L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 6 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 5

Printemps 1924

Six ans s’étaient écoulés depuis la mort de Victorine. Ce décès prématuré et tragique avait laissé une profonde cicatrice dans le cœur de toute la famille. Chacun avait réagi à sa manière. Adrien, qui avait toujours été un garçon très réservé, s’était progressivement muré dans un silence quasi permanent. Son absence de communication et sa difficulté à montrer ses émotions rappelaient malheureusement tous les signes de l’autisme. Simone, quant à elle, était plutôt dans le déni et continuait à vivre comme si de rien n’était. Gaston et Alphonsine avaient resserré leurs liens à tel point qu’ils étaient devenus inséparables.

Leurs parents, quant à eux, eurent beaucoup de mal à surmonter cette épreuve. Léonie sombra dans une profonde dépression et prit dix années de plus en quelques semaines. La mine triste, le regard absent, la pauvre femme effectuait désormais les tâches quotidiennes sans réelle conviction. Joachim, devenu alcoolique, se réfugiait la plupart du temps au bistrot du village qui était devenu pour ainsi dire sa deuxième maison. Les jours où il était trop imbibé d’alcool, il lui arrivait de frapper son épouse. L’atmosphère du foyer était dorénavant irrespirable et les enfants avaient déserté l’école afin d’aider leur mère à faire tourner la ferme pendant que leur père cuvait son mauvais vin dans un coin. En général, il trouvait refuge dans la porcherie.

Alphonsine, qui était maintenant une ravissante jeune fille de presque dix-sept ans, s’était construit une carapace qui lui permettait de tenir le coup. Son corps était en Bretagne, mais son esprit, lui, s’était déjà envolé vers Paris. Cette obsession à vouloir quitter son village coûte que coûte ne l’avait jamais lâchée, bien au contraire.

Depuis quelque temps, Alphonsine avait pour habitude d’accompagner son père au marché de Vannes. Entre deux beuveries, il y vendait la viande de porc de son élevage. Officiellement, c’était pour l’assister, mais officieusement, il s’agissait pour elle de le surveiller. Un matin, alors que le stand était pratiquement vide, dans un élan de rare bonté, Joachim Kergoat accorda une heure de pause à sa fille qui en profita pour explorer une partie de la ville. Loin d’être habituée à l’influence urbaine, elle eut toutes les peines du monde à se frayer un passage dans les rues bouillonnantes, mais cette nouvelle expérience ne la découragea pas, bien au contraire.

En voulant se rendre dans le centre historique, qui se trouvait dans l’enceinte des fortifications édifiées par les Romains, elle s’arrêta devant le superbe hôtel de ville. Sa façade néoclassique en pierres de taille blanches et composée entre autres de deux cariatides qui entouraient une magnifique horloge était splendide. Sa curiosité la poussa à entrer. Arrivé dans le hall, l’escalier monumental qui donnait accès aux trois étages confirma ses premières impressions : il lui semblait être à l’intérieur d’un château. Une employée qui se trouvait non loin d’elle observa avec amusement cette jolie paysanne qui découvrait de son regard ébahi le bâtiment public.

— C’est la première fois que tu viens ici on dirait, l’interrogea-t-elle gentiment.

— Oui Mademoiselle, répondit Alphonsine, intimidée. Dans mon village, la mairie est minuscule et en pierre grise. Là, c’est tellement lumineux ! s’exclama-t-elle.

La jeune femme attendrie par sa spontanéité, poursuivit :

— Quel est ton prénom ?

— Alphonsine, Mademoiselle !

— Moi, je m’appelle Marianne. Suis-moi Alphonsine, je vais te montrer quelque chose de très beau.

Séduite par cette perspective, l’adolescente afficha un large sourire qui laissa apparaître ses deux adorables fossettes. Elles gravirent le majestueux escalier d’honneur en marbre blanc. Sur le palier intermédiaire, deux sculptures d’anges qui soutenaient de magnifiques lustres en bronze doré accueillirent la visiteuse. En levant les yeux, Alphonsine aperçut un très grand vitrail qui représentait une scène de mariage.

