L'ombre d'un secret
Chapitre 19
Berlin, 1962
Accoudé au comptoir du Romanisches Café, Johannes terminait de siroter sa troisième bière. Le regard éteint, il contemplait la photographie qu’il avait religieusement dissimulée dans son portefeuille depuis l’abandon en catastrophe de son poste à Paris. Qu’était devenue la belle Française qu’il avait laissée pour morte, un soir de novembre 1943, au fond d’une cour parisienne ?
Le cliché de cette femme attendant patiemment devant la vitrine d’une boulangerie l’avait aidé, après guerre, à tenir durant ses dix-huit mois de détention au goulag de Bamlag en Sibérie. Dix-huit mois où il avait miraculeusement réussi à cacher l’unique objet personnel qu’il avait sur lui au moment de sa capture : la photo d’Alphonsine. Las, il commanda une quatrième chope de bière. En observant les bulles qui remontaient à la surface à une vitesse vertigineuse, il se remémora ses années d’occupation dans la capitale française. Son luxueux logement de fonction au pied de la tour Eiffel, son quartier général au Lutetia, ses déjeuners raffinés à La Coupole. Paris était désormais un mirage qui s’était évaporé au fil des années et sa misérable fuite, en août 1944, une page de son histoire qu’il tentait d’oublier. Johannes consulta sa montre. Il se faisait tard. Il régla ses consommations et sortit sur le trottoir sans grande conviction. L’air était humide et l’odeur du bitume mouillé mélangé aux gaz d’échappement l’écœura. Comme à son habitude, il regagna son domicile à pied pour dessoûler un peu.
À cinquante-trois ans, sa vie était d’une platitude extrême. Ancien militaire de carrière, sans diplôme, il avait dû se contenter à sa libération de Sibérie d’un emploi d’homme à tout faire que sa femme lui avait déniché à l’université de Berlin-Ouest. L’immeuble cossu de son enfance où il vivait toujours avait perdu de son éclat. Des traces d’impact de balles avaient transformé la façade en gruyère et la peinture défraîchie du hall qui s’écaillait rendait le lieu inhospitalier. Il grimpa l’escalier jusqu’au deuxième étage avec difficulté. Ses kilos en trop l’empêchaient de gravir les marches à une vitesse normale. Au palier intermédiaire, il dut faire une pause.
— C’est moi, maugréa-t-il, essoufflé, en pénétrant dans son appartement.
— Ne fais pas de bruit, Erik vient tout juste de s’endormir, lui ordonna son épouse Magda qui se trouvait au salon. As-tu dîné ?
— Non.
Elle leva les yeux au ciel en signe de dédain et reprit sa lecture. Désœuvré, Johannes se dirigea vers la cuisine. Il fallait bien se nourrir s’il voulait tenir le coup. Il ouvrit le réfrigérateur et sortit des saucisses et quelques pâtes de la veille qu’il fit rapidement chauffer. Il mangea en silence de manière mécanique. Son repas terminé, il lava et rangea machinalement son assiette et la casserole. Depuis qu’ils avaient renvoyé leur domestique Gabriella, ils n’avaient plus les moyens d’en embaucher une autre. Sa femme Magda qui se désintéressait complètement de son foyer se contentait du minimum syndical. Elle détestait cuisiner et servait inévitablement les mêmes plats. La charcuterie, le chou, les pâtes et les pommes de terre représentaient les uniques ingrédients de la table familiale. Les petits pains à la cannelle, les gâteaux et les succulents ragoûts de son enfance étaient de l’histoire ancienne.
— Bonne nuit, fit-il en direction de sa femme en entrant dans le salon.
— À quelle heure commences-tu demain ? lui demanda-t-elle sans lever les yeux.
— 6 heures !
— Oh ! la barbe. C’est encore moi qui vais devoir emmener Erik à l’école !
— Pas ma faute, marmonna son mari entre ses dents sans aller embrasser son épouse.
