’exclama-t-elle sans crier gare, vous ne m’aviez pas prévenu que votre petite protégée était aussi ravissante ! Bonjour, Alphonsine soyez la bienvenue chez moi.

— Je vous remercie Madame, répondit cette dernière, stupéfaite par les cheveux coupés à la garçonne de son hôte.

— Zofia, s’il te plaît, débarrasse nos invités, demanda la maîtresse de maison en s’adressant à la jeune fille rousse. Passons au salon, vous devez être fatigués.

Croyant que Mme Chemtov s’adressait uniquement à l’abbé Cadic, Alphonsine resta bêtement plantée dans l’entrée. La servante lui fit signe de leur emboîter le pas. Alphonsine, dubitative, ne réagit pas.

— Et bien chère enfant, venez ! lui cria gentiment Mme Chemtov qui s’était aperçue qu’Alphonsine n’avait pas suivi.

C’était la première fois qu’on la vouvoyait. L’adolescente interloquée qu’on l’autorise à pénétrer dans les appartements des maîtres, obtempéra timidement et alla rejoindre l’abbé Cadic sur la pointe des pieds. En s’asseyant sur un divan d’angle encastré dans un meuble à étagères de style Art déco, elle fut sidérée par le mobilier. Dieu que ces meubles étaient étranges ! Et que dire de la lumière qui provenait des lampes électriques réparties un peu partout dans la pièce ? Habituellement, fin novembre on n’y voyait déjà plus rien chez elle. Ici, tout était doux et feutré. Les murs décorés par de grands tableaux colorés aux formes cubiques improbables la laissèrent tout aussi dubitative. Ne comprenant pas ce que les peintres avaient voulu représenter, elle les trouva affreux.

Mme Chemtov se lova dans un confortable fauteuil club en cuir marron clair et demanda à Zofia de leur servir du thé et des gâteaux. Sa patronne était une superbe femme de trente et un ans d’une modernité et d’un charisme incroyables. Une élégante robe mauve brodée de sequins sur le col faisait ressortir la couleur de ses yeux et la finesse de son corps. Malgré l’absence de corset et son vêtement qui lui arrivait juste au-dessus du genou, elle évoluait avec grâce et naturel. Comment une femme habillée de la sorte pouvait-elle ne pas être gênée d’être aussi dénudée ? Quoi qu’il en était, elle avait une classe folle et son accent slave la rendait encore plus belle.

Zofia revint avec un plateau en argent sur lequel étaient disposés des pâtisseries et du thé. À la vue des drôles de gâteaux en forme de brioche recouverte de meringue, Alphonsine écarquilla les yeux. À sa grande surprise, la maîtresse des lieux fit elle-même le service.

— Désirez-vous du lait, ravissante demoiselle ?

— Non merci, Madame, susurra-t-elle en s’efforçant de prendre délicatement la tasse que lui tendait Mme Chemtov.

Depuis quand les patrons vouvoyaient-ils leurs employés ? Et pour quelle raison faisaient-ils le service alors que leur bonne était là pour ça ?

— Vous vous laisserez bien tenter par une petite douceur, mon père, proposa Mme Chemtov au curé qui dévorait des yeux le plateau chargé de gourmandises.

— Avec plaisir, chère Madame ! Ces extraordinaires brioches polonaises sont mon « péché » mignon ! roucoula-t-il en se dandinant.

L’adolescente se vit offrir, elle aussi, une de ces étranges sucreries. La jeune paysanne se sentit brusquement dépassée par les événements. Trop d’images se bousculaient dans sa tête. Elle, qui le matin même était assise sur le banc dur d’une charrette en pleine lande morbihannaise, se retrouvait subitement parachutée au beau milieu d’un luxueux salon parisien à prendre le thé avec sa patronne ! Ne pouvant contenir plus longtemps ses émotions, elle éclata en sanglots.

— Alphonsine, s’écria Mme Chemtov, que vous arrive-t-il ?

— Rien Madame… je m’excuse… C’est que… je ne suis pas habituée à tant de gentillesse de la part des gens riches… je ne me sens pas à mon aise !