— Comme elle est belle, s’exclama-t-elle.

— C’est Anne de Bretagne et tu as raison, elle l’était effectivement… Tu sais, lui précisa sa guide, l’ancienne reine de France est un symbole de paix et de courage pour nous les Bretons, car c’est malheureusement l’ultime représentante d’une Bretagne souveraine et indépendante.

— Oh ! oui, je me souviens, Mlle Lanson, notre institutrice, nous l’a raconté quand j’allais encore à l’école, mais elle n’a pas dit le mot « malheureusement » !

— Cela dépend de quel côté on se place, répliqua cette dernière en souriant. Ta maîtresse est bretonne ?

— Non. Elle est de Tours.

— À voilà ! tout s’explique…

Pendant qu’Alphonsine tentait de comprendre l’allusion, elles continuèrent leur ascension jusqu’au premier étage.

— Voici la salle des fêtes. C’est là que Monsieur le maire organise les grandes réceptions et les concerts.

Alphonsine n’en revenait pas. Les moulures dorées, la cheminée monumentale, le splendide parquet à chevrons ciré et les lustres gigantesques la laissèrent sans voix. De toute sa vie, elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Elle avait l’impression de vivre un rêve éveillé.

— Poursuivons. Je t’emmène à présent dans la salle des mariages…

Alphonsine, radieuse, redoubla d’enthousiasme.

— Notre salle des mariages…

— Oh ! Comme ces gens ont de la chance ! Nous les paysans nous n’avons pas le droit de nous unir ici n’est-ce pas ?

— Mais si, jeune fille, au contraire ! As-tu vu ce qu’il est mentionné sur le fronton du bâtiment de la République en entrant ? l’interrogea l’employée.

— Je ne sais pas lire, répondit tristement Alphonsine en regardant ses pieds.

— Et bien, il est écrit « liberté, égalité, fraternité ». Cette maison est le bien de tous, sans exception. Peut-être qu’un jour, si tu habites à Vannes, toi aussi tu diras oui à ton futur mari dans cette salle que tu admires tant…

Alphonsine s’empourpra. La visite terminée, elles regagnèrent joyeusement le rez-de-chaussée. La jeune femme lui apprit que la mairie abritait également l’accueil de la caisse d’épargne, la bibliothèque municipale – qui, précisa-t-elle, appartenait à tous – ainsi que le cabinet du juge. Pour finir, l’employée lui lut un écriteau qui expliquait que la cité devait son nom aux vénètes, un peuple de marins gaulois qui occupait le Morbihan et ses environs.

— Les Gaulois ! s’exclama-t-elle. Mais c’est très vieux !

Marianne éclata de rire.

L’adolescente remercia chaleureusement, des étoiles dans les yeux, sa gentille guide d’un jour et ressortit de la mairie toute guillerette.

Épanouie comme jamais, elle poursuivit avec délice sa flânerie dans les rues pavées étroites du centre historique qui entouraient la cathédrale Saint-Pierre. L’exploratrice découvrit avec enchantement les nombreuses demeures à colombages colorés, lesquelles cohabitaient avec des maisons plus récentes aux façades blanches en pierre de tuffeau, qui dataient de l’époque classique. Le rez-de-chaussée des bâtiments était occupé par des boutiques qui proposaient toutes sortes de produits. Mercerie, librairie, chapelier, boucher, boulanger, droguerie, épicerie et parfumerie, entre autres, attiraient tous les Vannetais, des plus humbles aux plus aisés.

Des chants virils et sonores qui provenaient d’une taverne retinrent soudain son attention. Intriguée, elle se rapprocha de l’entrée du pub et distingua une poignée d’hommes en uniforme qui s’époumonaient, une bouteille de cidre à la main, sur des airs populaires à la mode. Depuis l’installation en 1862 dans la cité de deux régiments d’artillerie, il n’était pas rare d’observer un peu partout des scènes identiques à celle-ci, car les jours de permission les militaires affichaient régulièrement leur joie débordante. Au détour d’une autre ruelle, elle découvrit avec stupéfaction l’imposante cathédrale qui se dressait fièrement devant elle. Alors qu’elle était en train de contempler les bas-reliefs sur le portail principal, un vagabond l’interpella :

— Tu es bien mignonne toi, d’où viens-tu ?