Comme tous les soirs depuis des années, il se coucha seul et sans l’affection de sa conjointe. L’esprit obscurci par des pensées négatives, il se mit à suivre du regard les ombres des arbres de la rue qui dansaient au plafond. Comment avait-il pu tomber aussi bas ? Stoppé au sommet de sa gloire par la grande débâcle du Troisième Reich, son investissement pour le Führer était parti en fumée en quelques semaines à peine. De l’homme respecté et craint qu’il avait été, il ne restait rien. Quelle déchéance pour celui qui avait ardemment milité pour une race pure et intellectuellement supérieure !
Dans une Allemagne en pleine reconstruction, il était inconcevable d’avouer qu’il était un ancien SS et, qui plus est, de la pire espèce. Et comment expliquer la honte et le déshonneur de son séjour au goulag ? Lui, l’hitlérien convaincu, vivait désormais comme un passager clandestin dans son propre pays.
Il commença à s’agiter et à transpirer. Il manquait d’air. Il jeta furieusement au sol le gros édredon qui recouvrait le lit. Des flashs de son trajet chaotique et interminable pour rejoindre Berlin en 1944 sur les routes de France défilaient sous ses yeux. Il se revoyait arrivant dans sa ville natale, exténué et crasseux au milieu de la cité transformée en un immense champ de ruine. Le souvenir des avenues désertées par la population qui avait été contrainte de vivre terrée comme des animaux dans les caves, le métro et les abris collectifs lui donna soudain, pour la énième fois, envie de pleurer. Des quartiers entiers avaient été dévastés. Ces flashs lui rappelèrent également les nombreux civils qui, en voulant échapper à l’Armée rouge à l’Est, étaient venus par dépit se réfugier dans ce qui restait de Berlin. Sans domicile fixe, souffrant de famine et de misère, ils erraient dans les rues sans but précis.
Sa tête lui tournait. Il devait à tout prix se redresser s’il ne voulait pas que son repas atterrisse dans le lit. Assis, il continua à repenser à cette année noire et à son triste retour chez lui. Ce jour-là, lorsqu’il avait poussé la porte de son foyer, à son grand étonnement personne n’était présent pour l’accueillir. Sa femme, son fils Stefan, son père ainsi que leur domestique Gabriella avaient disparu. À en juger par la poussière sur les meubles, cela devait faire un sacré moment que les lieux avaient été laissés à l’abandon. Où étaient-ils ?
Épuisé et démotivé, il avait réussi à se procurer de la nourriture au marché noir. Au bout de quarante-huit heures de léthargie, lorsqu’il eut récupéré quelques forces, il avait rejoint, sans grande conviction, la dernière garnison de soldats mal équipés et affamés qui tentaient désespérément de défendre la ville. La bataille de Berlin contre les troupes soviétiques en avril 1945 avait été un fiasco. La fuite de hauts dignitaires nazis et, le 30 avril, la mort peu glorieuse d’Adolf Hitler avaient fini de l’achever entièrement.
Choqué et anéanti par le suicide de son idole qui avait abandonné et trahi ses fidèles combattants, il avait rangé ses certitudes et ses illusions au placard. Le Troisième Reich n’existait plus et les affrontements menés au sol par les Soviétiques avaient définitivement réduit les trois quarts de la capitale en cendres. À la capitulation de Berlin en 1945, Johannes, qui avait été fait prisonnier, fut expédié en Sibérie sans avoir eu la moindre nouvelle de sa famille. Étaient-ils décédés ? S’ils étaient encore en vie, où se cachaient-ils ?
Pendant sa captivité au goulag, le détenu de guerre Hohenburg avait été utilisé comme travailleur forcé pour la reconstruction soviétique. Là, il avait connu l’enfer. De bourreau et d’oppresseur, il était passé de l’autre côté. Sous-alimenté, martyrisé par certains condamnés, harassé par les opérations de restauration des lignes de chemins de fer russes, il avait néanmoins réussi à survivre. Ses longs mois en pays soviétique avaient eu raison de son fanatisme, mais pas de son obsession de l’ordre qui continuait à lui coller à la peau.
