L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 16 sur 35

Pages du PDF

L'ombre d'un secret

Chapitre 15

Printemps 1944

La chambre de Zofia était restée en l’état depuis son décès. Ni Alphonsine ni Sarah Chemtov n’avait eu le courage d’y revenir. Le lit défait laissait encore apparaître des traces de sang séché sur l’oreiller. Mis à part la poussière, rien n’avait changé. On aurait pu croire que Zofia allait arriver d’un instant à l’autre. Alphonsine, debout au milieu de la pièce, observait les effets personnels qui avaient appartenu à sa meilleure amie. Elle scruta le flacon de parfum posé sur la coiffeuse. Elle le saisit et versa une petite goutte sur son poignet. Elle n’avait pas senti cette odeur de vanille et de rose depuis bien longtemps. Elle ferma les yeux. La présence de Zofia était presque palpable. Sur le lit, une valise attendait d’être remplie. Il fallait être courageuse. Elle ouvrit la fenêtre en grand. La fin du mois d’avril ensoleillé offrait des températures des plus agréables. La douceur de l’air qui pénétra dans la pièce fut la bienvenue. Cela faisait du bien au moral, car l’hiver avait été interminable à cause des fréquentes coupures de gaz qui avaient privé les Parisiens de quelque chose de précieux : le chauffage.

Le ciel bleu azur faisait ressortir les toits en zinc de Paris et les façades claires des immeubles haussmanniens. Alphonsine prit une grande respiration et commença à rassembler tous les objets intimes de Zofia. Brosse, peigne en écailles, rouge à lèvres, pots de crème. Autant d’accessoires témoins d’une vie passée qui lui rappelaient de merveilleux moments. Elle plia les robes, les pulls et les chemisiers, puis les rangea dans la valise. Elle les destinait à Faustine. Autant que cela serve à quelqu’un. La généreuse Zofia aurait approuvé. Elle retira les draps et les mit en boule par terre. Elle s’en occuperait plus tard. Lorsqu’elle eut fini de faire place nette, elle referma la valise. Son ventre arrondi la rappela à l’ordre. Elle s’assit sur le rebord du lit et ne ressortit de la chambre que lorsque le tiraillement sur ses flancs s’apaisa. Elle longea le long couloir qu’elle avait si souvent emprunté jadis et glissa un petit mot sous la porte de Faustine qui indiquait qu’elle pouvait venir récupérer les effets de Zofia quand elle le voulait.

La descente de l’escalier de service fut un peu laborieuse et, au moment où elle pénétra dans la cuisine, elle tomba nez à nez avec Mme Chemtov. Cette dernière la gronda sévèrement et lui ordonna gentiment d’aller se reposer sur le sofa du salon. Elle devait se ménager. Le médecin l’avait dit.

Quinze jours après son viol, la jeune femme avait miraculeusement relevé la tête. Sa résilience et son extraordinaire force de caractère avaient bluffé tout le monde. Les semaines suivantes, l’absence de règles et les fréquentes nausées dont elle s’était plainte l’avaient alertée. Le docteur confirma ce qu’elle pressentait : elle était enceinte. Au grand étonnement de tous, à l’annonce de sa grossesse, Alphonsine avait fait preuve d’une acceptation exceptionnelle. À trente-sept ans, elle allait devenir maman. Ruben et Sarah Chemtov, fidèles à eux-mêmes, étaient adorables. Leurs liens à tous les trois ressemblaient de plus en plus à une relation familiale plutôt qu’à un rapport patrons-employée.