Sarah Chemtov, touchée par la sincérité de la jeune fille, vint se placer près d’elle. Habilement, elle trouva les mots justes qui rassurèrent et apaisèrent la petite campagnarde fraîchement débarquée. Lorsqu’elle eut séché ses larmes, Alphonsine prit le temps de déguster les biscuits que Zofia avait confectionnés pour la circonstance. Le goût fruité et légèrement alcoolisé de la brioche à la crème lui procura une sensation de plaisir intense. Elle n’avait jamais rien mangé d’aussi bon de toute son existence. Le thé, quant à lui, connut moins de succès, car il lui avait semblé boire une banale eau chaude parfumée.

L’abbé Cadic prit congé de Mme Chemtov vers 18 h 30 et promit à l’adolescente de repasser la voir la semaine suivante. La maîtresse de maison informa sa nouvelle recrue qu’elle lui donnerait toutes les recommandations nécessaires concernant sa prise de service le lendemain, car pour l’heure elle devait se reposer. Au grand étonnement d’Alphonsine, celle-ci l’accompagna en personne jusqu’au sixième étage. En arrivant sur le palier du dernier étage, elle remarqua un point d’eau et des toilettes. Au droit de l’escalier, une porte donnait accès à un espace qui visiblement appartenait à toutes les domestiques à en juger par le nombre de tabliers qui séchaient sur un fil. Sa chambre se situait au bout du couloir. En pénétrant dans son nouveau logis, elle découvrit avec satisfaction un endroit propre et accueillant. La pièce mesurait environ quinze mètres carrés. Mme Chemtov l’informa que Zofia avait fait au mieux pour arranger l’endroit. Elle lui précisa également que si elle avait besoin d’autre chose, la chambre de sa collègue se trouvait juste à côté de la sienne. Sur ce, elle lui souhaita un excellent emménagement ainsi qu’une très bonne nuit et s’éclipsa.

Alphonsine, qui depuis sa naissance avait été obligée de tout partager, eut du mal à croire que ce lieu lui était réservé. Elle alla ouvrir la fenêtre mansardée qui donnait sur la rue et se pencha pour regarder en contrebas. Elle n’était jamais montée aussi haut et la petite taille des passants et des voitures l’interloqua. Un bouquet d’anémones et une collation avaient été déposés sur la table de chevet. Cette délicate attention l’émut profondément. Elle rangea soigneusement le peu de vêtements qu’elle possédait dans une belle armoire en chêne Louis-Philippe et fit sa toilette à l’aide du broc qui contenait déjà de l’eau et de la bassine en faïence qui se trouvait sur une ravissante coiffeuse. Le savon sentait une délicieuse odeur d’amande douce. Rompue de fatigue, elle se glissa avec empressement sous des draps bien repassés qui embaumaient la lavande. En remontant l’épais édredon sur ses épaules, elle eut une pensée pour sa sœur Simone qui était restée dans l’inconfort de la ferme familiale. Cette image lui fit savourer d’autant plus son nouveau refuge propre et douillet. Elle fixa un moment les étranges formes au plafond provoquées par la lumière des réverbères et écouta les sons inconnus qui remontaient de la rue. Puis, plus rien. Elle venait de sombrer dans un sommeil de plomb.

*

— Alphonsine. Réveille-toi, c’est l’heure ! Alphonsine…

Pas de réponse. Zofia frappa plus fort.

— Alphonsiiiiiiiine, debout !

Toujours rien.

Zofia appela de nouveau et finit par percevoir des bruits de pas précipités. La porte s’entrebâilla et le visage chiffonné de la nouvelle recrue apparut.

— As-tu bien dormi ? demanda sa collègue d’humeur gaie.

— Comme un loir. Quelle heure est-il ? demanda-t-elle en bâillant à s’en décrocher la mâchoire.

— 6 heures. Rejoins-moi à la cuisine. Dépêche !