Son épouse qui le croyait mort eut la frayeur de sa vie lorsqu’elle vit le zombie qu’il était franchir le seuil de porte de leur appartement un soir de début décembre 1946. Johannes, sur le coup, n’avait pas reconnu sa femme. Habillée de vêtements grossiers et ternes, elle était d’une maigreur impressionnante et la pâleur de son visage faisait ressortir sa chevelure désormais grisonnante. À trente-deux ans, il lui donnait vingt années de plus. Elle aussi avait connu l’enfer. Elle lui apprit qu’elle n’avait jamais quitté Berlin et que son père Claus Hohenburg et leur fils étaient tous deux décédés au cours d’un bombardement britannique en décembre 1943. Ils étaient enterrés au cimetière municipal. Elle avait licencié Gabrielle et, ayant la hantise de rester seule, elle était allée se réfugier avec une dizaine d’autres femmes dans une cave non loin de chez elle. Le lendemain de la capitulation, elle avait été réquisitionnée pour remettre la cité en état. Des heures durant, elle avait déblayé des gravats et soulevé de lourds blocs de pierre. En l’absence de pouvoir politique et livrée à elle-même, comme des centaines de ses compatriotes, elle avait été maltraitée, humiliée et violée par les soldats de l’Armée rouge. Pour subsister, elle avait vendu leur voiture, ses robes de couturier, ses bijoux et toute la précieuse argenterie à laquelle elle tenait tant.
Leur mariage avait miraculeusement survécu et, sans un sou, ils étaient restés vivre dans l’appartement familial. La naissance de leur deuxième fils, Erik, en 1950 les avait obligés à relever la tête et à retrouver un semblant de dignité. Johannes n’était plus végétarien et n’avait plus aucune hygiène alimentaire. Il dévorait toutes sortes de viandes, buvait quotidiennement de l’alcool et ne pratiquait plus aucun sport. Bref, il ne ressemblait plus du tout à l’homme qu’il était, tant physiquement que mentalement, avant guerre.
Comme tous les Berlinois, le couple avait traversé les années d’après guerre en priant pour que de nouveaux combats n’éclatent pas, car l’échec de l’administration commune de Berlin par les vainqueurs avait progressivement transformé la capitale en foyer de la guerre froide. Désormais, deux forces s’affrontaient : l’Est et l’Ouest. La création de la RFA (contrôlée par les Alliés) et de la RDA (sous tutelle soviétique) en 1949 avait rendu l’atmosphère encore plus électrique. Chaque jour, un bon nombre de Berlinois refusant d’être soumis au diktat des communistes fuyaient la zone est. Pour empêcher cet exode, un mur avait été construit dans la nuit du 12 au 13 août 1961. Bien que Johannes ne le montrait pas, l’ancien nazi qui couvait en lui était révolté par ce « mur de la honte », comme l’appelaient la grande majorité des Allemands.
Le réveil de Johannes sonna à 4 h 30. Embrumé après un sommeil très agité, il se leva maladroitement. Sa femme qui dormait à ses côtés se retourna d’un geste brusque et grommela des paroles incompréhensibles. Après une brève toilette et un café avalé sur le pouce, il descendit rapidement dans la rue. Comme chaque matin, il remonta le boulevard Kurfürstendamm pour prendre le métro à la station du même nom. Bien que les stigmates de la guerre fussent encore visibles, le quartier Charlottenburg de son enfance (qui se situait dans la zone britannique) avait beaucoup changé. D’une grande modernité, il était devenu l’épicentre de la vie des Berlinois de l’Ouest. On y trouvait quantité de grands magasins, mais aussi des barres d’immeubles datant de l’époque de la reconstruction. La célèbre unité de logement, la Wohnmaschine imaginée par Le Corbusier en était un exemple frappant.