Alphonsine, surprise, eut un mouvement de recul.

— Tu n’as pas de langue, insista l’homme aux vêtements usés et sales qui n’avaient sans doute jamais eu la chance de connaître une bassine de lessive.

Cette fois-ci, elle fit trois pas en arrière. L’individu était grand et une longue barbe épaisse cachait la moitié de son visage. Malgré la distance physique qu’elle avait instaurée, l’odeur fétide que dégageait l’homme lui heurta les narines. Elle eut un haut-le-cœur de dégoût qui la fit tressaillir.

— Allons, ma douce, ne sois pas timide, reprit le vagabond qui se rapprocha à nouveau d’elle.

— Laissez-moi tranquille, vous sentez mauvais !

— Eh ! jeune effrontée. En voilà des façons de s’adresser aux adultes.

— Je parle comme je veux, répliqua-t-elle du tac au tac. Partez !

Le mendiant, surpris par la vive réaction de l’adolescente et comprenant qu’il n’aurait pas le dessus, s’éloigna en grommelant des incohérences. Une vieille femme qui avait assisté à la scène l’interpella.

— Bravo, tu l’as bien mouché celui-là !

— Tout de même, j’ai eu peur, répondit Alphonsine en tremblant.

— Eh bien, tu n’as rien laissé paraître. Je peux te l’assurer, la félicita cette dernière. Il est connu ici. Les habitants du quartier ne l’aiment pas. On a beau le repousser, il embête constamment les gens.

— D’où vient-il ? questionna Alphonsine.

— Personne ne le sait. Il est arrivé il y a deux ans et depuis, il rode toute la sainte journée autour du lieu sacré… Allez, au revoir, ma jolie, et continue à te défendre de la sorte !

— Je tacherai madame… merci !

Lorsqu’Alphonsine pénétra dans la cathédrale, elle était encore toute tremblante. Afin de reprendre ses esprits, elle alla s’asseoir au premier rang, face au chœur. Le silence qui régnait dans le lieu l’apaisa. Émerveillée par la grandeur et la splendeur de ce somptueux monument, elle se mit à penser à la modeste église Sainte-Barde de son village. Elle pria pour le repos de sa petite sœur Victorine et profita de l’instant pour implorer Dieu qu’il redonne le goût de vivre à sa mère. L’heure de liberté s’était écoulée et il était temps pour elle de retourner sur la place du marché. Arrivée à la hauteur du stand familial, elle constata que son père n’était plus là.

— Il a tout vendu, lui cria un marin venu proposer sa pêche de la nuit.

— Savez-vous où il est ?

Pas de réponse. Alphonsine insista.

— Monsieur, vous m’avez entendue ?

— À ton avis ? lui asséna le pêcheur dont le visage était buriné par le soleil et les embruns de l’océan.

Voyant que cette dernière ne comprenait toujours pas, il ajouta :

— Va au troquet de la poste, c’est juste là, à droite.

Sans un mot, elle se dirigea vers le bar en question et aperçut son père en grande discussion avec le patron. Au moment où elle pénétra dans le bistrot, les hommes s’arrêtèrent de parler. Tous la fixèrent d’un regard malveillant. Alphonsine sentit rapidement qu’elle se trouvait dans un endroit où la gent féminine n’était pas la bienvenue, car les rares femmes qui se permettaient de fréquenter ce genre d’établissements étaient immédiatement classées dans la catégorie « femme de mauvaise vie ».

— Qu’est-ce que tu fais là ? aboya Joachim Kergoat d’une voix rauque lorsqu’il aperçut sa fille.

— L’heure est passée, je viens te rejoindre, répondit-elle timidement.

— C’est pas un endroit pour toi ici. Fiche-moi le camp. Attends-moi dehors, pisseuse ! hurla-t-il dans sa direction.