Dans l’immeuble, personne n’était au courant de ce qui s’était passé et, lorsque certains voisins s’inquiétaient auprès de la concierge de ne plus croiser Alphonsine, celle-ci savait habilement esquiver les questions embarrassantes. Mme Morel avait tenu parole. Elle avait pris le relais pour ravitailler les Chemtov en nourriture, livres et journaux. En plus du prix des courses, M. Chemtov avait insisté pour la rémunérer, mais celle-ci avait catégoriquement refusé. Alphonsine admirait de plus en plus cette femme honnête et droite. Elle lui était infiniment reconnaissante. Les premières semaines après le drame, elle descendait périodiquement lui rendre visite dans sa loge. Toutes deux passaient de longs moments à discuter autour d’un bol de la traditionnelle boisson chaude du Nord : la chicorée. Les papilles de la Bretonne qu’elle était trouvaient ce breuvage infect, mais, par politesse, Alphonsine acceptait volontiers de l’avaler. Un après-midi, elle lui fit ses excuses. La gardienne, surprise, lui demanda pourquoi. Alphonsine lui avoua qu’elle n’avait pas été tendre avec elle et qu’elle avait pris un malin plaisir à la faire enrager durant des années. La concierge la regarda affectueusement. Elle aussi avait une confession à lui faire : dès le premier jour où elle l’avait vue débarquer avec son baluchon et sa petite robe noire, elle avait aimé la gamine effrontée et qui n’avait pas froid aux yeux qui se tenait en face d’elle. Elles se ressemblaient. Toutes deux étaient insoumises et fières.

La gardienne, sous ses airs bourrus, était une fine psychologue et leurs discussions se transformaient souvent en véritables séances d’analyse. Même s’il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir, Alphonsine avait réussi à faire le tri en elle et à progressivement reprendre confiance. Elle n’avait jamais recroisé l’officier SS. Julien, qui avait appris la nouvelle le lendemain de son agression, était entré dans une colère noire. Il criait vengeance. Il s’en voulait considérablement de ne pas l’avoir raccompagné. Mais ni l’un ni l’autre ne pouvait revenir en arrière. Il fallait vivre avec.

Comme la majorité des Français, Alphonsine et les Chemtov attendaient avec impatience l’heure de la délivrance de la France. Le pays tout entier était au bord de l’épuisement. La situation à Paris était devenue intenable. La nuit du 18 avril avait été marquée par le début d’une vague de pilonnages de faible altitude provoquée par les Alliés. Bombardements qui avaient repris les jours suivants à une cadence infernale. Souhaitant retourner l’opinion des Français contre Churchill et Roosevelt, les nazis avaient aussitôt instauré une propagande qui consistait à présenter les Anglais et les Américains comme des trouillards et des vandales. Caricatures injurieuses à leur effigie et détournement de célèbres phrases de héros nationaux français, tels Napoléon ou Jeanne d’Arc, circulaient dans toute la presse collaborationniste et autre support visibles par un plus grand nombre. Ainsi, les Parisiens pouvaient lire sur les murs de la capitale une fameuse réplique que la Pucelle avait prononcée lors de son procès : « J’aimerais mieux rendre l’âme à Dieu que d’être en la main des Anglais. » Un comble !

La milice, qui avait été créée en 1943 par le Premier ministre de Pétain, Pierre Laval, renforçait jour après jour sa lutte contre la Résistance. Les fusillades et les arrestations à tout-va en pleine rue et chez l’habitant faisaient désormais partie du quotidien. Il fallait être prudent en mettant le moins possible le nez dehors car, dans ce contexte explosif, les combattants de l’ombre multipliaient les attentats contre l’ennemi. La faim, les répressions, les humiliations ordinaires et les souffrances liées à l’Occupation avaient transformé Paris en poudrière. Partout dans la ville, des milliers de tracts étaient déposés ou régulièrement lancés à la sauvette dans le métro ou dans les rues très fréquentées. Les journaux clandestins (Libération, Combat ou L’Humanité) qui circulaient sous le manteau s’arrachaient comme de petits pains.

En attendant, Alphonsine prenait son mal en patience. Elle se recentrait sur son bébé. Sarah Chemtov avait appris à tricoter. Elle se servait de la laine de ses anciens pulls pour réaliser de ravissantes layettes colorées pour le nourrisson qui allait bientôt pointer le bout de son nez. Ruben Chemtov, quant à lui, écoutait Radio Londres d’une oreille attentive chaque soir à heures fixes. La phrase quotidienne d’introduction de l’animateur, « Veuillez écouter tout d’abord quelques messages personnels », le mettait systématiquement en transe. Même s’il ne comprenait rien, il n’en perdait pas une miette et retenait son souffle. Les voix nasillardes et lointaines qui provenaient de la France libre d’outre-Manche agissaient sur lui comme une véritable thérapie, car elles l’empêchaient de sombrer. Ruben Chemtov n’était pas le seul à se raccrocher aux communiqués destinés à la Résistance. Les messages codés représentaient une formidable note d’espoir pour la nation tout entière.

