L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 14 sur 35

Pages du PDF

L'ombre d'un secret

Chapitre 13

Hôtel Lutetia, début novembre 1943

Accoudé à la fenêtre de son bureau qui donnait sur la rue de Sèvre, le commandant Johannes Hohenburg était d’une humeur massacrante. Il venait de recevoir une lettre de sa femme Magda qui lui décrivait en détail la vie insupportable qu’elle menait à Berlin depuis que les Américains et les Anglais avaient entamé leur campagne de bombardement sur la ville. Depuis trois semaines, la métropole subissait quotidiennement des raids aériens qui, disait-elle, avaient rendu pratiquement sourd leur fils Stefan. Le jeune garçon de huit ans, complètement terrorisé, passait ses journées dissimulé sous son lit. Gabriella, la domestique, ne pouvait faire autrement que de lui apporter ses repas dans sa cachette si elle voulait qu’il s’alimente.

Au fil des pages, Magda Hohenburg lui expliquait que les quartiers les plus touchés par ces bombardements se situaient à l’ouest et au centre. Le secteur de Charlottenburg où ils résidaient était en plein milieu de cette zone. Par chance, leur immeuble avait été épargné. Les dégâts dans la capitale étaient colossaux et des milliers de civils avaient perdu la vie. Un quart des logements étaient devenus inhabitables. Au grand dam de son épouse, l’église du Souvenir de l’Empereur Guillaume, où ils s’étaient unis, avait été quasiment détruite en une nuit. Malgré tout, le moral des Berlinois n’avait pas fléchi pour autant et il était hors de question de capituler : la population tenait bon.

Magda racontait aussi (avec une fierté non dissimulée) que les défenses de Berlin, ainsi que ses services indispensables comme l’eau et l’électricité marchaient encore. Malheureusement, le bâtiment administratif de la Waffen-SS avait été sérieusement endommagé, provoquant la mort de nombreux fonctionnaires nazis. Johannes enrageait. Aveuglé par son fanatisme, il était plus affecté par le fait que ses ennemis s’en étaient pris à son ancien quartier général que par la surdité prématurée de son petit garçon.

Cela faisait un peu plus de trois ans à présent qu’il était basé à Paris. Sa femme, qui avait eu pour fâcheuse habitude de débarquer régulièrement à l’improviste, se comportait durant ses séjours en véritable conquérante. Son attitude d’enfant gâtée irritait Johannes en permanence. Il subissait la présence de son épouse comme la cuillère d’huile de foie de morue qu’il était obligé, enfant, d’avaler de force. En septembre, lors de sa dernière visite, excédé, il l’avait sommée de ne plus remettre un pied à Paris. Celle-ci, vexée, s’en était retournée en Allemagne et n’avait plus donné signe de vie jusqu’à ce courrier qu’il tenait maintenant entre ses mains.

Johannes allait mal. Pour la première fois depuis le début de la guerre, les troupes du Troisième Reich déchantaient. Le premier grain de sable avait été introduit en 1942 par un officier britannique, le commandant Montgomery qui, en Afrique du Nord, avait brillamment délogé l’Afrikakorps du maréchal Rommel des territoires qu’elle occupait. Johannes, qui avait difficilement encaissé cette humiliation, avait été de nouveau ébranlé en février 1943 par la défaite de l’armée allemande sur le front de l’Est. Les forces de l’URSS, après six mois d’affrontement acharnés, avaient réussi à repousser les troupes de la Wehrmacht : Stalingrad était sauvée. Enfin, en juillet de la même année, le débarquement de militaires américains, britanniques, français et canadiens sur les côtes siciliennes avait fini par lui faire perdre définitivement le moral.

Du côté des Alliés, l’espoir renaissait : l’armée d’Adolf Hitler n’était finalement pas invincible. Sentant le vent tourner, de plus en plus de Français rejoignaient les rangs des combattants de l’ombre qui, sous les ordres du général de Gaulle, s’organisaient de mieux en mieux. Surmontant leurs divisions politiques, stratégiques et sociales, les résistants de la zone libre et ceux de la zone occupée s’étaient entendus pour unifier leurs actions sur tout le territoire. Ainsi, leurs attentats et leurs sabotages n’étaient plus des actes isolés, mais étaient devenus des opérations minutieusement coordonnées.