Alphonsine à moitié ensuquée retourna se glisser quelques secondes sous ses draps doux et chauds. La journée précédente avait été riche en émotions et elle avait besoin de reprendre ses esprits, car c’était la toute première fois de sa vie qu’elle se réveillait loin de chez elle. La chambre, sa chambre, dans laquelle elle avait passé la nuit, ne lui était pas encore assez familière pour qu’elle s’y sente parfaitement à son aise. Des voix feutrées qui provenaient du couloir et un écoulement d’eau la recadrèrent. Elle se leva d’un bond. Il ne s’agissait pas d’être en retard le premier jour. Elle ouvrit en grand la fenêtre pour respirer l’air frais. Elle observa la rue et l’immeuble d’en face : non, elle ne rêvait pas, elle était bel et bien à Paris. Son ambition de toujours s’était enfin concrétisée. Elle se débarbouilla à la hâte, attacha ses longs cheveux comme le lui avait appris sa mère en un chignon impeccable et enfila sa robe de lin noire de la veille. Un dernier coup d’œil dans le miroir et elle se retrouva rapidement à l’extérieur de son nouveau chez-elle. Tant pis pour le lit, elle le ferait plus tard.

— C’est toi la nouvelle ? l’apostropha une jeune rouquine qui était d’une maigreur impressionnante.

— Comme tu vois ! répondit-elle, méfiante.

— Bienvenue en enfer ! lui lança-t-elle narquoisement.

— Merci pour l’accueil ! rétorqua Alphonsine offensée.

— C’est juste pour te prévenir. Je m’appelle Faustine, je viens de Perros-Guirec. Toi aussi t’es bretonne ?

— Oui. À plus tard.

La jeune fille aux cheveux roux regarda la nouvelle s’éloigner.

— Au fait, moi, c’est Alphonsine, cria cette dernière à la volée lorsqu’elle fut dans l’escalier de service.

Faustine regretta que cet échange, qui la sortait de son quotidien, fût déjà terminé et continua à vaquer mollement à ses occupations. La nouvelle arrivée dévala les marches quatre à quatre en faisant claquer ses bottines à semelles de bois jusqu’au deuxième étage et s’engouffra dans la cuisine de l’appartement par une modeste porte réservée au personnel. Elle trouva Zofia attablée devant un bol rempli d’un liquide fumant et des viennoiseries.

— Prends le temps de manger, viens t’asseoir ! Tiens, je t’ai préparé ton petit déjeuner.

— Du chocolat ! s’extasia-t-elle. Merci, c’est gentil.

Alphonsine attrapa le croissant que lui tendait Zofia et le trempa avec gourmandise dans le nectar.

— Hum… que c’est bon ! J’ai connu des réveils moins agréables, j’ai l’impression d’être une princesse avec ce petit déjeuner de riche, s’esclaffa la jeune paysanne.

— Ces croissants sont extraordinaires, Mme Chemtov en raffole ! lui expliqua Zofia. Le commis du boulanger les a apportés il y a cinq minutes. Tu vas t’en rendre compte, ici on est bien traités, contrairement à d’autres. Mme Chemtov est une femme adorable. Elle me respecte. J’étais déjà son employée à Varsovie, quand ils ont décidé de venir s’installer à Paris. J’ai choisi de les suivre, car il était hors de question de lâcher de tels patrons. Je ne le regrette absolument pas. Paris est une ville extraordinaire !

— Est-ce que je peux reprendre un deuxième croissant ? demanda Alphonsine, un peu gênée. C’est la première fois que j’en mange…

— Bien sûr, tu peux en consommer autant que tu veux. Dans cette maison, on n’est pas restreintes sur la nourriture. Tu comprendras quand tu verras Faustine !

— Faustine ?

— Une grande maigre rousse.

— Mais je l’ai croisée tout à l’heure. Elle est bizarre…

— La pauvre fille, elle me fait de la peine. Elle est tombée chez une patronne odieuse. Son mari est gentil, mais elle, c’est une vraie garce qui la maltraite en permanence.

— Comment ça ?

— C’est une bourrique détestable qui l’humilie du matin au soir et il arrive même qu’elle reçoive des coups !

Alphonsine, qui buvait les paroles de Zofia, comprenait mieux maintenant la réflexion de Faustine à propos de l’enfer.

— Pourquoi ne part-elle pas ?

— On voit bien que tu débarques ! C’est pas si facile. Où veux-tu qu’elle aille ? Elle ne connaît personne.

— Elle peut très bien changer de famille, insista Alphonsine.

— Jamais de la vie, sa patronne ne lui ferait aucune lettre de recommandation. Au contraire, elle l’enfoncerait en lui faisant une réputation de tous les diables ! s’exclama Zofia.

Alphonsine, horrifiée, pensa que si tel avait été son cas, pour rien au monde elle ne se serait laissée faire.