L’université libre où il œuvrait était à environ trois quarts d’heure en transports en commun. En arrivant sur le quai désert du métro, afin de se protéger du froid piquant de février, il s’abrita derrière un panneau publicitaire qui vantait les arômes suaves du tabac allemand Brikmann. Tel un automate, il pénétra dans la rame vide et se cala contre une fenêtre sur un siège en bois dur. Il se laissa bercer par le roulis du wagon et sombra peu à peu dans une somnolence agréable. Instinctivement, il ouvrit les yeux tout juste deux minutes avant d’atteindre la station où il descendait. Entre-temps, une dizaine de travailleurs qui étaient montés dans le compartiment essayaient comme lui de rattraper quelques minutes de sommeil. Frigorifié et d’un pas décidé, il alla rejoindre l’arrêt du bus qui le déposait au pied de l’institut.
Le jour n’était pas encore levé lorsqu’il parvint à la faculté. Le bâtiment financé par des fonds américains qui avait été édifié en 1948 était sinistre et fantomatique. Il emprunta un long couloir sombre et pénétra dans une pièce obscure et exiguë qui servait de vestiaire au personnel d’entretien. Il salua d’un geste de tête deux de ses collègues. D’un tempérament taiseux, Johannes était distant avec tous ceux qu’il était obligé de côtoyer. Son chef vint à sa rencontre. C’était un petit homme mal aimable. Johannes ne pouvait pas le voir, car ce fils d’immigré polonais représentait tout ce qu’il détestait. C’était un étranger à qui on avait fourni du travail sous prétexte que sa famille avait été déportée dans les camps de concentration. Un scandale pour Johannes qui était contraint d’accepter docilement son autorité. Au fond de lui, il ne rêvait que d’une seule chose : renvoyer ce parasite dans son pays à grands coups de pied aux fesses !
— Hohenburg, allez directement dans l’amphithéâtre principal. Un éminent professeur a rejoint l’équipe enseignante, il donne son premier cours magistral ce matin et je veux que tout soit nickel ! Tables, bancs, bureau, tableau, sols, tout doit y passer !
— Un nouveau prof ? En milieu d’année ?
— Ne posez pas de questions, faites ce que je vous demande.
— Sale Polak, marmonna Johannes entre ses lèvres. En d’autres temps, je t’aurai maté !
— Pardon, qu’avez-vous dit ?
— Je disais, j’y vais toute de suite, chef !
Johannes enfila sa blouse grise, remplit son seau d’eau chaude, s’empara de sa serpillière et fit le plein de produits d’entretien qu’il aligna sur son chariot. L’amphi était gigantesque. Il en aurait au moins pour deux bonnes heures pour tout nettoyer. Point positif, il serait tranquille pendant ce temps-là. À huit heures, son chef vint inspecter les lieux. Les premiers étudiants commencèrent à envahir les couloirs. Alors que Johannes s’apprêtait à sortir de l’immense salle, il aperçut le nouveau professeur en question. Ce dernier s’installait calmement à son bureau situé en haut de l’estrade. C’était un homme blond d’une quarantaine d’années à l’allure sportive. Il remarqua immédiatement la large cicatrice qu’il avait sur le visage au niveau de sa joue gauche. Cette particularité le perturba. L’enseignant, qui n’avait pas noté la présence du préposé au ménage, prit le temps de disposer ses livres et ses fiches de cours devant lui. Les gestes et l’attitude de ce professeur le troublèrent. Ils lui rappelèrent quelqu’un. Quelques étudiants pénétrèrent dans l’auditoire et Johannes en profita pour s’éclipser. Maintenant qu’il avait terminé sa tâche, il devait passer au bureau de son supérieur pour que celui-ci lui confie un autre travail. Avant cela, il fit un détour par la salle des professeurs dans l’espoir de glaner quelques informations à propos de l’individu en question. Un enseignant lui apprit qu’il s’appelait Hans Witermann et qu’il était originaire de Potsdam. Il dispensait des cours de sciences humaines. Spécialisé en psychologie sociale, il s’intéressait plus particulièrement au concept de résilience chez les personnes qui avaient subi un traumatisme. Johannes remercia, pour la forme, l’éminent professeur et alla s’enquérir à reculons de ses nouvelles corvées. Pendant tout le reste de son service, il ne put s’empêcher de songer à cet enseignant fraîchement nommé. Cette impression de l’avoir déjà croisé ne le lâchait pas. Mais où ? Impossible de s’en souvenir. À l’heure de la pause de midi, il déjeuna au restaurant universitaire. Absorbé dans ses pensées, il toucha à peine à son assiette de knödels en sauce. Mentalement, il balaya méthodiquement la liste de ses anciens camarades aux Jeunesses hitlériennes puis les soldats et les sous-officiers SS qu’il avait commandés. Pas un ne correspondait au profil du professeur. Ce mystérieux inconnu le hanta toute la journée. Il regagna son domicile vers 16 heures et trouva son fils dans la cuisine, un verre de lait dans une main et une brioche buchty dans l’autre.
