L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 9 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 8

Berlin, février 1925

Sous le regard éberlué de Gertrude, Johannes bondissait comme un cabri d’un bout à l’autre du salon. Il venait d’apprendre une très bonne nouvelle.

— Gertrude, c’est formidable !

— Quoi donc, Monsieur ?

— Le NSDAP, Hitler l’a refondu. C’est une nouvelle ère qui commence !

En réalité, le jeune homme était soulagé car son idole revenait politiquement de loin. Adolf Hitler, après son putsch raté de novembre 1923, avait écopé de cinq ans de prison. Fidèle à sa réputation, pendant son procès il avait continué sans vergogne à diffuser son idéologie raciste et nationaliste, n’hésitant pas, certaines fois, à haranguer la foule et à se moquer ouvertement du tribunal. Pour autant, son séjour entre quatre murs ne l’avait pas affaibli. Bien au contraire. D’abord, il en avait profité pour écrire ses mémoires. Puis, comme on l’avait autorisé à recevoir des visiteurs, plus de cinq cents personnes étaient passées par sa confortable cellule durant les neuf mois qu’avait finalement duré sa détention. Le 20 décembre 1924, Hitler retrouva donc sa liberté avec cependant une ombre au tableau : interdiction lui avait été faite de prendre la parole en public dans la majeure partie de l’Allemagne pendant une période de trois ans. Johannes, révolté par cette sentence, avait crié à l’injustice et, en attendant que son héros puisse à nouveau s’exprimer, il s’était réfugié dans la lecture de Mein Kampf qui était désormais devenu son livre de chevet. Il le connaissait par cœur et le vénérait comme un objet sacré. Personne n’avait le droit d’y toucher ni même de l’effleurer. Hitler, disait-il, donnait du sens à son existence. Durant cette période, son implication aux Jeunesses hitlériennes avait redoublé et les séjours en camps d’été, associés aux réunions hebdomadaires et aux nombreuses virées nocturnes en compagnie du service d’ordre du parti, n’avaient fait que l’éloigner davantage de son foyer. Un jour que Gertrude se rendait dans le centre-ville à pied, celle-ci l’avait surpris à coller des affiches de propagande nazie. Naïve, elle s’était alors spontanément avancée vers lui pour le saluer, mais ce dernier, pour ne pas perdre la face devant les adultes du SA, l’avait sommée de déguerpir au plus vite. La pauvre femme en avait été toute retournée au point qu’elle était revenue en pleurs à l’appartement de ses patrons. Elsa Hohenburg, profondément attristée par la réaction de son fils, avait tenté de lui expliquer qu’il avait été maladroit en agissant de la sorte, mais la discussion s’était rapidement transformée en une terrible dispute. Son orgueil mal placé l’avait fait rester campé sur ses positions.

L’adhésion aux Hitlerjugend ne l’empêchait pas toutefois de profiter du bouillonnement intellectuel de Berlin. Ainsi, il fréquentait assidûment les endroits huppés et à la mode de la capitale et se passionnait pour le cinéma qui connaissait un véritable âge d’or. Ayant eu vent de l’admiration d’Hitler pour l’art antique, il passait également d’interminables heures à flâner dans les allées de l’Altes Museum pour contempler les sculptures grecques et romaines. Cela étant, il suivait malgré tout une ligne de conduite : il ne buvait jamais d’alcool, ne fumait pas et, tout comme Hitler, il était devenu végétarien. Un point cependant alarmait particulièrement sa mère : depuis quelques mois, l’adolescent avait développé un goût pour le rangement qui était à la limite de la phobie. La discipline et la propreté étaient devenues son obsession. La pauvre Gertrude n’en pouvait plus car le jeune tyrannique n’avait de cesse de la harceler en lui répétant à longueur de temps : « Il faut que tout soit en ordre. » Cette dernière était à deux doigts de donner sa démission.

Sa vie faite d’insouciance et de luxe avait fait complètement perdre le sens des réalités à Johannes. Coincé dans sa bulle dorée, il n’avait aucune empathie pour la majorité des Allemands qui, depuis la crise monétaire allemande de 1923, avaient du mal à boucler leurs fins de mois. Pire, il méprisait au plus haut point les familles des quartiers populaires qui s’entassaient dans des logements insalubres et qui souffraient de misère et de faim.