Un soir, après le dîner, afin de passer une agréable veillée (avec la volonté farouche de laisser les tracas de la guerre à l’extérieur de l’appartement), Sarah Chemtov convia Mme Morel à partager une tisane autour de petits gâteaux secs à la cannelle qu’Alphonsine avait miraculeusement réussi à confectionner. Alors que toutes trois discutaient paisiblement dans le salon, M. Chemtov, qui lisait dans la pièce voisine, vint les rejoindre et ne put s’empêcher d’allumer le transistor. Son épouse lui fit les gros yeux et le supplia de faire une exception, car elle ne souhaitait pas entendre le sempiternel charabia des messages auxquels elle ne comprenait rien. À la surprise générale, la concierge s’agita :

— Non ! Surtout pas, écoutez… taisez-vous et écoutez !

Oubliant ses bonnes manières, elle posa bruyamment sa tasse à la hâte et s’approcha au plus près du poste. Lorsque Sarah Chemtov voulut reprendre la parole, cette dernière lui fit signe d’un mouvement autoritaire de la mettre en sourdine. Le geste très impoli de la gardienne les sidéra. Personne n’osa plus parler ni bouger. Tous se dévisagèrent et écoutèrent fébrilement la voix d’outre-Manche qui s’adressait aux Français. Brusquement, Mme Morel hurla de joie puis rabâcha en boucle, mot pour mot, les deux premiers vers du poème Chanson d’automne de Paul Verlaine qu’elle venait d’entendre :

— Les sanglots longs des violons de l’automne… je répète… les sanglots longs des violons de l’automne, blessent mon cœur d’une langueur monotone… je répète… blessent mon cœur d’une langueur monotone… les sanglots…

Puis elle se rua vers Sarah Chemtov et Alphonsine pour les embrasser et s’effondra en pleurs dans un fauteuil. Les deux femmes, ainsi que Ruben Chemtov, observèrent la scène, stupéfaites.

— Merci mon Dieu, merci mon Dieu, merci mon Dieu… merci… merci… réitérait-elle à l’infini et, sans transition, elle se releva pour danser la gigue.

— Elle devient folle, murmura Alphonsine. Quelle mouche l’a piquée ?

— J’ai toute ma tête au contraire. Ils arrivent pour nous délivrer !

— Ils arrivent. Qui ? Quoi ? demanda Alphonsine impatiente.

— Le débarquement ! Il est imminent !

— Le débarquement ? Mais comment le savez-vous, madame Morel ? questionna Ruben Chemtov, interloqué.

Mme Morel s’arrêta net. Ses bras lui tombèrent le long du corps : elle venait de se trahir.

— Je n’y comprends rien. Quelqu’un peut-il me préciser ce qui se passe ici ? implora Mme Chemtov.

— Il se passe de très bonnes choses Madame, un événement extraordinaire ! annonça la concierge qui avait presque recouvré son calme.

Devant leurs regards incrédules, cette dernière s’aperçut qu’elle leur devait une explication. Elle leur demanda de s’asseoir. Disciplinés et suspendus à ses lèvres, ils s’exécutèrent en silence.

— Bien… voilà… euh… c’est très délicat… euh… par où commencer ? Ce que je vais vous confier ne doit pas sortir de ces quatre murs. Il faut me le jurer, car il y va de notre vie à tous… vous comprenez ?

Ses interlocuteurs hochèrent la tête de manière parfaitement synchronisée. Elle reprit :

— Depuis le début de la guerre, je fais partie d’un réseau de résistants et ma loge est un des lieux où mes amis se retrouvent pour organiser leurs actions. Je suis chargée de maintenir le lien entre eux. Mon nom de code est « Chicorée ». Eh oui, fit-elle en regardant Alphonsine, c’est un clin d’œil à mon cher Pas-de-Calais !

— Mais… mais… balbutia Ruben Chemtov, nous n’avons rien vu !

— Heureusement ! s’écria-t-elle. Sinon, je ne serais pas face à vous en train de vous parler !

Puis elle s’adressa à la future maman :`

— Alphonsine, votre petit va pouvoir grandir dans une France libre ! — Madame Morel vous êtes… vous êtes tout simplement… extraordinaire ! lança-t-elle, le souffle coupé.

