L'ombre d'un secret
Chapitre 23
Sur les hauteurs de Trouville-sur-Mer, printemps 1989
Alphonsine inspira avec délice une grande bouffée d’air frais iodé. La vue depuis le promontoire était superbe. Elle observa le lever du soleil qui provoquait des milliers d’éclats brillants sur la mer. Face à ce spectacle magique, le chant mélodieux des oiseaux qui volaient de branche en branche dans les immenses arbres ajoutait un soupçon de grâce à cette journée qui s’annonçait tranquille. En apparence seulement car ce qu’elle ressentait au fond d’elle s’avérait bien différent.
L’imposante glycine qui occupait presque toute la façade de la maison de campagne de Julien et Ivan ainsi que les rosiers de l’allée donnaient à la demeure des allures de cottage anglais. Depuis que ses amis l’avaient acquise dans les années 1970 et qu’ils lui avaient confié le double des clés, l’endroit était devenu son refuge.
Elle attacha les boutons de son gilet en laine d’Écosse puis s’avança vers le chemin qui menait directement à la petite station balnéaire en contrebas. Il ne fallait que dix minutes pour rejoindre la boulangerie la plus proche. Malgré ses quatre-vingt-deux ans, sa démarche était alerte. Sa taille s’était un peu épaissie, mais elle avait conservé son maintien et sa grâce naturelle. Sa chevelure était désormais blanche et les rides de son visage étaient douces et harmonieuses.
Quand elle pénétra dans le commerce, le maître des lieux, un homme affable qui ressemblait au célèbre acteur Bourvil, l’accueillit avec un grand sourire.
— J’ai appris que vous étiez arrivée hier soir. Ça fait plaisir de vous revoir. Je vous ai préparé vos croissants, comme d’habitude, lui annonça-t-il joyeusement.
Les viennoiseries dorées et beurrées à souhait mirent soudain à Alphonsine l’eau à la bouche.
— Je ne sais pas si je vais pouvoir résister jusqu’à la maison, s’exclama-t-elle. Quelle odeur délicieuse ! Je me souviens, lorsque j’ai goûté pour la première fois à ces merveilles, j’avais dix-sept ans…
— J’ai appris la nouvelle. Comment se porte ce pauvre Ivan ? s’enquit le boulanger.
— Il est anéanti. Il a beaucoup maigri et ne touche pratiquement plus à ses pinceaux.
— Il faut dire qu’il a vécu quelque chose de terrible. Voir son compagnon mourir sous ses yeux, c’est dur. Et vous, ma chère Alphonsine, comment allez-vous ?
— Bien, je vous remercie. Ma fille, mon gendre et ma petite-fille sont très présents et cela m’aide beaucoup.
En vérité, elle mentait. Son moral n’avait jamais été aussi bas.
L’hiver avait été assombri par la disparition de Julien un soir de décembre. Ivan et lui étaient en train de dîner paisiblement sur la table basse du salon devant une rediffusion du film Autant en emporte le vent lorsque Julien avait été pris d’un léger malaise. Ivan s’était précipité pour lui dégrafer son col de chemise, mais soudain, sans crier gare, le cœur de Julien avait subitement cessé de battre. Pour tout le monde, ce fut un choc terrible, car personne ne s’y attendait et surtout pas Alphonsine qui l’avait eu en pleine forme au téléphone une heure auparavant. Depuis, six mois s’étaient écoulés et le chagrin était toujours présent. Faire le deuil de l’homme de sa vie était pour elle un obstacle infranchissable. On ne pouvait se défaire d’une amitié profonde et sincère vieille de soixante-cinq ans. Le manque de lui était une horrible épreuve de chaque jour qu’elle tentait de surmonter avec le plus de dignité possible.
Lorsqu’elle revint au « cottage », elle retrouva Ivan vêtu d’un élégant pyjama de soie bordeaux occupé à préparer le café dans la cuisine.
— Bonjour ma belle. J’ai dormi comme un loir, et toi ?
— Je dors toujours comme un bébé dans ce havre de paix.
— À la bonne heure ! Tout est prêt, j’ai dressé la table sous la glycine, je te rejoins dans une minute.