La gourmandise l’emporta et la jeune Morbihannaise ne put s’empêcher d’engloutir une troisième viennoiserie. Zofia l’observa d’un air amusé. Il régnait dans la pièce une atmosphère de calme et de sérénité. La cuisine était spacieuse et très lumineuse. De grands placards intégrés couleur crème couvraient tout un pan de mur. Un immense évier à deux bacs en porcelaine blanche se trouvait au-dessous d’une imposante fenêtre qui donnait sur la cour de l’immeuble. Le point de cuisson était une magnifique cuisinière à gaz en fonte émaillée ultra-moderne. La pièce était éclairée par de très jolies appliques en pâte de verre d’un jaune très lumineux. Le lieu était d’une propreté irréprochable. Alphonsine s’y sentait bien. Elle devinait que Zofia était une brave fille et son sixième sens lui souffla que toutes les deux allaient bien s’entendre.

Elle apprit que sa collègue avait vingt ans, qu’elle était originaire de Lowicz, un village situé non loin de Varsovie, et qu’elle était l’aînée d’une famille de dix enfants. Ses parents tenaient l’unique commerce du bourg : l’épicerie. Mme Chemtov avait l’habitude de s’adresser à elle en français bien avant leur arrivée à Paris et progressivement, elle était tout naturellement devenue bilingue.

Alphonsine lui raconta à son tour son histoire. Sa famille, son village, Victorine et la raison pour laquelle elle avait choisi de se réfugier à Paris. Zofia l’écouta avec beaucoup d’attention et d’empathie. Entre les deux jeunes collègues, le courant passait.

Vers 7 h 15, on frappa à la porte de service. Zofia se précipita pour aller ouvrir. C’était le fils du boucher qui venait livrer la viande. Ce fut ensuite la valse des livraisons : légumes, fruits, produits laitiers. Tout était réglé comme du papier à musique. Zofia lui dit que c’était tous les matins pareil, sauf le dimanche. Tout en s’affairant à ranger les marchandises, Zofia expliqua à Alphonsine que ses patrons se levaient aux alentours de 8 heures. Ils prenaient leur petit déjeuner dans le salon sur la table basse près de la cheminée, puis Monsieur partait à 9 h 30 pour se rendre à sa librairie dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Madame sortait en général plutôt l’après-midi. Ses activités étaient très variées. Théâtre, musée, concerts, shopping et sport remplissaient son agenda. Les époux Chemtov possédaient une automobile et Sarah Chemtov la conduisait régulièrement. De temps à autre, il lui arrivait d’aller jouer au tennis en dehors de Paris.

— Ta patronne vit comme elle l’entend, c’est extraordinaire, s’écria la jeune Bretonne et j’adore déjà son côté garçon manqué.

— Notre patronne, répondit Zofia affectueusement.

Alphonsine, qui avait l’habitude, débarrassa les bols, fit la vaisselle et essuya la table. Sa collègue fut rassurée de constater qu’elle prenait des initiatives et qu’elle n’avait pas les deux pieds dans le même sabot. En attendant que Mme Chemtov se lève, elles commencèrent à préparer le repas du midi. Zofia avait prévu de cuisiner un chou farci à la viande de veau, une spécialité polonaise. Alphonsine lui expliqua que chez elle, on mangeait aussi du chou avec du porc qu’on appelait kig-ha-farz. Pendant que l’une épluchait les oignons, l’autre fit blanchir les feuilles du légume vert afin de jeter la première eau de cuisson. Elles constatèrent avec surprise qu’elles avaient exactement la même façon de faire. Toutes les deux n’en revenaient pas. Tandis que Zofia continuait la préparation du plat, Alphonsine observa attentivement le travail de cette fille rousse aux yeux noisette dont le visage était recouvert de taches de rousseur. Des milliers de kilomètres les avaient séparés jusqu’à ce jour et pourtant, il y avait beaucoup de similitudes dans les gestes techniques propres à la préparation du plat. Alphonsine proposa de confectionner le dessert. Sa nouvelle complice accepta avec joie. Elle se lança aussitôt dans l’élaboration d’une incontournable douceur de sa région : le kouign-amann. Zofia fut effarée par la quantité de beurre et de sucre que cette dernière incorpora dans la pâte. Ce surplus déclencha un fou rire chez les deux cuisinières. L’ambiance était légère et détendue et les deux collègues prirent beaucoup de plaisir à échanger à propos de leur culture respective. Alphonsine enfourna elle-même son gâteau dans la gazinière. Zofia lui montra comment la faire fonctionner. Alphonsine fut subjuguée par tant de modernité. Dire que chez elle, il fallait passer des heures à chercher du bois, à le ramener à la ferme et enfin à le fendre ! Elle comprit à quel point une simple étincelle et du gaz pouvaient vous faciliter la vie de manière déconcertante.