— Je suis entièrement d’accord avec Alphonsine, enchaîna Sarah Chemtov qui posa ses deux mains sur le ventre rebondi de sa protégée. Vous êtes une héroïne, madame Morel, une héroïne avec un H majuscule écrit en lettres d’or ! J’avais décelé en vous un fort caractère et un courage impressionnant, mais là, j’avoue que je suis sidérée !

M. Chemtov se leva et, sous le regard bouleversé de son épouse, serra tendrement dans ses bras la femme exceptionnelle qu’il avait devant lui. Il n’avait pas de mots pour lui témoigner toute son admiration. Une immense vague de sentiments mêlés s’empara d’Alphonsine qui se mit à rire et à pleurer de bonheur en même temps. Ne pouvant retenir ses larmes plus longtemps, Sarah Chemtov la suivit.

Passé ce moment d’émotion intense, ils restèrent tous les quatre silencieux, tentant de prendre la mesure de ce que cela voulait dire pour eux, pour l’Europe et pour le reste du monde. M. Chemtov fut le premier à reprendre ses esprits. Contre toute attente, il sortit en trombe sur le palier et remonta rapidement avec une bouteille de champagne Dom Pérignon qu’il était allé chercher dans sa cave.

— Triquons, mes amis. À la santé des Alliés ! À la liberté !

Le bouchon sauta joyeusement et le précieux liquide pétillant coula dans les coupes en cristal que son épouse s’était empressée de poser sur la table basse. Alphonsine accepta avec délice le verre, car l’événement était bien trop important pour ne pas le fêter.

— De toute ma vie, je n’ai jamais autant apprécié ce nectar, exprima gaiement Mme Chemtov.

— Et moi donc ! renchérit la concierge.

— Que va-t-il se passer maintenant ? interrogea Alphonsine, perplexe.

Elle eut très vite la réponse à sa question dès le lendemain matin à 8 heures, à l’instant où la gardienne (qui était en lien avec un réseau normand) les informa que le débarquement était en cours depuis la nuit précédente. Tout avait commencé lorsque trois cents éclaireurs anglo-saxons, les Pathfinders, avaient été largués sur la presqu’île du Cotentin pour baliser les pistes d’atterrissage des planeurs. Ces derniers transportaient plus de vingt-trois mille parachutistes et avaient eu pour difficile mission de dégager la plage d’Utha Beach et de couper la route nationale qui reliait la ville de Caen à la ville de Cherbourg. L’opération ayant réussi, à 5 h 30 du matin, la flotte aérienne alliée et une demi-douzaine de cuirassés s’étaient mis à bombarder sans relâche les bunkers postés sur les côtes du Calvados. Vers 6 h 30, les premières divisions américaines et britanniques avaient foulé, non sans mal, le sable fin des plages normandes. Beaucoup d’hommes avaient perdu la vie. Mme Morel, plus remontée que jamais, fit la navette durant toute la journée entre sa loge et l’appartement des Chemtov pour les avertir de la tournure que prenaient les événements. Au soir du 6 juin, l’opération qui avait été baptisée Overlord prit fin. Les Alliés, qui avaient réussi à établir un point de débarquement sur la côte, étaient en train de s’organiser pour mettre en place la logistique qui allait permettre à des milliers de soldats de suivre.

La tyrannie nazie allait bientôt être définitivement écrasée. Du moins, c’était ce que tous espéraient.

Les ultimes jours de juin furent très éprouvants. Les rations alimentaires instaurées par l’Occupant diminuèrent de manière drastique. Les Parisiens, à la limite de la famine, n’avaient plus qu’une seule obsession : rester en vie. M. et Mme Chemtov dépensaient des fortunes au marché noir car les prix avaient considérablement flambé. Par chance, Léonie, en maman attentive, continuait à envoyer des colis de Bretagne qui étaient miraculeusement parvenus jusqu’eux. Ces derniers contenaient généralement des légumes en bocaux, des œufs durs, du lait, des crêpes dentelle, de la farine et des terrines de lapin qu’elle avait cuisinées et stérilisées. Un véritable trésor.