Dans ce contexte de tension extrême, à Paris, Johannes croulait sous les lettres de dénonciation. Avec l’aide de la Gestapo, il procédait à des centaines d’arrestations et faisait exécuter beaucoup d’otages innocents. Il travaillait quinze à dix-huit heures par jour tant et si bien que son QG était devenu sa deuxième maison. Cette guerre le fatiguait et il ressentait de plus en plus de doutes quant à l’issue du conflit. La jeune femme au parfum de violette qu’il croisait régulièrement dans le quartier occupait souvent son esprit. Depuis son bureau, il la voyait souvent faire la queue à la boulangerie d’en face. Il aimait l’observer. Elle était belle. Toutefois, ces derniers temps, il avait remarqué que quelque chose avait changé en elle. Son visage n’était plus aussi éclatant. Son joli sourire et ses deux fossettes avaient disparu. Elle se tenait désormais à l’écart des autres et, il le voyait bien, évitait toutes conversations. Que lui était-il arrivé ?

Sa secrétaire interrompit sa rêverie. Elle lui apportait une pile de dossiers à signer. Au moment où il s’apprêtait à s’installer derrière son bureau, soudain il l’aperçut. Elle était là. Comme chaque jour, elle venait chercher son pain.

— Appelez-moi le sergent Krauss, vite !

L’assistante tourna immédiatement les talons et disparut en un éclair.

— Commandant, vous m’avez demandé ?

— Approchez-vous, sergent. Vous voyez la jeune femme aux cheveux châtain clair ondulés ? Elle est vêtue d’un manteau beige et de bottines marron…

— Oui mon commandant, je la vois. Dois-je l’arrêter ?

— Non ! Suivez-la simplement. Je veux savoir où elle habite et qui elle est. Tâchez d’obtenir ces renseignements. Rompez !

— À vos ordres mon commandant !

En un claquement de talons, le soldat disparut aussitôt. Johannes admira une nouvelle fois la belle inconnue. Il n’avait pas la tête au travail. Midi approchait et il avait faim. Les dossiers pouvaient attendre. Il attrapa son manteau et sa casquette puis passa en trombe devant le bureau de sa secrétaire. Cette dernière, médusée, le regarda s’éloigner. Fait rarissime, il ne lui avait donné aucune consigne. En arrivant sur le trottoir, il tomba nez à nez avec le sergent Krauss qui patientait pour prendre en filature la « suspecte ». En traversant la rue pour se rendre à La Coupole, sa brasserie préférée, il l’aperçut soudain à l’intérieur de la boutique. Leurs regards se croisèrent et Johannes, décontenancé, la dévisagea intensément. Elle ne se détourna pas et ses yeux verts plongèrent dans les siens. Décidément, elle était vraiment très belle. Une folle pensée parcourut son esprit : et s’il l’abordait ? Il s’arrêta de marcher et continua à la fixer. Lorsqu’elle sortit de la boutique, elle passa volontairement à sa hauteur en le snobant effrontément. Elle portait toujours cet envoûtant parfum de violette. Johannes, intimidé, n’osa finalement pas l’accoster. Il la regarda s’éloigner. Qui était-elle ?

Patience, car il aurait bientôt la réponse.

Encore sous le coup de l’émotion, Alphonsine retrouva la rue du Cherche-Midi avec soulagement. En pénétrant dans le hall de son immeuble, elle alla frapper directement chez Mme Morel. La concierge lui ouvrit rapidement.

— Quelque chose ne va pas, Alphonsine ?

— Mme Morel, je commence sérieusement à me poser des questions.

— À quel propos ?

— Vous vous souvenez de l’officier SS qui m’avait rattrapé il y a quelques mois pour me rendre la monnaie que j’avais oubliée sur le comptoir de la pharmacie ?

— Euh… oui, je me souviens.

— Eh bien, figurez-vous que, depuis, je le recroise régulièrement. Il n’arrête pas de m’observer. Il me fixe sans cesse. D’habitude, je l’ignore, mais allez savoir pourquoi, aujourd’hui, comme une idiote, j’ai soutenu son regard et je l’ai un peu provoqué ! À un moment, j’ai même cru qu’il allait venir me parler ! Que me veut-il à la fin ?