Alphonsine avait remarqué que Zofia, au moment où elle avait rangé la nourriture dans le réfrigérateur, avait pris soin de séparer la viande et le lait. Celle-ci lui expliqua que c’était un principe de base chez les Juifs et que les aliments kashers se divisaient en trois catégories : la viande, les produits laitiers et le « parevé », c’est-à-dire tout le reste.

— Les aliments ka… quoi ? questionna Alphonsine intriguée.

— Kasher. Ça veut dire propre, bon et sain en hébreu. La nourriture kasher, c’est ce qui est permis et défini par la loi juive.

— Parce que M. et Mme Chemtov sont juifs ?

— Bien sûr, et moi aussi ! répondit fièrement Zofia.

Un air de jazz, qui provenait du salon, vint interrompre leur conversation. Alphonsine fixa Zofia avec des yeux ronds comme des billes. C’était la première fois qu’elle entendait de la musique à l’intérieur d’une habitation.

— C’est le gramophone de Madame, s’empressa de dire Zofia. Vite, préparons-lui son petit déjeuner.

En deux temps trois mouvements, thé, croissants et jus d’orange se retrouvèrent sur un plateau d’argent. Zofia le tendit à Alphonsine.

— Mais… bredouilla celle-ci décontenancée.

— Pas de mais qui compte, allez, en piste. Tu le poses sur la table basse, tu demandes si elle a besoin d’autre chose et tu t’éclipses !

— C’est tout ?

— C’est tout !

— Et M. Chemtov ?

— Tu ne le verras pas cette semaine, il est à Vienne pour un congrès.

Soulagée de savoir que Monsieur était absent, la jeune fille fila au salon. À son entrée, Mme Chemtov qui était assise sur un des fauteuils club lui adressa un large sourire. Alphonsine le lui rendit. Elle fut une nouvelle fois éblouie par l’élégance et la classe de cette femme qui portait un ravissant kimono sur lequel étaient imprimées des cigognes en plein vol dans les tons rouge carmin, or et violet. Elle avait aux pieds de délicates mules en satin assorties à sa tenue.

— Quelles adorables fossettes, s’exclama-t-elle ! Bonjour, chère petite ! avez-vous bien dormi ?

— Bonjour, Madame, très bien, je vous remercie ! Vous avez besoin d’autre chose ?

— Non merci, Alphonsine, c’est parfait ! Allez rejoindre Zofia, je vous verrai tout à l’heure, lui dit-elle gentiment.

— Bien Madame !

Alphonsine regagna la cuisine, toute contente d’elle.

— Mission accomplie ! fanfaronna-t-elle.

— Bon, maintenant que notre patronne prend son petit déjeuner, je mets le plat en chauffe et on file faire la chambre.

— Le gâteau et le chou, qui va les surveiller ? s’exclama Alphonsine, affolée.

— T’inquiète, je les ai positionnés à feu doux !

— À feu doux ? Tu peux régler la température ?

— Ben oui, c’est une cuisinière, ma chère ! rétorqua Zofia comme si c’était évident.