Pétrifiée, l’adolescente s’exécuta. En se retournant pour ressortir, elle se prit les pieds dans une chaise et s’affala de tout son long sur le sol recouvert de carreaux de ciment crasseux. La malheureuse se retrouva le nez dans la sciure remplie de mégots et de crachats. Tous les hommes du bar éclatèrent de rire. Johachim Kergoat, vexé par la chute de sa fille, se précipita vers elle en titubant et l’attrapa brutalement par les cheveux pour la relever. Au moment où elle était presque debout, son front heurta violemment le rebord du comptoir en zinc. Son nez se mit à saigner. L’hilarité générale redoubla.

— Nom d’un chien, tu vas m’obéir, vociféra-t-il, à moitié soûl.

— Tu me fais mal, lâche-moi, gémit-elle en réussissant à se dégager de son emprise.

Terrorisée, Alphonsine bondit à l’extérieur et retourna en courant vers le stand familial. Des larmes de colère coulèrent le long de ses joues. Impuissante, elle se réfugia près des roues de leur charrette et tenta d’effacer les traces de son humiliation avec le bas de sa robe. La sciure et le sang mélangés qui étaient collés sur son visage formèrent une pâte rosée qui ressemblait à du papier mâché. La mine défaite, elle se recoiffa ses cheveux emmêlés qui empestaient l’odeur écœurante du tabac froid et de la salive.

Alphonsine ne supportait pas l’injustice. C’était pour elle une chose difficile à encaisser. Le comportement violent dont son père avait fait preuve à son égard lui fit soudainement prendre conscience de ce que sa mère endurait quotidiennement depuis le décès de Victorine. Elle cracha rageusement par terre et se mit à insulter copieusement celui qui lui servait de père. C’était la seule manière qu’elle avait trouvée pour évacuer la charge émotionnelle qui la submergeait. À cette heure, elle n’avait d’autre choix que d’attendre le retour de ce père qui l’avait publiquement humiliée. Le poissonnier en partant lui adressa un signe de tête qui semblait vouloir dire pauvre gosse, bon courage à toi.

Lorsque, au bout de deux longues heures, Joachim Kergoat réapparut, les commerçants qui s’étaient évaporés depuis longtemps avaient laissé la place aux agents de nettoyage municipaux et à quelques glaneurs qui inspectaient méticuleusement les cartons afin d’y récupérer les légumes et les fruits abîmés invendus. Sans se soucier de sa fille, son père s’installa tant bien que mal sur la banquette de la charrette. Il prit maladroitement les rênes et intima l’ordre au cheval de trait de se mettre en route. L’adolescente eut juste le temps de grimper à ses côtés.

— Surtout, ne me remercie pas d’avoir replié le stand, marmonna-t-elle entre ses dents.

Le retour dura plus d’une heure et demie. Aucun des deux ne s’adressa la parole. Une énorme bosse violacée s’était entre-temps formée sur le front d’Alphonsine. Tiraillée par une migraine épouvantable et l’odeur de vinasse que dégageait son père, elle ne pensait qu’à une seule chose : descendre de ce chariot de malheur pour s’éloigner le plus loin possible de cet homme répugnant.

Ils arrivèrent au village vers 17 h 30. À peine l’attelage avait-il passé le grand portail en bois qui donnait sur la cour qu’Alphonsine sauta à terre. Le patriarche beugla l’ordre qu’on vienne immédiatement s’occuper du cheval. Adrien se précipita pour détacher l’animal et rangea la charrette à l’abri sous un immense auvent qui servait à entreposer le foin. Simone quant à elle conduisit la bête à l’étable. Gaston, qui sortait de la porcherie au moment de leur arrivée, eut juste le temps d’apercevoir sa sœur disparaître derrière la maison.

Joachim Kergoat entra avec fracas dans la pièce principale. Il ne prit pas la peine de saluer Léonie qui était en train d’éplucher des pommes de terre pour le souper du soir. Il posa bruyamment l’argent de la vente de ses cochons sur la table.

— Ta morveuse a encore fait des siennes, marmonna-t-il rageusement en allant directement s’écrouler tout habillé sur le lit conjugal.