— Ça n’est pas bien compliqué à comprendre, s’esclaffa la concierge. Vous lui plaisez, voilà tout !

— Moi ? Plaire à un Boche ? Il ne manquait plus que ça ! Que dois-je faire ?

— Continuez à faire comme si de rien n’était. Ignorez-le et, surtout, fuyez son regard !

— Vous avez raison, madame Morel, mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

Alphonsine déposa un baiser sur la joue de la concierge et se dirigea vers le grand escalier. Depuis que Zofia était décédée, Mme Chemtov avait insisté pour qu’elle s’installe auprès d’eux dans une des chambres de leur appartement. Alphonsine avait accepté sans broncher, car remonter au sixième sans Zofia lui déchirait le cœur. Une fois de plus, elle préférait fuir plutôt que d’affronter la réalité trop pénible à ses yeux.

Alphonsine, en arrivant dans le vestibule, s’annonça.

— Je suis de retour, Madame, je file en cuisine.

Pas de réponse.

— Madame ?

Ne percevant toujours pas de réaction, elle se dirigea vers le salon. Personne. Soudain, elle entendit des pleurs qui provenaient de la salle de bains. Prudemment, elle s’avança dans le couloir, mais fut stoppée net par un hurlement déchirant. Sans réfléchir, elle lâcha ses maigres commissions qui se répandirent sur le parquet et se précipita vers la pièce d’eau. Sarah Chemtov, assise par terre et appuyée contre la baignoire, fixait à ses pieds des feuilles froissées. Son mari, qui se tenait debout près du lavabo, était lui aussi en larmes.

— C’est affreux ce qu’il se passe ! Affreux ! Comment ont-ils pu ! hurla soudain Sarah Chemtov.

— De quoi parlez-vous, Madame ? demanda Alphonsine en sursautant.

— Les nazis ont parqué les Juifs comme des chiens dans un ghetto à Varsovie et ils les martyrisent depuis des années. Leurs conditions de vie sont épouvantables ! Mon père a écrit ces lignes il y a dix mois. Un homme a déposé le pli anonymement ce matin chez Mme Morel. On ne le connaît pas. Il est reparti sans rien dire.

Sarah Chemtov rassembla toutes les pages et les tendit à Alphonsine. Elle fut d’abord frappée par la calligraphie fragile et maladroite. Elle le fut encore plus lorsqu’elle s’aperçut que la lettre était rédigée en français.

— Tenez, Alphonsine, lisez. C’est monstrueux !

La jeune femme prit délicatement les feuilles des mains tremblantes de sa patronne et s’assit près d’elle. Celle-ci posa sa tête sur son épaule. Ce geste intime de sa part la mit quelque peu mal à l’aise, mais très vite elle comprit que cette dernière avait besoin de réconfort et de chaleur humaine. Elle entreprit la lecture à voix haute.

Moïse Abergel racontait à sa fille la vie que son épouse et lui-même menaient depuis que les Allemands avaient créé, en octobre 1940 (le jour de la fête du Yom Kippour), un ghetto encerclé par de hauts murs de trois mètres dans le centre de Varsovie. Et ce qu’il décrivait était terrifiant.

La peine de mort était prononcée pour tous ceux qui tentaient de s’échapper, de même que pour tous ceux qui les aidaient à fuir. Pris au piège, il était pratiquement impossible d’en sortir, mais lorsque parfois cela arrivait, les représailles étaient terribles. Les SS distribuaient des punitions générales et parfois même leur haine les poussait à effectuer des assassinats collectifs sur les places publiques. Entassés avec quatre autres familles dans leur appartement, ses parents n’avaient d’autre choix que de cohabiter avec des individus qui leur étaient jusqu’alors inconnus. Dès le début de leur enfermement, la faim et les maladies avaient fait des ravages. Pour ajouter à leur malheur, les rats, les poux et les puces étaient à l’origine du typhus qui s’était répandu comme une traînée de poudre. Une des femmes qui occupait leur logement avait été atteinte par la terrible affection et ils avaient été témoins de ses violentes douleurs musculaires et de ses maux de tête atroces. Avant de succomber, une fièvre élevée l’avait fait délirer pendant plusieurs jours. Son père précisait que, finalement, c’était « une chance » pour elle d’avoir rendu son dernier souffle auprès des siens, car parmi les deux hôpitaux que comptait le ghetto, les malades étaient regroupés à trois ou quatre par lits et l’hygiène y était déplorable. Les médecins juifs manquaient cruellement de médicaments et de matériel.