Alphonsine, à moitié rassurée, suivit Zofia à travers un long couloir qui lui parut interminable. Sa nouvelle complice en profita pour lui faire visiter les lieux. La salle de bains laissa la jeune campagnarde sans voix. Celle-ci était grande et très lumineuse dans le même style Art déco que le reste de l’appartement. Un carrelage au sol à damier noir et crème mettait en valeur une baignoire à pattes de lion argenté positionnée en biais au centre de la pièce. Un immense palmier couvrait la moitié d’une fenêtre. Un lavabo en faïence blanche et de forme octogonale était placé juste à côté des toilettes. Alphonsine, qui n’avait jamais vu de W.-C., demanda à Zofia de lui en expliquer leur fonctionnement. Lorsque Zofia tira la chasse, Alphonsine, qui ne s’attendait pas à ce que de l’eau jaillisse de la cuvette, fit un bond en arrière. Zofia éclata de rire et lui précisa qu’elle avait eu la même réaction des années auparavant. Alphonsine, rassurée, se trouva moins ridicule et apprécia la franchise de sa collègue. Elle n’en perdait pas une miette. Son regard parcourut une étagère en verre sur laquelle étaient disposés un ravissant flacon de parfum ainsi qu’une brosse en écaille de tortue et quantité de produits de beauté. Sur une seconde étagère, il y avait un rasoir, un blaireau et du savon à barbe. À la vue de tous ces objets si intimement liés à ses patrons, Alphonsine éprouva une légère gêne. Elle avait la sensation désagréable de faire preuve de voyeurisme. Zofia s’en rendit compte et lui promit de faire tout son possible pour qu’elle se sente bientôt « comme chez elle ».

Elles passèrent ensuite dans la chambre du couple. Alphonsine fut saisie d’admiration devant une coiffeuse en noyer sur laquelle étaient posés quantité de bijoux. Broches, sautoirs en perles, bracelets en argent avec incrustation de pierre, bagues en diamants aux formes improbables et accessoires en brillant pour les cheveux s’étalaient de manière ordonnée.

Un superbe lit corbeille en loupe d’amboine faisait face à une armoire aux contours arrondis qui était dans le même bois précieux que le lit. Une courtepointe grise avait été négligemment repoussée et laissait apparaître une parure en soie beige ainsi que deux gros oreillers accueillants. Un tapis mœlleux aux motifs géométriques qui recouvrait la quasi-totalité du parquet apportait une touche très feutrée à l’ensemble de la chambre. Des voilages blancs d’une grande légèreté filtraient délicatement le soleil du matin. Tout dans cette pièce invitait à la paresse. Tout n’était que raffinement et chic. Alphonsine, subjuguée par cet univers de luxe, repensa avec une pointe de honte au sol en terre battue de la modeste ferme de ses parents.

Zofia s’activait déjà. Elle tapa vigoureusement les oreillers en plume et en secoua le linge de lit par la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon filant. On voyait qu’elle avait l’habitude, car elle était rapide et précise. Alphonsine l’aida. La légèreté des draps en soie et son toucher sensuel l’épatèrent. On était loin de la lourdeur et de la rudesse des draps en chanvre de sa mère. En observant les gestes de Zofia et le résultat, elle s’imagina qu’il lui serait difficile de reproduire un lit aussi parfait. Sans rien laisser paraître, elle fut brusquement envahie par un vent de panique.

Les tâches terminées, elles retournèrent en cuisine. Pendant que le chou mijotait tranquillement dans une cocotte en fonte, une délicieuse odeur de pâte caramélisée commençait à se répandre dans toute la pièce.

— On fait quoi maintenant ? demanda Alphonsine.

— On guette le moment où Madame va faire sa toilette pour aller débarrasser son petit déjeuner puis, lorsqu’elle a terminé, on file nettoyer la salle de bains et on remplace les serviettes.

— Pourquoi ? Elle ne les a utilisées qu’une fois !

— Je les change tous les jours, c’est normal ! rétorqua Zofia.

Alphonsine, qui trouvait que cela était très exagéré, par politesse ne répondit rien.

En attendant que leur patronne soit prête, elles s’installèrent autour de la table et continuèrent à bavarder. Alphonsine demanda à sa nouvelle amie pourquoi Mme Chemtov avait souhaité embaucher une domestique supplémentaire, car visiblement une seule suffisait.

— Je suis asthmatique, j’ai du mal à respirer, lui confia Zofia, et quand les crises sont là, je suis extrêmement fatiguée. Mme Chemtov est une femme si bienveillante qu’elle tient absolument à préserver ma santé.

— Oh, fit Alphonsine navrée d’apprendre cette désolante nouvelle.

Un frisson d’effroi parcourut sa colonne vertébrale, car elle repensa immédiatement à sa petite sœur qui elle aussi avait été très souvent essoufflée. L’image du corps sans vie et le regard absent de Victorine ressurgirent d’un seul coup. Alphonsine, au bord des larmes, chassa sur-le-champ la vision traumatisante de son esprit. Elle s’aperçut tout à coup que sa famille ne lui manquait absolument pas. Au contraire, elle se sentait étrangement libérée.