À quelques jours de la fête nationale du 14 Juillet, le secrétaire d’État à l’Intérieur du régime de Vichy interdit fermement que l’on commémore l’événement. Cette décision arbitraire eut pour conséquence de mettre la population, toutes classes sociales confondues, très en colère. Parallèlement, le Comité parisien de la Libération qui était chargé depuis 1943 de coordonner les différentes actions de résistance dans la capitale faisait tout pour remonter les habitants contre cette mesure. Il ne fallait surtout pas baisser la garde, au contraire : défiler malgré la censure était le meilleur moyen de se rebeller.

L’appel fut largement entendu.

Ce jour-là, malgré les avis d’interdiction, plus de cent mille personnes habillées aux couleurs tricolores de la France descendirent sur les Champs-Élysées. Alphonsine n’avait plus envie de se terrer comme une malpropre. Fermement décidée à assumer sa grossesse en se montrant aux yeux de tous et plus particulièrement au regard malsain de la voisine Mme Berthaux, la future maman se mit un point d’honneur à participer impérativement à l’affront patriotique national. Pour rien au monde elle n’aurait raté ce formidable défi à l’ennemi. Elle avait donné rendez-vous à Julien place Maubert, dans le quartier de la Sorbonne. Elle avait revêtu une ravissante robe bleue de maternité qu’elle avait cousue elle-même et avait regroupé ses cheveux à l’aide d’un foulard rouge. Pour compléter l’ensemble, elle avait choisi des chaussures à talons compensés blanches. Lorsqu’il l’aperçut à travers la foule, Julien éclata de rire. C’était bien l’Alphonsine qu’il connaissait : rebelle et insoumise. Exaltée par cette journée formidable d’unité nationale, elle était rayonnante et se sentait en pleine forme. Revoir des visages souriants et enthousiastes lui permettait de mettre entre parenthèses, le temps d’un après-midi, les lassitudes, la faim et la fatigue. Mme Morel, habillée en bleu, blanc et rouge elle aussi, retrouva le duo vers 14 heures. Alors qu’ils suivaient calmement le cortège qui se dirigeait vers la place de la République, contre toute attente, un membre des FTP (Francs-tireurs et partisans) commença à fredonner La Marseillaise. Très vite, il fut rejoint par tous ceux qui étaient présents. Hommes, femmes, enfants, anciens combattants et veuves de guerre s’époumonèrent courageusement pour chanter à l’unisson l’hymne national. À la fin du morceau, un tonnerre d’applaudissements résonna comme jamais depuis que les Allemands avaient envahi Paris.

Ce soulèvement pacifiste avait été dans l’ensemble une réelle réussite. Quelques arrestations de cheminots furent néanmoins à déplorer, mais, au grand étonnement des Parisiens, il n’y eut aucunes représailles de la part de l’Occupant et de la milice française. Un vrai miracle ! En fin de journée, Alphonsine et la gardienne décidèrent de rentrer à vélo-taxi plutôt qu’en métro pour profiter au maximum de l’atmosphère joyeuse qui régnait sur les avenues. Julien, lui, fila directement boulevard Saint-Germain pour retrouver son petit ami russe. Le chauffeur qui déposa les deux femmes rue du Cherche-Midi leur offrit la course. Galvanisées par ce qu’elles venaient de vivre, elles montèrent l’escalier de leur immeuble en chantant à tue-tête une nouvelle fois La Marseillaise. Sur le palier du deuxième étage, elles furent accueillies par l’odieuse Mme Berthaux qui remarqua aussitôt le ventre arrondi d’Alphonsine. Nul doute, cette boniche était enceinte.

Nullement impressionnées, telles des adolescentes écervelées, les deux complices se mirent à l’imiter à coups de grimaces informes.

— Alors vous, sale petite traînée, vous devriez avoir honte, hurla cette dernière en direction d’Alphonsine. Je devine aisément que vous êtes une fille-mère. Allez vous terrer dans un trou de souris plutôt que de parader de la sorte. Allez vous cacher chez ces youpins qui vous servent de patrons, espèce de garce !

— Madame Berthaux, vous vous égarez ! lui asséna la gardienne.

— Je me passe de vos commentaires madame Morel, allez tenir compagnie à vos poubelles, car c’est là votre place !

Il y eut un court silence, puis Alphonsine et la concierge, désireuses qu’on ne leur gâche pas ce moment de grâce, éclatèrent d’un rire franc et sonore.