Alphonsine disposa les appétissants croissants dans une corbeille en osier et s’installa à un petit guéridon en fer forgé. L’odeur naissante des grappes de fleurs mauves vint lui chatouiller agréablement les narines. La vision de Julien perché sur une échelle en bois, taillant la plante grimpante, lui sauta au visage. L’envie de pleurer la submergea.
— À quelle heure arrive Hélène ? lui cria Ivan.
Alphonsine sursauta et Julien s’évapora aussitôt. Elle se racla la gorge avant de répondre.
— Son train est prévu à 10 heures à la gare de Deauville. Merci, Ivan, de l’avoir invitée. Un peu d’animation va nous changer les idées.
— Et on peut lui faire confiance pour ça : depuis qu’elle est présidente de l’association, elle a toujours une multitude de choses à nous raconter !
Alphonsine avait démissionné de son poste en 1984. Trop fatiguée pour continuer à militer, elle avait demandé à Hélène de prendre sa succession, laquelle avait immédiatement accepté. Hortense avait donc tout naturellement remplacé Hélène dans son rôle de secrétaire.
Cette année fut pour Alphonsine une période insupportable comme elle le rappelait souvent, car le 22 septembre avait été marqué par la réconciliation officielle de la France et de l’Allemagne. Pour elle, l’inconcevable venait d’arriver. Comment pouvait-on pardonner l’intolérable ? La vue d’Helmut Kohl et de François Mitterrand main dans la main lors de la cérémonie d’anniversaire du soixante-dixième déclenchement du premier conflit mondial avait suscité chez elle un dégoût que personne n’avait vraiment compris. Son entourage avait beau lui expliquer que ce geste historique était le début d’un rapprochement politique entre les deux pays, rien n’y faisait. Elle affirmait haut et fort qu’un Boche resterait toujours un Boche. Sa fille, indignée par ces mots d’une autre époque, ne reconnaissait plus sa mère dans ces moments-là. Elle qui d’ordinaire n’était que douceur et tolérance se braquait systématiquement lorsque l’on évoquait le peuple allemand. Hortense avait plusieurs fois abordé ce sujet épineux avec Julien, mais celui-ci rabâchait inlassablement que la guerre laissait des blessures qui ne cicatrisaient jamais. Il n’allait jamais plus loin dans ses explications, ce qui avait le don de la faire bouillir. Même Sophie, qui pourtant était très complice avec sa grand-mère, n’obtenait jamais aucune information malgré ses demandes répétées. Le mystère demeurait.
La semaine normande fut entrecoupée d’averses et de soleil radieux. Hélène faisait du mieux qu’elle pouvait pour distraire ses amis, mais elle voyait bien que leurs esprits étaient ailleurs. Bien qu’ils n’en parlaient jamais, ils vivaient tous deux avec le fantôme de Julien. Ivan portait constamment une écharpe en cachemire beige qui sentait toujours l’odeur de son bien-aimé. Cette présence invisible le rassurait. Il disait que l’étoffe douce et soyeuse le reliait encore intimement à son amoureux.
Un après-midi, tandis qu’Ivan s’occupait du jardin, Hélène et Alphonsine en profitèrent pour faire une grande balade sur la plage. Le bruit des vagues mélangé au cri des mouettes la ramenait invariablement en arrière. Émue, elle se laissa aller à quelques confidences.
— Cet endroit me rappelle mes vacances passées avec Sarah et Ruben Chemtov. J’avais une trentaine d’années et la vie devant moi… Zofia était radieuse.
— Où était-ce ? demanda Hélène.
— En Bretagne, dans le golfe du Morbihan. Ce fut un merveilleux printemps de retrouvailles.
Hélène, surprise par cette annonce, se souvint qu’Alphonsine lui avait un jour affirmé qu’elle n’avait jamais mis les pieds en Bretagne.
— Je croyais que tu ne connaissais pas cette région ! Des retrouvailles avec qui ?
— Avec moi-même et les… autres.
— Les autres ?
— Des personnes que je n’avais pas vues depuis longtemps.
— Tu étais en lien avec des Bretons ?