Vers 10 heures Mme Chemtov les convia toutes les deux dans le salon. Elle constata avec joie que les deux jeunes filles semblaient bien s’entendre.

— Bien, asseyez-vous mesdemoiselles, je vais vous expliquer comment nous allons nous organiser. Tout d’abord, vous aurez chacune une journée et demie de congé par semaine. À vous de choisir les jours qui vous conviennent le mieux. De plus, concernant la répartition du travail, je vous fais confiance, vous vous arrangerez entre vous. Puis en se retournant vers Alphonsine : je souhaite, ma chère enfant, vous accompagner demain au Bon Marché pour que vous puissiez sélectionner quelques tenues qui viendront compléter votre garde-robe.

Alphonsine, qui semblait figée, ne répondit pas.

— Alphonsine vous m’écoutez ? demanda Sarah Chemtov qui ne comprenait pas le mutisme soudain de sa jeune servante.

Pour la seconde fois, toujours aucune réaction.

— Alphonsine, êtes-vous avec nous ?

— Euh… oui Madame. Excusez-moi ! dit platement celle-ci qui semblait revenir de très loin.

— Et bien que vous arrive-t-il ? Quelque chose ne va pas ?

— Vous êtes en… pan… pantalon Madame ! lâcha subitement l’adolescente.

Sarah Chemtov, loin de s’offusquer par l’attitude de la jeune provinciale, éclata d’un rire franc et sonore.

— Voyez-vous Alphonsine, je choisis toujours mes tenues en fonction de mes activités. Cet après-midi, je vais faire une grande promenade au bois de Vincennes et j’aime être à l’aise lorsque je marche.

Alphonsine, qui n’avait écouté que d’une oreille les explications de sa patronne, ne pouvait détacher son regard de cet habit masculin à la coupe droite et longiligne qui donnait à Mme Chemtov une silhouette androgyne assumée.

— Cela se fait beaucoup à Paris, vous savez. N’ayez crainte, vous allez vous y habituer. D’ailleurs, je vous conseille d’en porter vous aussi, c’est très pratique ! lui dit-elle avec un soupçon de malice dans la voix. Et puis, c’est également, pour nous les femmes, un geste fort politiquement parlant, poursuivit-elle, mais ça, c’est un autre débat…

Alphonsine, qui n’avait pas trop bien compris le rapport entre une femme travestie en homme et la politique, ne sut que répondre.

— Je déjeunerai à midi trente, leur indiqua-t-elle.

— Bien Madame, répliquèrent en chœur Alphonsine et Zofia.

Sarah Chemtov, attendrie par tant de naïveté, regarda s’éloigner celle qui venait d’enter à son service.

Le reste de la journée se passa paisiblement. Zofia forma patiemment Alphonsine à son nouvel emploi. La jeune Bretonne prenait ses marques et commençait à se sentir comme un poisson dans l’eau. La propreté, le luxe et la douceur de vivre qu’elle découvrait lui plaisaient. Dans ses rêves les plus fous, elle n’en aurait pas espéré tant. L’appartement respirait l’harmonie et la quiétude.

Elles remontèrent au sixième à vingt-deux heures. Zofia lui fit visiter sa chambre qui était identique à la sienne. Elle avait toutefois beaucoup plus de vêtements et d’objets personnels, notamment des livres.

— Tu as des livres ? lui demanda Alphonsine, interloquée.

— J’adore les romans ! lui répondit-elle avec excitation. Souhaites-tu en commencer un ce soir ? Vas-y, choisis celui qui t’inspire !

— Je ne sais pas lire, avoua Alphonsine embarrassée.

— Et bien, ça peut s’arranger, je veux bien t’apprendre, si tu le désires !

Alphonsine, très émue et touchée par l’extrême gentillesse de cette jeune fille qui n’était encore qu’une inconnue la veille, lui tomba dans les bras.

— Merci Zofia ! C’est très généreux de ta part, articula-t-elle en sanglotant.

— On est amies maintenant, n’est-ce pas ?

— Pour sûr, on l’est ! répondit Alphonsine qui avait retrouvé le sourire.

