L'ombre d'un secret
Chapitre 1
Moustoir-Ac, Basse-Bretagne, mars 1917
À 5 h 30 du matin, esseulée au beau milieu de l’unique rue principale de son village, Alphonsine marchait en tirant péniblement une lourde carriole grinçante. De rage, elle poussa un long juron qui alla s’écraser en un son métallique désagréable contre les façades des maisons en granit. Sa colère redoubla.
— Nom d’un chien, pourquoi Dieu m’a-t-il fait naître dans un bourbier pareil ?
Les brûlures acides qui transperçaient ses muscles l’obligèrent à s’asseoir un instant. Un minuscule escalier qui donnait accès au logis du garde champêtre lui offrit ses marches en pierres glacées et humides. Pour tenter de se protéger du froid mordant de l’hiver, la fillette se cala du mieux qu’elle put contre la porte d’entrée en bois râpeuse et remonta vigoureusement le col de son manteau en toile de chanvre. Mais ce fut peine perdue car l’ennemi invisible savait repérer les moindres interstices pour se faufiler sournoisement tel un serpent jusqu’à ses os. Son petit corps frêle recroquevillé sur lui-même rappelait celui d’un oisillon apeuré tombé du nid et ses cheveux longs ondulés en bataille la faisaient ressembler à une gosse des rues.
Au bout d’à peine cinq minutes, elle rassembla ses forces et se releva. Il ne fallait surtout pas qu’elle traîne, car comme tous les mardis on l’attendait de pied ferme. Ses doigts tétanisés empoignèrent le manche en bois de sa carriole pour poursuivre sa corvée matinale. Elle n’avait pas le choix.
Tout comme le reste du village, l’artère dans laquelle Alphonsine se trouvait était sombre et triste. Bâti au sommet d’une hauteur granitique, le bourg situé à une vingtaine de kilomètres au nord de Vannes dominait avec fierté la lande morbihannaise du Lanvaux. Un peu moins de deux mille âmes y habitaient. Tout le monde connaissait tout le monde et la vie des villageois, rythmée par les offices religieux, les mariages et les enterrements représentait les seules distractions. En passant devant l’église Sainte-Barbe, Alphonsine pesta de nouveau :
— Dire que tous les dimanches, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, je suis obligée de suivre cette foutue messe sur un banc dur !
D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, la fillette maudissait ces réunions paroissiales où presque tous les Moustoiracais se devaient d’être présents avec l’invariable cérémonial de fausse cordialité et d’hypocrisies convenues. Chaque fois, elle ressentait la même chose : une aversion profonde envers ces notables qui, face au chœur, jouissaient de confortables fauteuils à l’assise recouverte d’un accueillant velours épais et à qui tout était dû.
Fille de modestes éleveurs de porcs, Alphonsine encaissait difficilement sa condition de paysanne. L’odeur de la ferme la répugnait, elle avait horreur de s’occuper des bêtes et elle détestait avoir les mains dans la terre. L’école ne la voyait quasiment jamais car, pendant les nombreuses absences de son père, elle devait rester à la maison pour aider sa mère. Dotée d’un fort caractère, la petite campagnarde ne pensait qu’à une chose : fuir l’endroit qui l’avait vu naître dix ans auparavant. Jugeant sa vie ennuyeuse et sans intérêt, elle passait son temps à espérer qu’un événement vienne pimenter son existence.
Un matin d’août 1914, son vœu fut exaucé lorsqu’en plein désherbage de potager en compagnie de sa mère, le tocsin avait subitement retenti pour un rassemblement général d’urgence. Les villageois, apeurés et interrogatifs, s’étaient alors aussitôt précipités sur la place principale où le maire les attendait, affichant, à leur grande stupéfaction, une mine déconfite. Trempé de sueur, il leur avait annoncé, des trémolos dans la voix et les larmes aux yeux, que le président de la République Raymond Poincaré venait de donner l’ordre de mobilisation générale : la France entrait en guerre contre l’Allemagne !
Les femmes, paniquées à l’idée que leurs maris et leurs fils partent se battre, se mirent à pleurer. Les hommes quant à eux, n’écoutant que leur patriotisme, se regroupèrent sur-le-champ pour organiser leur départ. À l’immense déception d’Alphonsine, un individu échappa à cet appel : son père. Jadis exempté du service militaire national (pour cause de problèmes respiratoires), ce fut donc sous le regard dépité de sa fille que ce dernier retourna tranquillement chez lui sans la moindre compassion pour ceux qui devaient quitter leur famille.