Sa compassion, il la réservait à Hitler, tout le reste n’avait aucune importance à ses yeux. Certaines personnes souffraient ? Et alors, ce n’était pas son problème et cela n’allait certainement pas lui gâcher ce jour béni de remaniement du NSDAP !

— Gertrude, je dois fêter ça comme il se doit. Prépare-moi mon costume gris et fais-moi couler un bain. Il faut que tout soit en ordre. Ce soir, je sors avec Ulrich. Nous avons prévu de passer du bon temps au cabaret La Scala.

— Bien Monsieur.

— Et qu’il soit à la bonne température, pas comme la dernière fois !

— À vos ordres ! marmonna la domestique entre ses dents.

Le meilleur ami de Johannes passa le chercher vers 19 heures. Alors qu’ils étaient sur le point de pénétrer dans la salle de spectacle, une mère qui mendiait sur le trottoir les interpella :

— Vous n’auriez pas une petite pièce ? Mes enfants et moi n’avons rien avalé depuis hier !

— Prenez, dit Johannes en lui tendant un billet de cinq marks. Je suis d’humeur joyeuse aujourd’hui !

— Vous êtes gentil, merci généreux jeune homme ! Dieu vous bénisse !

— Ce n’est pas moi qu’il faut bénir madame, mais Hitler. Bientôt, vous ne serez plus obligée d’endurer cette vie, car ce guide spirituel va redresser le pays, vous verrez ! Il va rétablir l’ordre et mettre à la porte tous ces vauriens d’étrangers qui vous ont pris votre travail, lui lâcha-t-il avec conviction.

— Alors, je prie pour que les prochaines élections soient favorables à ce bienfaiteur, répondit-elle sans conviction.

— Nous y œuvrons, faites-nous confiance !

— C’est qui, nous ? demanda la femme, incrédule.

— Nous, prononça-t-il orgueilleusement, c’est le NSDAP, le parti d’Hitler bien sûr !

— Je m’en souviendrai mon garçon… je m’en souviendrai…

— As-tu remarqué, Ulrich, comme il est facile de convertir n’importe qui à notre cause ! déclara orgueilleusement Johannes en s’engouffrant dans le cabaret.

Les deux amis se séparèrent vers 23 heures. Johannes rentra chez lui en taxi. Il était tard et il avait faim. Lorsqu’il arriva à son domicile, il se dirigea directement dans la cuisine et trouva Gertrude, occupée à repriser une de ses robes.

— Sers-moi à manger, lui ordonna-t-il sèchement.

La domestique, habituée depuis quelque temps à ce nouveau ton impératif, se leva et s’exécuta promptement. Johannes s’attabla bruyamment et repoussa d’un geste méprisant le vêtement et le matériel de couture.

— Je vais débarrasser, Monsieur.

— Oui, il vaut mieux, répondit l’adolescent d’une manière condescendante.

Elle posa devant lui une assiette de fromage accompagné d’une salade d’endive.

— On ne boit pas dans cette maison ? lança-t-il à la face de la malheureuse.

Celle-ci dut fournir un gros effort pour ne pas réprimander le jeune irrévérencieux et lui apporta un verre de lait qu’elle posa brutalement sur la table. Johannes la fusilla du regard. Regrettant aussitôt son geste, elle tenta de se radoucir en engageant la conversation.

— Votre mère se fait du souci pour vous, Monsieur.

— Je n’ai que faire de son inquiétude. Il serait temps qu’elle comprenne que je suis un homme maintenant.

— Elle vous aime, c’est normal, continua Gertrude qui marchait sur des œufs.

— Elle m’étouffe, plutôt. Elle vit dans un monde qui n’est pas le mien !

— C’est un bien joli monde pourtant, vous avez une mère des plus gentilles…

Johannes fixa Gertrude d’un regard qui la glaça. Tout comme Mme Hohenburg, elle avait peur désormais des réactions de celui qui devenait de plus en plus imprévisible. Elle ne reconnaissait plus le garçon affectueux et respectueux qu’elle avait vu naître. Elle n’insista pas. Elle alla se réfugier dans sa chambre et attendit que son tortionnaire de jeune maître finisse de manger.

L’adolescent termina en silence son repas et disparut sans la saluer. Gertrude se retrouva à nouveau seule, mais cette fois-ci avec une boule dans la gorge et un nœud au ventre. Elle avait envie de pleurer. Elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu transformer à ce point son petit protégé. Certes, il y avait l’influence de M. Hohenburg, mais cela n’expliquait pas tout.