Sa femme, résignée, se leva en silence pour aller le retrouver dans la chambre. Elle lui ôta ses chaussures crasseuses qu’il n’avait même pas pris la peine de retirer et déboutonna son pantalon pour éviter que son ventre ne soit compressé. Elle fit une grimace de dégoût lorsqu’elle sentit l’odeur âcre du mauvais vin. Elle observa, dépitée, ce mari rustre et mal dégrossi qui n’avait plus rien à voir avec l’homme qu’elle avait épousé des années auparavant. L’alcool qui le détruisait à petit feu l’avait transformé physiquement. Il était devenu gros et les traits de son visage s’étaient creusés et durcis. Son teint rougeaud lui donnait désormais l’apparence d’un véritable ivrogne. Habituée depuis des semaines aux retours tonitruants de son conjoint, Léonie ne cherchait plus à lutter, car toutes ses tentatives pour le faire revenir à la raison avaient échoué.

Gaston, se doutant fortement où sa sœur était partie se réfugier, s’empressa d’aller la rejoindre. Comme il le pensait, il la trouva près de l’étang, complètement repliée sur elle-même. Assise au bord de l’eau, la tête rentrée dans les genoux, elle ne l’entendit pas arriver.

— Coucou frangine, s’annonça-t-il joyeusement lorsqu’il fut tout près d’elle.

— Je le déteste, ce sale soûlard !

— De qui parles-tu ? demanda Gaston, interloqué.

Alphonsine releva son visage et fixa son frère d’un regard noir d’agressivité. Troublé, Gaston, qui n’avait jamais connu sa sœur sous ce jour, recula légèrement.

— Je parle de notre père !

— Alphonsine ! s’écria-t-il en découvrant l’énorme bosse qui recouvrait désormais la moitié de son front.

— Qui t’a fait ça ?

— C’est papa, ce sale porc ! Je ne lui pardonnerai jamais !

Gaston s’emporta.

— Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé bon sang ?

Alphonsine, de plus en plus remontée, raconta à son frère le stand vide, le bistrot, la chute, puis l’insupportable humiliation. Gaston en demeura sans voix. Démuni, il était conscient qu’il ne pouvait rien faire pour aider sa sœur et resta simplement assis silencieux à ses côtés. La colère de l’adolescente s’estompa progressivement, puis, ses larmes séchées, elle lui demanda gentiment :

— Donne-moi un pok !

Gaston, rassuré de constater qu’elle reprenait le dessus, déposa comme elle le demandait un énorme baiser sur une de ses joues. Tous deux rebroussèrent néanmoins chemin la tête basse avec le moral au plus bas, mais l’amour que portait Alphonsine à son frère lui fournit le courage nécessaire pour remonter jusque chez elle. En arrivant, ils trouvèrent Léonie, Adrien et Simone autour de la table occupés à écosser des petits pois.

— Vous étiez où ? questionna Simone.

— À l’étang, annonça simplement Gaston.

Lorsqu’ils virent le visage tuméfié et déformé d’Alphonsine, tous poussèrent un cri de stupeur.

— Ma chérie, ta figure ! Que s’est-il passé ? interrogea Léonie paniquée.

— C’est ton salaud de mari maman ! répondit-elle en soutenant son regard.

— Alphonsine, je t’interdis de parler comme ça de ton père ! réagit sa mère mollement et sans grande conviction.

— À partir d’aujourd’hui, c’est devenu un étranger pour moi ! brailla Alphonsine dans un rugissement de haine qui fit trembler toute la pièce.

— Alphonsine !

— C’est décidé, je pars. J’ai dix-sept ans et personne dans cette maison ne m’en empêchera !

À peine avait-elle prononcé le dernier mot qu’elle était déjà rendue au milieu de la cour. Sa mère se précipita pour la rattraper.

— Où vas-tu comme ça ? Reviens ici tout de suite !

— Non, pas question, cria-t-elle. Je préviens immédiatement le curé Le Bihan. Lui, au moins, va m’aider à fuir cet endroit maudit ! Maudit, maudit et maudit, fulmina l’adolescente hors d’elle.

Joachim Kergoat n’apprit la nouvelle que le lendemain matin, lorsqu’il eut totalement dessoûlé.

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