Lorsqu’elle ressortit de chez Zofia, elle croisa Faustine dans le couloir, qui venait tout juste de remonter elle aussi. Alphonsine qui, depuis qu’elle avait appris les misères que subissait sa pauvre collègue, la salua aimablement et lui demanda de la suivre jusqu’à son petit nid douillet. Cette dernière, surprise s’exécuta. Une fois arrivée dans sa chambre, elle lui tendit la collation qui était restée sur la table de nuit et qu’elle n’avait pas touchée. Faustine eut le regard qui s’illumina à la vue du généreux morceau de fromage, de la grosse pomme rouge et de l’appétissant biscuit au miel. Faustine, reconnaissante, déposa un baiser sur la joue de sa collègue. Les deux jeunes bretonnes exilées se promirent l’une et l’autre d’apprendre à mieux se connaître.

Alphonsine, un peu embarrassée d’avoir laissé sa couche défaite, se mit à imiter les gestes que Zofia avait exécutés le matin même dans la chambre de Mme Chemtov. Lorsqu’elle eut fini, elle observa son travail. Elle avait encore des progrès à faire. Elle aéra sa pièce et fit une toilette appliquée, puis se glissa avec bonheur dans son grand lit accueillant. Elle repensa à la déclaration de Mme Chemtov qui lui avait aimablement proposé de compléter sa garde-robe au Bon Marché. Quel était cet endroit ? De quoi parlait-elle ? Elle regretta aussitôt de ne pas s’être renseignée auprès de Zofia. Il lui tarda soudain d’être au jour suivant pour obtenir les réponses à ses questions. Malgré une grande excitation, progressivement le sommeil eut raison d’elle et elle sombra dans les bras de Morphée en souriant.

Le lendemain aux aurores, une douce voix lui murmura :

— Alphonsine, lève-toi. Il est 6 heures !

L’adolescente, qui dormait profondément, bondit d’un coup hors de ses draps et se retrouva en deux temps, trois mouvements à la porte. Elle passa la tête dans l’embrasure et vit Zofia qui affichait de nouveau une mine réjouie. Elle se prépara rapidement et, cette fois-ci, s’appliqua à faire son lit. Elle avait hâte de rejoindre son amie déjà en bas pour savourer les délicieux croissants beurrés et l’onctueux chocolat chaud. En pénétrant dans la cuisine, sa nouvelle complice la taquina gentiment.

— Il va falloir demander à Madame qu’elle te fournisse un réveil !

Alphonsine approuva d’un mouvement de tête.

— Dis-moi Zofia, c’est quoi le Bon Marché ?

— Un endroit de rêve ! s’exclama-t-elle

— C’est-à-dire ? questionna Alphonsine qui piaffait d’impatience.

— Je ne sais pas si je suis autorisée à t’en parler, lui rétorqua son amie qui souhaitait visiblement la faire marcher. C’est en quelque sorte une caverne d’Ali Baba pour nous les femmes…

Zofia, d’humeur taquine, attendit sa réaction qui, bien entendu, ne tarda pas.

— Tu es une sadique. Dis-m’en plus ou je t’étrangle, s’agita Alphonsine en faisant semblant de lui serrer le cou.

De petits coups frappés à la porte de service vinrent interrompre leur jeu. Alphonsine, qui se sentait beaucoup plus à son aise que la journée précédente, alla ouvrir. Un charmant jeune homme d’une vingtaine d’années lui tendit un énorme bouquet de lys pourpres commandés par Mme Chemtov la veille. Troublée par l’apparition de ce beau blond athlétique, elle s’empara maladroitement des fleurs.

— On dirait que ça rigole bien ici ! lui lança-t-il d’une voix malicieuse. À bientôt j’espère, poursuivit-il avec un sourire enjôleur qui laissait apparaître des dents d’une blancheur éclatante.

En refermant derrière lui, Alphonsine, intriguée, interrogea Zofia :

— C’est qui ? Comment s’appelle-t-il ? Il livre souvent ?

— Oh ! là, là… Le Bon Marché ne t’intéresse plus on dirait ! lui dit Zofia en la bousculant un peu. Paris réserve bien des surprises, jeune demoiselle !

— Décidément, cette phrase me plaît de plus en plus ! s’écria-t-elle en tourbillonnant.

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