— Mais, ma parole, vous avez bu !

L’hilarité des deux femmes redoubla. La mégère outragée tourna les talons et referma sa porte si brutalement que la cage d’escalier se mit à trembler. Ruben Chemtov se précipita vers les deux insouciantes et leur intima de rentrer sur-le-champ. Elles ne se firent pas prier et allèrent directement rejoindre Sarah Chemtov au salon. Le couple se délecta du récit qu’ils entendirent. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles. Pour Mme Morel, ce 14 Juillet était la preuve que les Français étaient prêts à donner leur vie pour repousser hors des frontières les nazis qui les avaient si longtemps oppressés.

Le manque de réaction, ce jour-là, de la part des autorités françaises et allemandes envoya sans le vouloir un signal puissant aux résistants : cela ne faisait aucun doute, le soulèvement était devenu une évidence. Parallèlement, l’avancée des forces alliées vers la Seine et la fuite de certains collaborateurs du régime de Vichy ne faisaient que confirmer leur conviction. Ce faisant, l’allégresse était revenue à l’appartement des Chemtov. Le couple commençait de nouveau à envisager un avenir serein.

Le 19 juillet, Alphonsine fut réveillé par une vive douleur dans le dos qui s’apaisa aussi vite qu’elle était apparue. Elle se leva et se dirigea vers la cuisine pour préparer le petit déjeuner. Quelques minutes plus tard, la même douleur ressurgit et devint de plus en plus régulière. Elle se mit à transpirer abondamment. Un cri lui échappa. Mme Chemtov, qui était dans la salle de bains, accourut. Elle comprit tout de suite ce qui se passait : le travail avait commencé et sa protégée était sur le point d’accoucher. M. Chemtov, encore endormi, fut brusquement réveillé par sa femme qui lui demanda d’aller prévenir Mme Morel, pendant qu’elle s’occupait d’appeler de toute urgence le médecin. Lorsqu’elle revint auprès d’Alphonsine, elle la trouva en pleurs, le visage livide, au milieu d’une flaque visqueuse : la poche des eaux venait de se rompre. Sarah Chemtov prit alors les choses en main avec beaucoup de sang-froid. Elle commença par lui faire couler un bain pour l’aider à supporter les vagues successives de spasmes qui lui déchiraient le ventre. Malheureusement, les douleurs liées aux contractions s’intensifièrent.

La concierge arriva avec un petit panier qui contenait des fioles. Alphonsine, qui avait besoin de s’allonger, préféra sortir de la baignoire. Elle fut immédiatement enveloppée dans une ample serviette chaude et regagna péniblement sa chambre. Après avoir revêtu une chemise de nuit propre, elle se positionna en chien de fusil sur son lit. Mme Morel demanda un bol et prépara une mixture à base de sauge, de géranium et d’huile d’amande douce. Elle appliqua le mélange dans le bas du dos de son amie et la massa délicatement. Alphonsine se décrispa légèrement.

— Décidément madame Morel, vous me surprendrez toujours !

— Je suis l’aînée d’une famille de quatorze enfants et je peux vous dire qu’à la maison, ça y allait, les accouchements ! Ma grand-mère préparait ce mélange. Il est assez efficace.

— Je vous le confirme… merci beaucoup… ça me soulage grandement ! soupira Alphonsine.

— Alors, alors, petit chenapan, on arrive en avance ? s’écria le médecin qui venait de pénétrer la chambre.

— Est-ce grave, docteur ? demanda Mme Chemtov tout bas.

— Rassurez-vous. À huit mois, le bébé est tout à fait viable. Il sera sans doute un peu moins dodu, voilà tout ! Remarquez, par les temps qui courent, j’en ai rarement vu qui dépassait les trois kilos. Comment vous sentez-vous, Alphonsine ?