Pour tous les Français, il était évident que les affrontements ne dureraient que quelques semaines, voire quelques mois. Hélas, trois années plus tard le conflit s’enlisait, faisant chaque année toujours plus de morts. Mis à part l’absence de ceux qui avaient été mobilisés, la vie du bourg, au plus grand désarroi d’Alphonsine, était restée pour ainsi dire la même. Régulièrement, des nouvelles du front parvenaient par les lettres que les pauvres bougres envoyaient à leurs proches. À l’immense fierté de tous, il se disait partout que les Bretons se montraient durs au combat et qu’ils faisaient preuve de ténacité. N’était pas Breton qui voulait !
Alphonsine, qui était désormais presque arrivée à destination, accéléra le pas. Elle se mit à observer pour la millième fois les façades austères des maisons qui, en ce mois de mars pluvieux, étaient privées des couleurs éclatantes des hortensias et des roses trémières qui refleurissaient chaque printemps. Soudain, la plus belle bâtisse du village lui apparut dans toute sa magnificence. De l’extérieur, la lumineuse demeure bourgeoise évoquait l’aisance et la manière de vivre de ses riches propriétaires. Ses murs en pierre de taille étaient d’une blancheur immaculée et ses nombreuses fenêtres, plus hautes que larges, laissaient entrevoir un univers enchanté de luxe et de confort. Elle actionna une clochette en cuivre pour signaler sa présence et s’introduisit dans la propriété par un majestueux portail en fer forgé. Après avoir longé une élégante allée bordée de chênes centenaires, elle contourna un monumental escalier à double rampe qui donnait accès à un imposant perron. À chacune de ses visites, la fillette enviait ceux qui avaient la chance de l’emprunter. Elle, elle devait se contenter de faire une dizaine de pas supplémentaires au ras du sol pour rejoindre les cuisines : unique condition pour être acceptée dans ces lieux. Une paysanne se devait d’être invisible dans l’antre des aristocrates de province fortunés.
Frigorifiée, elle frappa énergiquement à une porte située sur le côté de la maison. Une femme d’une maigreur impressionnante vint lui ouvrir.
— Tu es en retard ce matin ! Dépêche-toi, ne fais pas entrer le froid !
C’était Lucienne, la cuisinière qui avait la réputation d’être un vrai cordon-bleu. À force d’officier depuis plus de vingt ans, six jours sur sept, dans une pièce qui ne voyait jamais le soleil, la domestique de cinquante ans avait le teint gris et les traits tirés.
Lucienne était une taiseuse et ne s’intéressait guère aux autres. Elle supportait bien malgré elle une terrible solitude. Sans ses patrons et les modestes gages qu’ils lui versaient, la malheureuse aurait été contrainte de partir vivre à l’hospice. Sa vie se résumait à éplucher les légumes, plumer les volailles, rôtir des viandes et préparer des desserts pour ses maîtres qui résidaient, tels de grands seigneurs, aux étages supérieurs. Chaque soir, c’était pour elle le même rituel : elle regagnait, fatiguée, son humble chambre qui se trouvait sous les combles. Les seuls objets personnels qu’elle possédait se limitaient à un crucifix accroché au-dessus de son lit, une bible et deux photographies posées sur sa table de nuit. C’était un portrait de son mari emporté par la grippe il y avait de nombreuses années et celui de son unique enfant qui était mort l’année précédente dans une tranchée de l’Est boueuse infestée de poux et de rats. Un éclat d’obus l’avait fauché en pleine tête dans sa vingt-deuxième année. Lucienne, comme la plupart des familles endeuillées par cette guerre qui n’en finissait plus, avait appris le décès de son garçon bien avant l’annonce officielle, car ses camarades d’infortune lui avaient fait parvenir une lettre dans laquelle ils expliquaient en détail les circonstances de sa disparition.
— Mets tout sur la table, ordonna-t-elle d’un ton sec.
Alphonsine, qui était habituée à ses accueils bourrus, s’exécuta en silence. La femme, d’un geste incisif, ouvrit le sac.
— Qu’as-tu amené comme légumes, cette fois-ci ?
— Trois choux-fleurs, deux livres de pomme de terre, de la mâche, deux bottes de radis et des poireaux.
— C’est tout ? Je ne vais pas aller loin avec ça !
— C’est pas notre faute, on n’y peut rien si la récolte est mauvaise à cause du gel, fit remarquer Alphonsine sur la défensive.
— S’il n’y avait que ça de mauvais ! rétorqua cette dernière.
Tout en continuant à ronchonner, Lucienne se dirigea vers une armoire massive qui contenait le matériel de cuisine. Pendant ce temps, Alphonsine sortit le reste des victuailles. Elle déposa un bidon de lait, du fromage et de la viande de porc à côté des légumes.
Lucienne, qui faisait partie de ces rares domestiques lettrées, revint avec un carnet où elle notait consciencieusement chaque livraison. D’une calligraphie soignée, elle y inscrivit la marchandise du jour.
— Le lait est d’aujourd’hui, j’espère !
— Ouiii, de ce matin. C’est moi-même qui ai trait la vache juste avant de partir, répondit Alphonsine, agacée.