Le comportement négatif de Johannes au fil des mois empira. Il était de plus en plus autoritaire et il lui arrivait fréquemment de donner des ordres à sa mère. Il sortait beaucoup et, avec la bénédiction de son père, il suivait régulièrement les SA dans leurs violents délires nocturnes contre les « youpins », comme il avait l’habitude de les appeler.

L’année 1925, au sein du couple Hohenburg, se termina comme elle avait commencé : par de nombreuses querelles accompagnées de claquements de portes et de bouderies.

La première moitié de l’année 1926 n’avait pas été beaucoup plus enjouée. M. Hohenburg, qui délaissait sa femme depuis qu’elle avait osé exprimer ses désaccords, par défi et par provocation n’avait de cesse d’encourager son garçon à devenir « un homme ». Son mariage se délitait et son fils la rejetait. Afin d’éviter de se faire happer par l’ambiance nauséabonde qui régnait dans son foyer, elle passait le plus clair de son temps chez ses parents ou chez une amie proche. C’était pour elle une question de survie.

Un après-midi de juillet, alors qu’elle était assise aux côtés de son époux (événement rarissime), ce dernier, voyant qu’elle était contrariée l’interrogea :

— Que me vaut cette mine déconfite ?

— Je suis angoissée par la situation dans laquelle se trouve la nation, je crains que notre pays sombre dans le chaos !

— Tu n’entends rien à la politique, retourne à tes broderies !

— Mais le président Hindenburg est…

— Par pitié, laisse cet homme là où il est. Tu n’y entends rien, te dis-je !

L’inquiétude d’Elsa Hohenburg était que le président du Reich fraîchement élu, grâce à une large coalition de la droite et de l’extrême droite allemande, ne réussisse pas à apaiser un contexte politique extrêmement tendu. Elle sentait bien que quelque chose de grave était en train de sommeiller dans une Allemagne qui ne digérait toujours pas la défaite de la Première Guerre mondiale. L’arrivée de son fils qui vint se planter au garde-à-vous devant eux l’empêcha de quitter la pièce avec perte et fracas. Visiblement content de lui, il guettait leurs réactions. Elle observa avec tristesse la boucle de son ceinturon où était inscrite la devise « Blut und Ehre », « Sang et honneur ». Johannes, agacé par le fait de ne pas recevoir de compliments de sa part, d’un geste dédaigneux, lui tourna le dos.

— Voici mon nouvel uniforme, père ! s’exclama-t-il en relevant le menton bien haut.

— Mon garçon, ce short bleu foncé, ces chaussettes montantes noires et cette chemise brune vous vont à ravir, s’écria Claus Hohenburg, enthousiasmé. Et vous êtes impeccablement coiffé. Un vrai militaire ! Qu’en pensez-vous, ma chère épouse ? l’interrogea son mari cyniquement.

— Je garderai mon opinion pour moi. Nous en avons déjà parlé, lui répondit-elle d’un ton acide.

Ayant eu une dispute un peu plus grave qu’à l’accoutumée avec son mari la semaine précédente à propos des Jeunesses hitlériennes, elle était bien décidée à ne pas repartir dans d’interminables discussions qui ne menaient nulle part. Johannes, qui n’avait d’yeux que pour son père, lui montra orgueilleusement le brassard cousu sur sa manche gauche représentant une croix gammée.

— Voici le symbole de l’ordre et de l’avenir ! réagit aussitôt Claus Hohenburg. Vous allez avoir fière allure pour votre défilé de cet après-midi ! Vous avez eu grandement raison de quitter l’école pour vous consacrer entièrement à votre passion, mon cher.

— Assurément ! s’exclama Johannes en enfonçant un calot sur son crâne et en claquant les talons. D’ailleurs, je file, je ne voudrais surtout pas être en retard pour entendre le discours d’ouverture de notre chef de section.

Sa mère, dépitée, cette fois-ci se leva et courut rejoindre Gertrude dans la cuisine. Elle ne supportait plus l’idée que son garçon se rende une fois de plus à ces rassemblements de fanatiques.

— Tout ceci est bien triste Gertrude ! Où tout ça va-t-il nous mener ?

— À rien de bon, pour sûr, Madame, répliqua la domestique catastrophée. Cet Hitler est un intrigant toxique qui n’est pas près de s’arrêter là malheureusement.