Alphonsine releva la tête et fixa Ruben Chemtov d’un air épouvanté. Celui-ci lui fit signe de continuer.

Les Allemands, afin de faire régner l’ordre au sein de cette ville dans la ville, leur avaient imposé la constitution d’un Conseil juif, le Judenrat, dont la fonction était de représenter les Juifs du ghetto face à l’Occupant. M. Abergel expliquait également qu’on les avait aussi obligés à fonder leur propre police. Ces deux exigences n’étaient en réalité qu’une façade cynique et hypocrite pour forcer les victimes elles-mêmes à faire appliquer les lois antisémites des SS à l’intérieur de leur prison à ciel ouvert.

Une première vague de déportations avait eu lieu de juillet à septembre 1942. Près de trois cent mille innocents avaient été arrêtés. Certains disaient qu’on les envoyait en Allemagne pour travailler dans les usines d’armement, d’autres étaient persuadés qu’on les tuait. Personne n’avait d’information à ce sujet et les spéculations allaient bon train. D’innombrables personnes se suicidaient quotidiennement. Son père (certainement pour rassurer sa fille) précisait qu’il avait aménagé une cachette dans le double fond de leur armoire de chambre et qu’à chaque fois qu’ils entendaient les Allemands dans la cage d’escalier de leur immeuble, ils couraient s’y réfugier. Une fois, ils étaient restés tapis dans cet endroit exigu une journée entière. C’était d’ailleurs ce qui les avait sauvés lors de la deuxième vague d’arrestations qui avait eu lieu en janvier 1943.

Moïse Abergel expliquait également que beaucoup d’enfants avaient perdu leurs parents et qu’un bon nombre d’entre eux, n’ayant plus de toit, erraient dans les rues insalubres du ghetto. Malgré l’aide d’associations de bénévoles, la majorité finissaient par mourir de faim et de froid sur les trottoirs. On les recouvrait alors d’un journal en attendant qu’ils soient ramassés et jetés dans la fosse commune.

Alphonsine, de rage, projeta le courrier au sol. M. Chemtov regroupa les feuilles d’un geste las et vint s’asseoir tout près d’elle. Il reprit lui-même la lecture. Les phrases cruelles et insupportables se succédèrent. Il fallait qu’elle sache. Le monde entier devait savoir.

Comme les Allemands avaient interdit toutes formes d’enseignement, les professeurs et les instituteurs avaient courageusement mis en place des cours clandestins. Mais comment demander à des élèves, précisait M. Abergel, de se concentrer lorsque la famine et la peur vous tenaillent sans répit ? Il expliquait aussi que, régulièrement, dans les rues, les nazis pratiquaient toutes sortes de vexations et de violences gratuites. Ainsi, il n’était pas rare de voir des soldats éclater de rire face à un homme à qui on avait imposé d’exécuter des exercices de gymnastique ridicules ou devant une femme qu’on obligeait à se laver dans le caniveau. Il ajoutait également que la pire des humiliations et la plus redoutée de toutes était de nettoyer les latrines communes à mains nues. Chaque nuit, des SS passablement ivres pénétraient dans le ghetto pour abattre au hasard des victimes sans défense. Au petit matin, les habitants les retrouvaient sur le trottoir, baignant dans une mare de sang. Le service qui s’occupait de ramasser quotidiennement les cadavres était débordé.

Ruben Chemtov, épuisé, tendit le dernier feuillet à Alphonsine qui poursuivit. Moïse Abergel terminait sa lettre par une note d’espoir et d’optimisme. Sa voix tremblante résonna dans toute la pièce comme une supplique déchirante :

Nous tâchons, ta mère et moi, de garder le moral. Elle joue du violon dès

qu’elle le peut et elle peint avec des couleurs qu’elle fabrique. Ta maman

fait preuve d’ingéniosité pour trouver des supports de toute sorte. Elle

m’épate ! Nous sortons au théâtre qui, par miracle, continue à

fonctionner. Les comédiens sont fantastiques. Nous nous rendons autant

que possible chez des amis peintres pour admirer leurs toiles qu’ils

ressortent prudemment de leur cachette pour l’occasion. Je me suis mis à

écrire un journal pour ne jamais oublier ce que ces brutes nous font subir.