— Tu sens les embruns ? Et cette lumière ! C’est extraordinaire, ça me procure systématiquement la même sensation, celle d’être vivante et connectée aux éléments.
— Tu n’as pas répondu…
— A-t-on toujours besoin d’obtenir des réponses… ?
— Je te trouve bien énigmatique, ma chère !
Alphonsine se mura dans un silence qui en disait long. Hélène comprit le message et n’en rajouta pas. Une fois de plus, sa complice préférait fuir les questions. La Manche, qui se faisait chahuter par le vent du large, s’était teintée d’une couleur grise que de gros rouleaux mousseux blancs à la surface de l’eau venaient sublimer. Les deux femmes restèrent à admirer un moment ce spectacle fascinant.
Rentrée quatre jours plus tard à Paris, Alphonsine ne mit pratiquement pas le nez dehors de tout l’été, car à chacune de ses sorties elle se sentait agressée par une foule de plus en plus pressée et stressée. Un soir, sans qu’elle sache trop pourquoi, elle était revenue pour la première fois dans la cour où le drame de sa vie s’était déroulé. Cela faisait tout juste quarante-six ans. Mis à part les poubelles qui n’étaient plus en fer mais en plastique et la présence de scooters garés le long du mur, le lieu n’avait pas changé. L’odeur d’humidité et les bruits feutrés provenant des appartements étaient restés les mêmes. Au milieu de cet endroit impersonnel et glauque, tiraillée entre la haine que lui inspirait son violeur nazi et la joie d’être devenue mère, elle avait longuement fixé l’emplacement exact où Hortense avait été conçue. Comment cet homme avait-il pu se transformer en prédateur en une fraction de seconde ? Cette question, elle se l’était posée à maintes reprises, sans obtenir de réponse. La seule chose dont elle était certaine était que même le pire des monstres était capable d’engendrer le meilleur.
Sa fille, son secret. Son bonheur et son humiliation à la fois.
Mercedes, en voyant qu’Alphonsine avait tendance à se replier de plus en plus sur elle-même, s’alarma. Elle fit part de ses inquiétudes à Hortense. Par conséquent, toute la tribu instaura un roulement pour passer quotidiennement chez elle. Sophie lui présenta son petit ami, Hélène l’abreuva d’informations concernant l’association, Ivan la gava de pâtisseries à l’heure du thé et Hortense lui raconta les derniers potins de l’hôpital. Mais c’était peine perdue. On voyait bien qu’elle était ailleurs. Elle restait assise à écouter mais ne prenait jamais part à la conversation. Un matin, dans la cuisine, alors que Mercedes finissait le repassage d’une pile de vêtements, Alphonsine fit irruption dans la pièce et lui tendit la boîte en bois qui contenait le pan caché de sa vie.
— Tenez Mercedes, je vous confie ceci. Je ne veux pas que ma fille tombe dessus quand je ne serai plus là.
— Mais Madame, je…
— Asseyez-vous Mercedes, s’il vous plaît.
Interloquée, cette dernière s’exécuta et prit l’objet avec d’infinies précautions.
— Voyez-vous, la vie réserve bien des surprises. À dix-sept ans, je ne savais ni lire ni écrire. J’ai milité pour la cause des femmes, ma carrière professionnelle a été une réussite, mes anciens patrons m’ont légué leur superbe appartement qui vaut maintenant une fortune et je suis devenue mère sans l’avoir souhaité. Toutes ces choses que je n’avais pas planifiées, c’est inimaginable !
Avant de poursuivre, elle inspira fortement.
— Ce coffret contient des éléments sur l’identité du père de ma fille. J’ai longuement hésité à le lui remettre, car elle est en droit de connaître la vérité, mais, pour tout vous avouer, je n’en ai pas le courage… et encore moins la force !
— Et… que dois-je en faire, Madame ?
— Gardez-le et tant que je serai en vie, ne lui dites rien, c’est mieux comme ça.
— En êtes-vous sûre ?
— Depuis mon infarctus, je ne suis plus sûre de rien, surtout depuis que Julien nous a quittés ! C’est terrible comme il me manque. J’ai l’impression qu’on m’a arraché une partie de moi-même.
— Mais Ivan est toujours là, Madame.