— Bonjour Papa, s’écria-t-il.
— Bonjour Erik.
— Maman m’a demandé de te dire ce matin qu’elle ne rentrerait pas avant 19 heures. Elle doit clôturer un dossier important.
Johannes ne répondit rien. Il était habitué à ce que son épouse finisse tard. Elle n’avait guère le choix, car c’était l’unique secrétaire d’un cabinet de trois avocats associés. Son salaire était plus élevé que celui de son mari et les heures supplémentaires qu’elle effectuait étaient les bienvenues. Johannes suivit d’une oreille distraite les histoires que son fils lui racontait. Erik était un écolier sérieux et appliqué. Malgré son jeune âge, il était à l’initiative de la création du journal de son collège. Reporter passionné, il s’intéressait à tous les sujets et ses articles ponctués d’humour étaient très appréciés par les élèves et les professeurs. Son choix était déjà fait : plus tard, il serait journaliste et travaillerait pour un grand quotidien. L’œil malicieux il regarda son père.
— Tu ne m’écoutes pas ! Quelque chose te préoccupe…
— Comment ? Euh… Oui, tu as raison, j’avoue !
— Raconte. C’est grave ?
— Il y a un nouveau prof à la fac et j’ai l’impression de le connaître.
— Tu lui as parlé ?
— Non.
— Tu devrais, c’est le meilleur moyen de savoir si lui, il te connaît !
C’était une réflexion logique, malheureusement, étant donné son lourd passé, il était plus facile de le dire que de le faire.
— À propos, Papa, j’aurai besoin que tu m’expliques ton métier d’avant la guerre.
— Et pourquoi ça ? demanda son père en se raidissant.
— Je prépare un article pour notre journal et je m’intéresse au parcours professionnel des parents.
— Tu sais, il n’y a pas grand-chose à dire en ce qui me concerne. J’œuvrais pour les chemins de fer allemands et j’étais chargé de réparer les voies, rien de bien passionnant, dit-il laconiquement.
— C’est bizarre que tu n’aies pas réintégré la Reichsbahn après la guerre.
— Pas du tout, j’en avais marre de travailler dans le froid et sous la pluie l’hiver.
— Ah bon…
Erik trouvait les réponses de son père étrangement évasives. Déçu de ne pas en savoir plus, il fila dans sa chambre faire ses devoirs. Johannes quant à lui fut soulagé que l’interrogatoire de son fils s’arrête. Sa femme et lui avaient élaboré un mensonge sur sa trajectoire professionnelle et son expérience sibérienne lui avait servi pour se réinventer un passé dans les chemins de fer. Une bonne partie de leurs amis étant morts pendant la guerre et eux ayant délibérément coupé les ponts avec les autres, ils ne pouvaient donc pas être trahis. En fait, ils vivaient complètement repliés sur eux-mêmes. Erik était au courant qu’il avait eu un frère et ça s’arrêtait là. Ses parents lui avaient dit qu’il n’avait plus de famille. La réalité était toute différente. La grand-mère paternelle d’Erik, Elsa Hohenburg, âgée de quatre-vingt-six ans, était encore en vie et se trouvait dans un hospice près de Berlin. Après la guerre, la pauvre femme, qui croyait naïvement que son fils serait heureux de la revoir, avait tenté de se rapprocher de lui, mais en vain. Elle fut brutalement éconduite par Johannes qui lui avait fait comprendre qu’il ne voulait plus entendre parler d’elle.