Ça m’occupe ! Nous tenons bon et il nous reste encore assez d’argent

(j’ai réussi à dissimuler des zlotys dans un lieu sûr) pour trouver un peu

de nourriture au marché noir. Nous avons ouï dire qu’à Paris, les Juifs

sont eux aussi traqués, mais que les conditions de vie sont plus humaines.

Nous espérons que Ruben et toi êtes en bonne santé et en sécurité. Nous

vous envoyons mille baisers et pensons fort à vous.

Par prudence, la lettre n’était pas signée. Alphonsine releva la tête : les mots lui manquaient. Que dire en de telles circonstances et face à ce témoignage bouleversant ? Elle connaissait bien les parents de Mme Chemtov car ils étaient venus à de nombreuses reprises rendre visite à leur fille. C’étaient des gens charmants, cultivés et bienveillants. Mme Abergel, un brin excentrique, avait beaucoup d’humour. Elle avait toujours des mots gentils pour Alphonsine et Zofia. Une fois, elle avait offert à chacune un magnifique châle en soie russe aux couleurs flamboyantes. M. Abergel quant à lui était fou amoureux de sa femme. Il la dévorait à longueur de temps des yeux. C’était un homme bien en chair avec de grandes moustaches. Aux repas de famille, il mettait toujours une ambiance joyeuse et festive. Comment pouvait-on imaginer qu’ils étaient en train de vivre un véritable calvaire ?

— Ils sont en vie Madame, dit Alphonsine, une lueur d’espoir dans la voix.

Sarah Chemtov, prostrée, ne répondit rien. Ruben Chemtov répéta les mots en insistant sur chaque syllabe :

— Tes parents sont vivants ! Kochanie.

Subitement, les sirènes se déclenchèrent et les vitres commencèrent à trembler. Des vrombissements assourdissants se firent entendre.

— Vite à l’abri ! hurla M. Chemtov.

Alphonsine se redressa en un éclair. Anesthésiée par le chagrin, sa patronne ne bougea pas d’un millimètre.

— Sarah, lève-toi !

Comme elle ne réagissait toujours pas, Alphonsine et Ruben Chemtov l’empoignèrent de force et la traînèrent dans l’escalier où ils rencontrèrent les occupants de l’immeuble qui eux aussi descendaient au pas de course. Tous se dirigeaient vers un même endroit : la cave. Par habitude, chacun reprit sa place. Faustine vint se réfugier contre Alphonsine. Par chance, le lieu était assez grand pour accueillir tous les résidents. La concierge, à bout de souffle arriva la dernière. Les murs tremblaient dangereusement et la lumière de l’unique ampoule vacillait à chaque secousse. Un couple de jeunes fonctionnaires qui habitaient au cinquième étaient descendus sans prendre le temps de se chausser. Une vieille fille en robe de chambre qui serrait un minuscule chien dans ses bras pleurait à chaudes larmes. Une femme qui tentait de rassurer ses jumeaux terrifiés âgés de cinq ans ne s’était pas aperçue qu’elle saignait du nez. Une adolescente lui offrit son mouchoir. Tous écoutaient attentivement ce qui se passait au-dessus de leur tête. Ils étaient une petite quinzaine à attendre que la pluie de bombes s’arrête enfin et priaient tout bas pour que l’une d’entre elles n’atterrisse pas sur le toit de leur immeuble. Mme Berthaux, la voisine de palier des Chemtov, s’adressa soudainement à Sarah. Elle haussa le ton pour se faire entendre.

— Votre domestique depuis des mois emprunte le grand escalier. C’est inadmissible !

Alphonsine, surprise, scruta Mme Chemtov, qui ne s’abaissa pas à répondre.

— Alors ? Qu’avez-vous à déclarer ? insista lourdement la mégère.

Sarah Chemtov, sans détourner son regard, pour ne pas voir cette affreuse grosse femme, daigna finalement lui fournir l’explication que sa voisine attendait :

— Madame Berthaux, notre domestique comme vous dites, loge désormais chez nous. Pourquoi voulez-vous qu’elle prenne l’escalier de service qui mène au sixième alors que nous habitons au deuxième ? Ça n’a aucun sens !