— J’ai connu mieux, mais ça va, merci…

Après un examen minutieux de sa patiente, le médecin annonça que tout était parfaitement normal. Le bébé était correctement positionné et la dilatation du col se faisait progressivement. Il rassura la future maman :

— Je préviens immédiatement une excellente sage-femme avec qui je travaille depuis des années. Quant à moi, je dois repartir, car une seconde maman est elle aussi sur le point de mettre au monde son premier enfant à deux pas d’ici. Décidément, on dirait que ces chers bambins sont pressés d’assister à la débandade de ces salauds de Boches ! lança-t-il gaiement. Je repasserai ce soir. Bon courage…

Le travail dura plus de douze heures. À 21 h 20, la frimousse de la fille d’Alphonsine apparut. C’était une petite crevette vigoureuse de deux kilos huit cent cinquante grammes. La sage-femme, qui avait été d’une gentillesse et d’une patience infinies, donna la première toilette au nourrisson et l’habilla chaudement pour éviter qu’il se refroidisse. Lorsqu’elle mit le nouveau-né au sein d’Alphonsine, celui-ci téta si goulûment que tous éclatèrent de rire.

— Mazel tov, murmura Ruben Chemtov au creux de l’oreille d’Alphonsine. Cette petite est une bénédiction.

— Comment allez-vous l’appeler ? questionna Mme Chemtov qui était aussi émue que son mari.

— Je donne à ma fille comme premier prénom celui d’une fleur en souvenir de ma chère Bretagne. Son deuxième prénom est celui d’une femme moderne que j’admire profondément. Et, enfin, son troisième prénom est celui d’une personne que j’ai beaucoup aimée et qui me manque infiniment : je vous présente Hortense, Sarah, Zofia Kergoat.

Mme Chemtov, totalement chamboulée, s’avança vers la jeune maman et lui déposa un long baiser sur le front.

— Mazel tov, ma très chère Alphonsine… que Dieu vous protège toutes les deux !

Julien accourut dès qu’il apprit la nouvelle. Alphonsine était épuisée mais heureuse. Elle avait autour d’elle tous les gens qu’elle aimait et elle était en sécurité. La sage-femme et le médecin restèrent pour fêter l’événement. M. Chemtov ce soir-là déboucha trois bouteilles de son meilleur champagne et son épouse confectionna un petit dîner improvisé avec les terrines de lapin, les légumes en conserve et les crêpes dentelle que Léonie avait envoyés la semaine précédente. Tous se régalèrent. La jeune maman, à qui on avait servi double ration, engloutit tout ce qu’on lui proposa. Quant à Hortense, elle dormit paisiblement dans son berceau près de Mme Morel qui l’avait dévorée des yeux toute la soirée. Tout comme le 14 Juillet, ce moment de partage et de convivialité leur réchauffa le cœur. Les invités inattendus du jour quittèrent l’appartement quelque peu éméchés vers 23 heures. Julien, qui n’avait pas de laissez-passer, contrairement au médecin et à la sage-femme, alla se coucher au sixième étage dans l’ancienne chambre d’Alphonsine. Quant à Mme Morel, elle regagna sa loge en titubant et en chantant à tue-tête le cantique annonçant la naissance du divin enfant.

Un peu plus d’une semaine s’était écoulée depuis la naissance d’Hortense. Mère et fille se portaient comme un charme. Alphonsine avait beaucoup de lait et son bébé grossissait à vue d’œil. Mme Chemtov, radieuse, se régalait : elle pouponnait toute la journée et n’avait de cesse de répéter que cette petite lui donnait une force et une envie de vivre incroyables.

Hortense avait les yeux verts de sa mère et ses cheveux étaient d’un blond presque blanc. Elle avait les traits fins et une jolie bouche bien dessinée en forme de cœur. Elle était ravissante. L’unique « ombre au tableau » était son grain de beauté au coin gauche de sa lèvre supérieure… Seuls Alphonsine et Julien savaient d’où elle le tenait, mais la jeune maman avait l’intelligence de faire la part des choses. Sa fille n’y était pour rien et cette caractéristique physique qui provenait de l’héritage paternel n’entachait en rien l’amour qu’elle lui portait.

Mme Morel avait de nouveau proposé de prendre le relais concernant les courses. Cette fois-ci M. Chemtov accepta, mais à une condition : qu’elle soit rétribuée pour sa peine. La gardienne, à contrecœur, se plia à l’exigence bienveillante de Ruben Chemtov.