— Tu passeras chercher tes sous jeudi prochain.
Sans un au revoir, la femme revêche fit un signe de tête pour lui signifier qu’elle devait se diriger sans plus attendre vers la sortie. Déçue de ne pouvoir rester un moment de plus au chaud, la malheureuse se retrouva donc dehors en deux temps, trois mouvements. Tout son corps fut instantanément saisi par le froid. De rage, elle insulta la porte qui venait de se refermer brutalement derrière elle. D’un geste nonchalant, elle tira sur sa charrette qui recommença à grincer puis, lentement, effectua le chemin inverse.
La ferme où habitait Alphonsine était une longère typiquement bretonne coiffée d’un impressionnant toit de chaume. De plain-pied, le logis abritait aussi bien les hommes que les animaux. La fillette gara sa carriole près d’une petite clôture en bois bleu azur qui donnait accès à une cour en terre. Le chant retentissant du coq qui se tenait fièrement au sommet d’un immense tas de fumier l’accueillit. Pour ne pas salir ses sabots, elle marcha prudemment sur l’allée en ardoise qui menait jusqu’à son domicile. Pétrifiée, elle se précipita à l’intérieur de l’habitation. Installés à une imposante table de ferme flanquée de deux bancs qui trônait en plein milieu d’une grande pièce à peine éclairée, elle retrouva sa sœur et ses deux frères encore à moitié endormis devant de gros bols de lait fumants et d’énormes tranches de pain recouvertes de beurre salé. Son arrivée ne suscita aucune réaction.
Adrien, l’aîné, assis en bout de table, la toisa furtivement puis replongea son regard absent vers un point imaginaire. Le malheureux avait eu la malchance d’être conçu hors mariage treize ans auparavant et avait donc provoqué, bien malgré lui, l’union de ses parents pour éviter à sa mère Léonie la honte et le déshonneur. Adrien portait néanmoins son nom de jeune fille, car Joachim, son père, dans un élan d’hypocrisie total, n’avait jamais voulu le reconnaître. Léonie avait ensuite enchaîné les naissances tous les deux ans en mettant au monde successivement Alphonsine, Gaston, Simone et Victorine.
Après avoir suspendu son manteau près de la cheminée qui, au fil du temps, avait noirci les murs et le plafond, elle cria :
— Mammig, maman, c’est moi !
— Installe-toi et mange. Je termine la toilette de Victorine, lui répondit une voix douce qui provenait de l’unique chambre.
— Où est papa ?
— Il donne à manger aux cochons.
Alphonsine se dirigea vers un buffet-vaisselier massif en bois sombre, s’empara d’un bol en grès puis alla se servir une bonne dose de lait crémeux qui attendait dans un faitout en fonte près de l’âtre. Elle s’attabla à sa place habituelle aux côtés de Simone. La chaleur du liquide immaculé qui se diffusait à travers la paroi du bol la réconforta aussitôt. Elle ferma les yeux et savoura cet instant béni. Excepté le crépitement des flammes, le silence monacal qui régnait dans la pièce était tout à la fois apaisant et ressourçant.
Alphonsine ne ressemblait pas du tout à ses frères et sœurs. Tous avaient les cheveux crépus noir corbeau, les yeux marron foncé et une apparence quelconque. La fillette, à l’inverse, avait le teint frais et le visage d’un ange. Sa chevelure ondulée châtain très clair qui lui tombait sur les épaules faisait ressortir ses grands yeux verts. Deux adorables fossettes au coin de ses lèvres embellissaient son charmant minois lorsqu’elle souriait. Elle était vive et intelligente, et son fort caractère lui valait souvent de se faire remettre en place par les adultes. Effrontée et têtue, la gamine qui n’avait que faire de ces remarques ne se privait jamais de dire ce qu’elle pensait. Au diable les punitions !
Lorsque Victorine fut prête, Léonie vint rejoindre ses enfants. Alphonsine contempla sa petite sœur. Elle était chétive et pâle. À un an et demi, elle ne pesait que huit kilos. Sa mère observa à son tour Alphonsine d’un regard tendre. Malgré ses cinq grossesses, cette femme de trente et un ans avait conservé une taille fine et son corps n’était pas trop usé par les travaux quotidiens. Ses cheveux bruns regroupés en un chignon impeccable surmonté d’une simple coiffe blanche traditionnelle et son épaisse robe en chanvre noire lui conféraient un air sévère. En réalité, c’était tout l’inverse. Léonie était une mère attentive qui savait donner beaucoup d’amour à ses enfants.
— Je vais à l’école Mammig ce matin ? demanda Alphonsine.
— Oui, papa est là aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de toi.
Un sourire illumina son visage et ses deux ravissantes fossettes firent leur apparition. Elle était dispensée de toutes ces affreuses corvées et passerait huit heures assise bien au chaud. Un vrai luxe !