— Sa présence m’importune ! Elle est d’une classe sociale inférieure.

— Madame Berthaux, croyez-vous que ce soit le moment ? lança Mme Morel, passablement irritée.

— Oh ! vous la concierge, je ne vous demande pas votre avis. Restez à votre place vous aussi !

Alors qu’Alphonsine s’apprêtait à remettre dans ses cordes la voisine indélicate, elle sentit une main se poser sur son épaule. C’était celle de Sarah Chemtov.

— Madame Berthaux, il y a dans la vie des choses beaucoup plus graves et, avec tout le respect que je vous dois, je vais me permettre de vous donner un conseil : ayez l’élégance de faire preuve de tact.

— Oh ! Mais pour qui elle se prend, cette étrangère !

— Pour personne, croyez-le bien, madame Berthaux, pour personne…

— Mais si, je le vois, vous venez de me toiser !

— Ne renversez pas les rôles Madame, répondit doucement Sarah Chemtov.

Au moment où la voisine voulait renchérir, son mari la stoppa.

— Ça suffit Odette, cesse de te faire remarquer !

— Vous ne payez rien pour attendre, sale youpine ! beugla-t-elle le visage déformé par la haine.

— Taisez-vous, madame Berthaux ! hurla la concierge, vous faites honte à tout le monde !

— Mme Morel a raison, ajouta un ancien combattant qui habitait au quatrième. Ressaisissez-vous. Un peu de dignité s’il vous plaît. Les médisances de cette sorte sont inexcusables et nous n’avons que faire de vos remarques déplacées !

Puis il s’adressa à Sarah Chemtov.

— Sachez, chère Madame, que votre mari et vous-même avez mon entière sympathie.

Tous se rangèrent du côté du militaire à la retraite. Ruben Chemtov, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, se leva lentement et, sous le regard ébahi de tous les occupants de la cave, se planta en face de celle qui venait d’insulter son épouse. Il la fixa droit dans les yeux. Tout le monde se demandait ce qu’il allait faire. Il ne parla qu’au bout d’une très longue minute. La grosse femme trop maquillée et qui empestait la cocotte ne savait plus où se mettre.

— Madame Berthaux. Voyez-vous, dans ce bas monde, il existe une multitude de cultures et d’origines. C’est, à mon sens, une très grande richesse et une formidable chance pour l’humanité. Partager, échanger, comprendre, apprendre, s’émerveiller… bref, autant de valeurs qui vous sont visiblement « étrangères ». Mais, j’aimerais toutefois souligner qu’en injuriant ma femme, vous vous êtes insultée vous-même. Vous nous avez magistralement dévoilé votre petitesse d’esprit et vos limites intellectuelles, à peine plus évoluées que celles d’un escargot ! Bien évidemment, inutile de vous préciser que j’ai plus de respect pour ce gastéropode que pour votre personne. À l’avenir, ayez l’obligeance de tenir votre langue, madame Berthaux, cela vous évitera, une nouvelle fois de vous ridiculiser.

— Et toc ! lança Alphonsine.

Faustine, qui affichait un grand sourire de satisfaction, cacha son visage dans son écharpe et se retint d’applaudir à tout rompre. Ruben Chemtov retourna s’asseoir auprès de son épouse aussi calmement qu’il s’était levé. Au passage, il envoya un geste de remerciement à l’ancien combattant. Monsieur Berthaux, gêné, se fit tout petit, quant à sa femme, elle fulmina en silence jusqu’à la fin du bombardement.

Ils purent enfin sortir de leur refuge au bout de trois quarts d’heure. Une fois encore, leur bâtiment avait été épargné. À partir de ce jour, Mme Berthaux fut mise à l’écart par la totalité des voisins. Même la gardienne ne prenait plus la peine de sonner pour lui donner son courrier en main propre et c’était avec un vif plaisir qu’elle jetait négligemment les lettres sur le paillasson de celle que, dorénavant, elle surnommait « la verrue ».