La porte d’entrée claqua rageusement. Les deux femmes sursautèrent et se regardèrent sans rien dire. Les mots étaient inutiles. Elsa Hohenburg était en train de comprendre avec amertume que son rôle de mère dans l’éducation de son enfant était malheureusement considérablement remis en question par les hommes qui encadraient les Jeunesses hitlériennes. Elle avait bien compris aussi que l’organisation du NSDAP faisait toujours en sorte d’éloigner le plus possible les enfants de leur cercle familial afin de pouvoir mieux les contrôler. Impuissante et en colère, elle était consciente que – même s’il ne s’en rendait pas compte – son fils subissait quotidiennement un lavage de cerveau. L’adolescent, qui jadis avait eu un esprit ouvert sur les arts et le monde, se renfermait inexorablement sur lui-même. Il était devenu irascible et supportait mal la contradiction. Tout comme Gertrude, Elsa ne reconnaissait plus l’enfant doux et affectueux qu’il avait été. Il fallait se rendre à l’évidence : son garçon, en devenant un adorateur de l’idéologie anticommuniste et antijuive du parti d’extrême droite, était passé du côté obscur.

Johannes, qui avait pris un malin plaisir à faire claquer la porte d’entrée, dévala rapidement l’escalier de son immeuble. Il était impatient d’assister au grand rassemblement des Jeunesses hitlériennes, qui avait lieu sur la célèbre place berlinoise Pariser Platz, située près du Reichstag. C’était un week-end important pour tous les sympathisants nazis du pays, car au même moment, à Weimar, se déroulait en grande pompe le deuxième congrès annuel du NSDAP. Cet événement national donnait à Hitler une occasion en or de montrer aux Allemands qu’il était, tel le phénix, en train de renaître de ses cendres.

L’adolescent avait donné rendez-vous à une dizaine de ses camarades de sa section, au bas de son bâtiment, parce qu’il souhaitait – leur avait-il dit – effectuer le trajet en leur compagnie. En réalité, c’était pour tester l’autorité qu’il exerçait sur eux. Ayant pour unique ambition d’être un haut gradé de l’armée du Reich, il s’était très vite fait remarquer pour son sérieux et son implication. Zélé et rusé, il n’avait pas tardé à comprendre la stratégie de ses formateurs qui consistait à mettre systématiquement en compétition les garçons entre eux, dont l’objectif ultime était de garder les plus coriaces et d’éliminer les plus faibles. C’était donc sans aucun remords qu’il dénonçait tous ceux qui fumaient ou buvaient de l’alcool en cachette (ce qui était rigoureusement prohibé par le règlement). Ce jour-là, pas un de ses camarades ne manqua à l’appel, car tous le craignaient et savaient de quoi il était capable. Satisfait et rassuré, il donna l’ordre au petit groupe de se mettre en route, lui en tête évidemment !

Au terme de trois quarts d’heure d’une marche euphorique, la joyeuse bande arriva enfin au pied de la porte de Brandebourg. La cérémonie dura deux bonnes heures sous de régulières ovations à la suite des discours enflammés des uns et des autres. Elle se termina triomphalement, par une levée d’étendard accompagnée de l’hymne du mouvement. Hitler, en créant ces Jeunesses, avait habilement contourné le traité de Versailles qui, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, interdisait à l’Allemagne de posséder une armée. Ce redoutable outil d’endoctrinement n’avait qu’un seul but : préparer les générations futures, et plus particulièrement les garçons âgés de dix à dix-huit ans, à être de bons petits soldats, prêts à entrer en conflit contre tous les pays ennemis du peuple allemand. À condition de n’être ni juif ni communiste, tous étaient les bienvenus, quelle que soit leur classe sociale.

À l’issue du rassemblement, les organisateurs avaient prévu un défilé dans les rues de la capitale pour que les Berlinois puissent admirer cette jeune relève emplie de nationalisme exacerbé. Johannes, à son immense joie, fut positionné en tête du cortège comme porte-drapeau. Pendant plus d’une heure et demie, aux sons d’une musique militaire agressive et de roulements de tambour assourdissants, ils paradèrent sur les avenues les plus fréquentées de la ville. Johannes, flatté et honoré par l’attention que les passants portaient sur sa personne, avait bien conscience de vivre un moment unique. Grâce aux Hitlerjugend, l’adolescent de dix-sept ans se sentait respecté et admiré par les adultes. En comprenant qu’il avait désormais une place importante au sein de la société allemande, il ne pouvait s’empêcher d’afficher un air hautain et sûr de lui.