— Oui, c’est vrai je l’adore, mais ce n’est pas pareil…
Un couple de pigeons se posa bruyamment sur le rebord de la fenêtre. Le mâle entama une parade nuptiale et son roucoulement résonna dans toute la pièce. Alphonsine sourit en laissant apparaître ses deux fossettes.
— Lorsque j’ai vu pour la première fois Julien, je venais d’arriver à Paris et je ne connaissais rien à la vie. Je suis immédiatement tombée amoureuse de lui. Il était tellement beau ! Lui et Sarah Chemtov ont fait de moi la femme que je suis devenue.
— Vous veniez d’arriver à Paris ? reprit Mercedes, interrogative. Mais je croyais que vous aviez grandi à l’orphelinat de la rue du Faubourg-Saint-Antoine ?
— Ne cherchez pas à comprendre, esquiva gentiment Alphonsine, qui s’aperçut subitement qu’elle en avait trop dit. Nous avons tous notre jardin secret, n’est-ce pas ?
— Oui Madame, répondit poliment Mercedes.
— Merci, Mercedes, vous me rendez un immense service. Maintenant que je sais que ce coffret est entre vos mains bienveillantes, je me sens plus légère à présent. Et si un jour Hortense devait connaître son contenu, je préfère que cela ne soit pas de mon vivant, non pas par lâcheté, mais par pudeur… Toute ma vie j’ai voulu la préserver du regard et des jugements des autres.
— Vous pouvez me faire confiance, Madame, j’en ferai bon usage. Solidarité féminine !
Alphonsine plongea ses grands yeux verts dans ceux de Mercedes et lui sourit. Les deux femmes, une nouvelle fois, se comprenaient.
*
La pluie fine et pénétrante de novembre s’était abattue sur Paris depuis plus de quinze jours. Alphonsine avait beau pousser la température de son appartement jusqu’à vingt-cinq degrés, elle n’arrivait pas à se réchauffer. Elle grelottait. Elle avait désormais la paresse de se maquiller, et ses bijoux restaient dans le tiroir de sa coiffeuse. Ses jolies robes avaient été remplacées par des vêtements plus douillets et plus confortables.
Tous les matins se ressemblaient. Mercedes, à qui on avait demandé de venir tous les jours à 8 h 30, assistait invariablement à la même scène : Alphonsine assise dans le salon face à la fenêtre, le regard dans le vide. Noyée dans ses pensées, elle fixait le ciel nuageux et terne. Un après-midi d’orage soutenu, au moment où Mercedes s’apprêtait à partir, Alphonsine avait éclaté en sanglots. La fidèle aide ménagère s’était immédiatement agenouillée près d’elle et lui avait pris la main sans prononcer aucune parole. Elle avait respecté ses pleurs et avait pudiquement attendu. Après de longues minutes, Alphonsine avait fini par sécher ses larmes. Sa patronne lui avait alors expliqué qu’elle se sentait agressée par ce début d’automne maussade. En réalité, le vent, le froid et la pluie faisaient remonter en elle le vécu de son enfance. La grisaille poisseuse la renvoyait dans les rues de son village les petits matins où elle traînait piteusement sa carriole chargée de produits de la ferme pendant que les nantis étaient encore lovés au chaud sous leurs épais édredons de plume. Bizarrement, elle avait presque l’impression que c’était hier, comme si sa vie à Paris s’était effacée d’elle-même pour laisser place à des souvenirs enfouis beaucoup plus anciens. Sa jeunesse dans la lande bretonne. Son étang. Sa famille. Victorine, inerte sur le lit. Sa mère. Elle essayait vainement de retrouver l’intonation de sa voix, mais n’y parvenait jamais. Pourquoi était-on capable de se remémorer parfaitement une mélodie et oublier la voix des êtres que l’on a aimés ? Depuis la mort de Julien, la nostalgie creusait un sillon un peu plus profond chaque jour dans sa chair et le besoin de recouvrer des sensations liées à son enfance la happait bien malgré elle chaque minute qui passait.
À presque quatre-vingt-trois ans, l’envie, comme à ses dix-sept ans, de vouloir changer de vie la reprenait.
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