Alphonsine se remettait difficilement de la perte de Zofia et si Julien ne l’avait pas forcée à sortir, elle serait restée cloîtrée au domicile des Chemtov. Un après-midi, il lui proposa d’assister à la projection du film dramatique du réalisateur Henri-Georges Clouzot, dont le titre évocateur, Le Corbeau, faisait beaucoup parler de lui. En effet, en ces temps d’occupation, l’histoire d’une modeste ville de province dont les habitants recevaient des lettres anonymes de dénonciation ne laissait personne insensible.

Julien débarqua avec un bouquet de violettes qui provenait de sa boutique. Il les offrit à Mme Chemtov. Les yeux brillants d’émotion, elle le remercia chaleureusement. Elle huma avec délice ce petit bout de nature qui lui manquait tant. Depuis des années que son mari et elle étaient confinés dans leur appartement, ces fleurs fraîches étaient une agréable bouffée d’oxygène. Au moment où les deux amis allaient sortir sur le palier, Sarah Chemtov glissa discrètement à l’oreille de Julien que la date anniversaire du décès de Zofia approchait et que sa Phonsinette avait le moral au plus bas. Julien comprit le message.

Le cinéma qui projetait le film se trouvait sur les Champs Élysées. Bâti en 1937, ses propriétaires l’avaient baptisé Le Normandie en référence au paquebot du même nom. Malheureusement, depuis l’Occupation, il était réservé en priorité aux Allemands, mais il arrivait que certaines séances soient ouvertes au public français. De style Art déco, l’endroit était somptueux. Alphonsine adorait ce lieu, mais, depuis le début de la guerre, elle s’était abstenue de s’y rendre car la totalité des longs-métrages projetés étaient produits par la société cinématographique La Continentale. Financée entièrement par des capitaux allemands et créée en 1940 par Joseph Goebbels, l’entreprise avait pour unique but de répandre la propagande nazie. Sans l’insistance de Julien, jamais elle n’y aurait remis les pieds.

Les deux amis s’installèrent confortablement dans de larges fauteuils recouverts de velours rouge. À la diffusion des « Actualités mondiales » en faveur du régime hitlérien, la réaction du public fut sans appel : ricanements narquois, moqueries et slogans progaullistes fusèrent dans tous les sens. La vue d’un soldat allemand distribuant la soupe populaire dans le quartier de Montmartre ou d’un autre, affairé à reconstruire un pont, occasionna un concert de sifflets stridents. Les Français n’étaient pas dupes et, à leur manière, ils le faisaient savoir. La tentative de séduction par l’image des nazis ne prenait pas. Le film de Clouzot était terrifiant. Lorsque le mot « fin » apparut sur l’écran géant, Alphonsine, encore toute retournée, s’adressa à Julien :

— Te rends-tu compte que si tu étais dénoncé, tu aurais de graves ennuis, Julien ? Tu risques la prison !

— Je ne fais de mal à personne ! Qui m’en voudrait ?

— N’importe qui, Julien. Tes voisins, ta boulangère, tes concurrents fleuristes.

— Ne sois pas si anxieuse. Si on avait dû me dénoncer pour mon homosexualité, tu ne crois pas qu’on l’aurait fait depuis longtemps ?

— Oui, tu as sans doute raison… mais j’ai peur, Julien ! Après avoir perdu Zofia, je ne survivrais pas s’il t’arrivait quelque chose !

— Ôte-toi ces idées idiotes de la tête et allons nous détendre devant une boisson chaude avant de rentrer.

Ils s’attablèrent à l’intérieur d’un petit bistrot chaleureux dans une rue perpendiculaire aux Champs-Élysées. Après avoir commandé deux cafés au lait, Julien demanda à Alphonsine des nouvelles de sa famille. Elle lui expliqua que ses parents allaient bien et qu’ils survivaient grâce à leurs poules, leur potager et leur unique vache que sa mère avait réussi à cacher près de l’étang lors d’une descente allemande au cours de laquelle on leur avait pris tous leurs cochons pour nourrir les soldats cantonnés dans les blockhaus face à l’océan. De temps à autre, Léonie lui expédiait un colis contenant des légumes en conserve, des œufs durs ainsi que des bocaux de confiture. Adrien avait été mobilisé pour le STO, le Service de travail obligatoire, et avait été placé du fait de ses connaissances agricoles dans une grande ferme au nord de Fribourg. Gaston avait immédiatement répondu à l’appel du général de Gaulle. On ne savait pas où il était et surtout s’il était encore en vie. Quant à Simone, maman de deux enfants, elle était revenue vivre à la ferme après le décès prématuré de son mari. Le pauvre homme avait succombé à une crise cardiaque à l’âge de trente-deux ans. Alphonsine, qui n’était jamais retournée en Bretagne depuis leurs fameuses vacances de 1933, avoua à Julien qu’elle regrettait amèrement de ne pas l’avoir fait. Gaston, lui, grâce aux congés payés, était venu deux fois à Paris rendre visite à sa sœur. Julien se souvenait de ce garçon gauche au fort accent breton. Il n’avait rien à voir avec Alphonsine, tant physiquement qu’intellectuellement. Il savait que ce frère mal dégrossi comptait beaucoup pour elle et s’était abstenu de faire la moindre remarque désobligeante.