Au détour d’une rue, il croisa le regard d’un homme d’une cinquantaine d’années très distingué. Sans crier gare, celui-ci cracha brusquement dans sa direction. Johannes, qui ne pouvait pas quitter les rangs, fulmina. Lorsque l’individu se retourna, il constata qu’il portait une kippa. À la vue de celle-ci, sa haine redoubla à tel point qu’il fut pris de tremblements incontrôlables. L’homme, voyant cela, éclata d’un rire satisfait. Pour enfoncer le clou, dans un dernier geste de provocation, il se rapprocha tout près de lui et lui murmura :

— Alors jeune petit con, que faisais-tu, toi, en 1914, quand j’étais dans les tranchées sur le front de l’Est à me battre pour toi et ton Allemagne ? T’étais bien au chaud en train de téter le sein de ta maman, sale morveux. Que connais-tu de la vie ? finit l’homme en hurlant, tournant les talons.

Vexé et décontenancé par les paroles de cet anonyme, le reste du défilé fut pour Johannes une souffrance. Il ne cessa de se lamenter intérieurement. Lorsque la parade prit fin, mille et une vengeances avaient déjà germé dans son esprit. Le sillon de sa haine, cet après-midi-là, se creusa encore plus profondément.

Voyant que Johannes était terriblement contrarié, et pour ne pas finir la journée sur une note sombre, Ulrich, son meilleur ami, se fixa comme objectif de lui changer les idées. Il lui proposa d’assister au spectacle que donnait le soir même Joséphine Baker, dans l’un des plus beaux lieux de Berlin : le théâtre Nelson. Applaudir cette Afro-Américaine dévergondée qui chantait selon lui à la manière d’une casserole et qui se trémoussait telle une dinde effarouchée n’enthousiasmait pas du tout Johannes. Il se demandait aussi pourquoi son camarade avait eu cette idée saugrenue. Pour ne pas le froisser, il accepta à contrecœur de s’y rendre.

L’artiste noire américaine ne réussit bien évidemment pas à le détendre. Au contraire, un sentiment de haine s’empara à nouveau de lui. Pendant toute la durée de la représentation, il ne cessa de repenser à l’humiliation infligée par l’homme à la kippa et fut pris d’une envie furieuse de monter sur scène pour administrer une bonne correction à cette femme de couleur très impudique.

Sur le chemin du retour, Ulrich, s’apercevant que son ami n’avait pas du tout apprécié la revue, tenta de rattraper sa bourde :

— Je regrette sincèrement de t’avoir convié à cette ignominie, Johannes…

Comme Johannes ne répondait pas, il continua :

— Mais il fut un temps où tu aurais aimé ce divertissement, n’est-ce pas ?

— Le temps dont tu parles est révolu, Ulrich, et je croyais que tu l’avais compris. Ton choix m’a surpris, déclara-t-il d’un air supérieur. Cette négresse prend un malin plaisir à provoquer les Aryens que nous sommes, on dirait ! Le charleston, quelle foutaise ! À partir de maintenant, nous devons boycotter cette soi-disant « artiste ». Qu’elle retourne dans son pays manger les bananes qu’elle a accrochées autour de sa taille ! Elle ne doit pas se représenter sur scène une nouvelle fois ! hurla-t-il dans un sursaut de colère et d’indignation.

— Oui, mais comment agir ? questionna Ulrich, affolé par sa réaction disproportionnée.

— Fais-moi confiance, je m’en charge, répondit Johannes narquoisement.

Après des aurevoirs en demi-teinte, Johannes, qui habitait dans le quartier, marcha tranquillement jusque chez lui tout en cherchant activement un moyen d’empêcher cette « sauvageonne » de réapparaître devant le public. Au moment de poser sa tête sur son oreiller, il avait trouvé.

Le lendemain soir, face au théâtre, une dizaine de chemises brunes distribuèrent des centaines de tracts dans lesquels ils traitaient ouvertement la star d’être untermensch, un sous-être humain. Les jours suivants, des manifestations hostiles aux Noirs vinrent perturber le début des représentations. La presse qui s’était emparée de l’événement fit indirectement de la publicité au parti. Johannes se délecta du scandale que cela avait provoqué et se jura d’en faire autant à l’égard des Juifs.

Dorénavant, il allait être très créatif en matière d’humiliation et de représailles…

DEUXIÈME PARTIE

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