Magda rentra en début de soirée. Ils se retrouvèrent tous les trois autour d’un jarret de porc accompagné de haricots verts et dînèrent dans un silence pesant.
— Demain, c’est moi qui t’emmène à l’école, dit soudain Johannes en fixant son épouse d’un regard qui en disait long. Je commence à 11 heures.
— Chouette, j’aime bien quand c’est toi !
Erik avait une nette préférence pour son père. Bien que celui-ci soit peu communicatif, sa relation avec son fils était chaleureuse et sincère. Magda, à l’inverse, n’était pas une mère affectueuse et s’était toujours montrée distante avec lui. Elle répétait régulièrement qu’elle était tombée enceinte sans l’avoir voulu et se lamentait continuellement d’avoir été très malade les trois premiers mois de sa grossesse. Indirectement, elle lui reprochait de l’avoir fait souffrir et d’être né sans avoir été désiré. Erik n’avait aucune complicité avec cette femme psychorigide et nombriliste. Dans son malheur, il avait eu de la chance d’être un garçon, car dans le cas contraire, ç’aurait été pire !
Le souper se termina comme il avait commencé : dans le silence. Après sa toilette du soir, Erik enfila son pyjama en flanelle à carreaux gris et bleu et se glissa sous son épaisse couette mœlleuse en duvet. Il s’empara de son livre de chevet du moment, Émile et les détectives, un roman policier pour la jeunesse de l’écrivain allemand Erich Kästner. C’était son rituel bien à lui qui lui permettait de s’évader un tant soit peu de l’ambiance morose familiale.
Son père fit de même, mais ses lectures à lui étaient beaucoup moins passionnantes. Comme à son habitude, pour s’aider à s’endormir (lorsqu’il ne rentrait pas soûl), il consultait son quotidien du soir Die Welt, créé en 1948 par les forces d’occupation britannique. Résolument conservatrice, la ligne éditoriale du journal défendait ouvertement le respect de l’ordre public, l’autorité, l’identité nationale et militait activement pour le maintien des traditions établies. Un article sur les valeurs religieuses attira son attention. Soudain, avant même qu’il ait eu le temps de lire le premier mot, un soubresaut le fit bondir hors de son lit. Il venait subitement de se souvenir d’où il connaissait le professeur de l’université : il l’avait fait arrêter en 1939, lorsqu’il était capitaine en poste à Berlin, pour son appartenance à un groupe d’étudiants chrétiens antinazis.
— Hans Witermann, Hans Witermann, Hans Witermann, répéta-t-il inlassablement tout bas en faisant les cent pas dans sa chambre. Mon Dieu !
Il se souvint qu’à l’époque, il avait eu affaire à un jeune homme singulièrement coriace qui refusait obstinément de donner le nom de ses camarades. Ses sous-fifres, et lui en particulier, s’étaient acharnés sur lui en le torturant pendant des jours. À la grande exaspération de Johannes, son prisonnier, doté d’un exceptionnel courage, n’avait jamais craqué. Un soir qu’il était spécialement remonté contre la terre entière, pour se défouler, il était descendu chercher sa victime dans les sous-sols insalubres. De là, il l’avait traînée dans les interminables couloirs et l’avait installée dans son bureau sur un tabouret. De rage, il s’était alors longuement acharné sur elle. Le jeune Hans Witermann, défiguré et à demi conscient, avait bredouillé inlassablement la même phrase : « Pourquoi faites-vous cela… pourquoi faites-vous cela… pourquoi faites-vous cela… » Le capitaine Hohenburg de son côté répondait systématiquement par « Il faut que tout soit en ordre… il faut que tout soit en ordre… il faut que tout soit en ordre… ». Au terme de trois heures d’interrogatoire d’une brutalité sans nom, Johannes avait fini par perdre patience et s’était emparé du coupe-papier rangé dans l’un des tiroirs de son bureau. Avec une animosité qui dépassait l’entendement, il lui avait tranché la joue gauche d’un coup sec, l’entaillant de la commissure de ses lèvres jusqu’à son oreille en hurlant une énième fois : « Il faut que tout soit en ordre ! » Hans Witermann n’avait pas eu la force de crier. Il s’était écroulé et avait perdu connaissance. Johannes ne l’avait jamais revu car, la semaine suivante, on l’avait envoyé à Paris.