Les habitants de l’immeuble (sauf bien évidemment l’abominable Mme Berthaux) avaient tous été prévenus de l’arrivée d’Hortense. Chacun à leur tour passa féliciter Alphonsine pour cet heureux événement. L’ancien combattant du quatrième lui avait même offert une boîte de chocolats. Alphonsine, touchée par cette délicate attention, était parfaitement consciente que cela avait dû lui coûter une fortune au marché noir. Aucun des voisins n’avait abordé le sujet du papa. Tous avaient fait preuve de beaucoup de tact. Julien s’était chargé de déclarer la naissance de l’enfant à la mairie du quatorzième arrondissement. L’employée, une vieille fille aigrie, fit une grimace de dédain lorsqu’elle fut forcée de noter sur la fiche d’état civil : père inconnu. Julien, pour ne pas attirer l’attention, avait à contrecœur fait profil bas.

Les journées d’Alphonsine étaient rythmées par les tétées et le lavage des layettes. Les siestes qu’elle faisait tous les après-midi étaient les bienvenues, car ses nuits étaient très courtes. Hortense était au sein toutes les trois heures. Mme Chemtov l’aidait du mieux qu’elle le pouvait et lui avait interdit toutes activités domestiques. Ce renversement de situation, au début, avait mis Alphonsine très mal à l’aise, mais, comme d’habitude, Sarah Chemtov avait su trouver les mots pour apaiser celle qu’elle considérait dorénavant comme un membre de sa famille.

Mme Morel réussit à dénicher des couches en tissu ainsi que du talc à la pharmacie du quartier. Une véritable aubaine en ces temps de pénurie. Une maman qui habitait au troisième lui avait prêté des vêtements de bébé et une poussette qui avaient appartenu à ses filles. Malgré la guerre qui grondait au-dehors, la vie à l’appartement était paisible. Ruben Chemtov avait ressorti le livre de contes polonais de son enfance. Chaque jour, il s’installait auprès du nourrisson et lui lisait les aventures trépidantes de personnages imaginaires. Alphonsine et Mme Chemtov, qui adoraient ces moments de grâce, n’en perdaient pas une miette.

Un soir, Mme Chemtov trouva Alphonsine songeuse assise dans la cuisine.

— Je n’ai toujours pas annoncé la naissance d’Hortense à mes parents et, comme d’habitude, je fuis ! lui avoua-t-elle, honteuse.

— Hortense n’a que quelques jours, temporisa, Mme Chemtov. C’est normal que vous soyez un peu perdue à l’idée de les avertir. Tout cela a été si soudain…

— En vérité, je ne sais pas comment m’y prendre pour le leur dire ! Je suis une fille-mère ! se lamenta-t-elle. C’est une faute grave chez nous…

— Oui, je comprends, en Pologne, aussi ce n’est pas bien vu… Les mentalités n’ont pas changé depuis le Moyen Âge ! Nous vivons dans une société faite pour les hommes et dirigée par les hommes. Les femmes n’ont pas voix au chapitre et, lorsqu’elles s’assument, elles sont malheureusement clouées au pilori. J’en sais quelque chose ! soupira-t-elle.

— Et s’ils n’acceptent pas la situation ? S’ils me jugent ?

Mme Chemtov, qui ressentait la détresse d’Alphonsine, s’assit tout près d’elle et lui serra les mains.

— Écoutez-moi, en aucun cas vous ne devez prendre ce qu’ils vous diront comme une vérité. Leur réaction n’appartient qu’à eux, car c’est uniquement leur manière de penser. Ce sont leurs mots et non les vôtres. Ce que je veux vous expliquer par là, c’est que vous avez le choix, Alphonsine, de laisser en dehors de vous tout ce qui pourrait vous atteindre et vous rendre triste. Quelle que soit l’attitude de votre famille, relevez toujours la tête. Vous êtes une femme libre et indépendante et vous n’avez surtout pas à vous justifier car, le faire, c’est admettre qu’on a tort… Ayez confiance en vous, Alphonsine, quoi qu’il arrive !

Motivée par les paroles de Mme Chemtov, Alphonsine le lendemain se décida à écrire une longue lettre à ses parents pour leur annoncer la naissance de sa fille. Toutefois, comme elle se l’était juré, elle ne parla ni du viol ni de la nationalité du père. Officiellement, le malheureux était mort au cours d’un bombardement.

Une fois de plus, elle préférait la fuite à la vérité.

OceanofPDF.com