— Je vais te faire un aveu, Julien. Lorsque Gaston venait en vacances ici à Paris, j’avais honte de lui… aujourd’hui, il me manque terriblement. Malgré des abords rudes, c’est un homme sensible et fidèle à ses valeurs. Il est très courageux.

— Oui, j’imagine ma Phonsinette. Partir rejoindre le Général, ce n’est pas rien ! Tu dois être fière de lui, lui dit-il en l’embrassant affectueusement sur la joue.

— Bon, assez parlé de moi maintenant ! Et toi alors ? Pas d’amoureux en ce moment ?

Julien, ravi de répondre à cette question, lui dit qu’il venait de rencontrer un artiste peintre d’origine russe. Il était beau comme un dieu. Il résidait en France depuis dix ans et vivait de la vente de ses dessins. Julien avait les yeux qui brillaient. Alphonsine l’avait rarement vu dans cet état.

Ils ressortirent du café vers 20 heures et se séparèrent à mi-parcours. En arrivant dans le hall de son immeuble, Mme Morel, qui attendait Alphonsine depuis un bon moment, se précipita vers elle.

— Enfin, vous voilà ! lui dit-elle nerveusement.

Alphonsine, inquiète, n’eut pas le temps de répondre.

— Un soldat allemand est venu tout à l’heure et il m’a posé plein de questions vous concernant !

— De quoi avait-il l’air ?

— Un petit gros frisé.

— Non, ce n’est pas l’officier de la pharmacie. Que lui avez-vous dit ?

— Le strict minimum. Il n’a pas insisté, vous me connaissez, quand je décide de ne pas être aimable ! Il ne semblait pas bien méchant en tout cas. Peut-être est-ce un autre admirateur. Vous faites des ravages Alphonsine ! plaisanta la concierge pour dédramatiser.

— Madame Morel ! Ça n’est pas drôle !

— Tranquillisez-vous. S’il revient, je vous le ferai savoir.

— D’accord, mais soyons discrètes, je ne veux pas que M. et Mme Chemtov soient au courant. Inutile de les angoisser. Ils sont déjà assez sur le qui-vive comme ça.

— Vous avez raison. Bonne soirée ma belle.

— À vous aussi, madame Morel. Et merci de m’avoir prévenue.

Mme Chemtov, qui attendait impatiemment le retour de sa protégée, la somma de lui raconter au plus vite le film. Pendant le souper, M. Chemtov, qui avait écouté attentivement, fit le récit d’un livre passionnant qu’il venait de terminer. Il leur expliqua qu’en général, les auteurs de lettres anonymes étaient des gens discrets et que c’était une façon pour eux d’exprimer ce qu’ils ne pouvaient dire oralement. Le plus souvent, il s’agissait de personne déçue ou envieuse qui faisait partie de l’entourage de la victime. Cela pouvait être un ami, un membre de la famille, un voisin ou encore un collègue. Ces individus avaient tous un point en commun : ils se délectaient à l’idée de vous savoir malheureux et inquiet.

Mme Chemtov se forçait à vivre « normalement », mais on voyait bien qu’elle était en permanence angoissée. Son mari, plus introverti, ne laissait rien transparaître. Il ne s’épanchait jamais et il ne s’emportait plus comme au début. Il faisait de son mieux pour rester positif. Le couple s’accrochait désespérément à la rumeur que bientôt les Alliés allaient enfin arriver en France pour les délivrer.

Ne venaient-ils pas de débarquer avec succès sur le sol italien ?

OceanofPDF.com