— Alors il a survécu, cet infâme traître, bougonna-t-il entre ses dents.
Un sacré problème se posait désormais à lui. Et si l’homme qu’il avait terrorisé et battu presque à mort se souvenait de lui ? Certes, en vingt-trois ans, son physique n’était plus le même, il avait grossi et s’était dégarni au niveau du front, mais si lui l’avait reconnu, l’inverse était aussi valable. Il ne pouvait pas jouer au jeu du chat et de la souris en permanence, il y aurait certainement des moments où il serait amené à le croiser de près. Que faire ?
Johannes ne ferma pas l’œil de la nuit. Son passé le rattrapait.
Le lendemain, en accompagnant Erik à l’école, il ne desserra pas les dents tellement il était angoissé. Il redoutait déjà l’instant où il serait dans les mêmes murs que celui qu’il avait jadis martyrisé pendant des heures. Il embrassa son fils et suivit du regard ce petit blondinet fluet qui lui ressemblait tant au même âge. Il s’arrêta rapidement au Romansiches pour boire une bière qui, pensait-il, le détendrait avant de rentrer dans l’arène. Le serveur, surpris de le voir arriver à cette heure matinale, le fut davantage encore en prenant sa commande. Johannes s’installa près d’une baie vitrée et observa la foule pressée qui marchait d’un pas cadencé sous le froid et la bruine hivernale. Il était loin le temps où son père et lui s’attablaient en étant tous deux persuadés que l’Allemagne dominerait l’Europe entière.
Les dix-sept années qui venaient de s’écouler n’avaient pas réussi à gommer son sentiment de profonde injustice. Depuis la fin du conflit, l’ancien commandant SS qu’il avait été avait sombré dans un processus de victimisation qui l’empêchait de se remettre en question. Pour lui, c’était une évidence : la société l’avait broyé et, qui plus est, elle était responsable de ses malheurs et de sa déchéance sociale.
Il quitta le café à 10 heures pour se rendre à son travail. Le même quai, le même bus, le même couloir, la même pièce exiguë, le même vestiaire, le même chef… une chose toutefois était différente et nouvelle : sa trouille au ventre.
Il alla s’enquérir de ses corvées sur le tableau de service. Par bonheur, on lui avait programmé le nettoyage des extérieurs. Johannes souffla. Il ne serait pas dans les locaux, donc il avait peu de chance de croiser Hans Witermann. Après avoir préparé son matériel, il passa par une porte dérobée qui donnait sur l’arrière du bâtiment. Il commença par ramasser les papiers et les mégots de cigarettes puis s’attaqua au lavage des vitres des salles de cours du rez-de-chaussée. Soudain, il perçut comme une présence humaine dans son dos. Effrayé, il n’osa pas se retourner.
— Pourquoi faites-vous cela… il faut que tout soit en ordre… entendit-il, tétanisé.
La voix calme et posée se rapprocha.
— Pourquoi faites-vous cela ?… Il faut que tout soit en ordre…
Insidieusement, une haleine chaude lui caressa la nuque :
— Pourquoi faites-vous cela ?… Il faut que tout soit en ordre…
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