— Qu’a dit Lucienne pour les légumes ?
— Elle n’était pas contente. Elle a trouvé que c’était peu.
— Que veux-tu, ma merc’h, ma fille, on n’a déjà à peine pour nous !
— Je sais maman… déclara-t-elle amèrement, puis, après un long silence, elle reprit : quand je serai grande, j’irai moi aussi à la ville.
Sa mère, à l’évocation de l’éventuel départ de sa cadette, se crispa et ne répondit rien. Elle était consciente de ce que cela signifiait. Plusieurs adolescentes du village, dans l’espoir de dénicher un emploi à Paris, s’étaient exilées quelques années auparavant pour aller faire « la boniche » auprès des riches. Certaines donnaient des nouvelles et envoyaient de l’argent à leurs parents, quant aux autres, personne ne savait ce qu’elles devenaient.
Leur petit déjeuner avalé, Adrien et Gaston quittèrent la table pour aller rejoindre leur père dans la porcherie. Les filles, conditionnées à servir de domestiques aux garçons, se mirent à débarrasser et à laver la vaisselle dans l’évier placé sous l’unique fenêtre de la pièce. Alphonsine distinguait à peine ce qu’elle faisait, aussi, lorsque ses mains plongèrent dans une bassine en tôle émaillée remplie d’eau glacée qui provenait de la fontaine située dans la cour, elle repensa instantanément à l’élégante demeure des riches qui possédait la fée électricité et le chauffage central.
— Ils doivent être encore bien au chaud sur leurs matelas en laine et sous leurs épais édredons, maugréa-t-elle tout bas en tapant du pied.
Le son tranchant de son sabot contre le sol en terre, qui avec le temps s’était tassé comme de la pierre, lui rappela qu’elle n’avait pas non plus la chance de marcher sur un beau parquet en chêne ciré. Elle pesta de nouveau. Simone, qui essuyait la vaisselle, la regarda d’un air interrogatif et n’ajouta rien.
Sitôt la vaisselle rangée, les deux sœurs allèrent aider leur mère à faire les lits puis décrochèrent le linge qui avait séché près de la cheminée durant la nuit. Lorsqu’il fut plié et remisé dans l’unique armoire de la chambre, Simone rassembla la fratrie en un hurlement suraigu.
— Les gars, c’est l’heure de l’école !
— Arrête de brailler comme ça, tu as six ans et on dirait un bébé. Et puis, tu fais mal aux oreilles ! lança Alphonsine, énervée.
— Gaston a huit ans et il crie comme moi !
— Oui, mais lui, c’est pas pareil. Sa voix est plus grave !
— Et alors ?
— Oh ! tais-toi maintenant. Faut toujours tout t’expliquer, c’est fatigant !
Vexée, Simone baissa la tête, lui tourna le dos et enfila un manteau élimé qui jadis avait appartenu à sa grande sœur. C’était comme ça dans la famille Kergoat, il n’y avait pas de petites économies. Tout se recyclait.
Les deux frères arrivèrent en chahutant et s’habillèrent à leur tour rapidement. Lorsqu’ils passèrent la porte d’entrée, Léonie leur tendit un sac en lin qui contenait leur repas du midi composé d’une tranche de lard, d’un bout de pain à la farine de seigle et d’une pomme. Tous embrassèrent tendrement leur mère. Aucun d’entre eux ne prit la peine d’aller dire au revoir à leur père, toujours occupé avec les cochons.
Le trajet qui les attendait durait une cinquantaine de minutes car l’unique école du bourg se trouvait à quatre kilomètres au sud-ouest dans un hameau nommé Kerhéro. Ils se mirent en route en une colonne organisée. Adrien, en grand frère responsable, se plaça à l’avant. À la sortie du village, ils empruntèrent un chemin communal caillouteux et escarpé. Le bruit de leurs sabots fut rythmé par les premières notes joyeuses des rouges-gorges qui s’égosillaient dans les arbres alentour. Les couleurs flamboyantes du Massif armoricain étaient superbes et avaient l’avantage de les distraire un peu, leur faisant oublier leur marche laborieuse.
Parvenu à destination, chacun alla retrouver ses camarades dans sa cour respective. L’école mixte publique de Moustoir-Ac, qui avait vu le jour en 1901, accueillait trente-cinq élèves de trois à treize ans. La mixité ayant ses limites, le bâtiment était séparé en deux : les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Les deux uniques salles de classe, tous niveaux confondus, étaient dotées chacune d’un grand tableau noir et d’un imposant bureau placé sur une estrade. Les garçons avaient un maître très strict qui avait instauré une discipline de fer. Été comme hiver, il portait systématiquement le même costume sombre qui lui donnait l’apparence d’un employé des pompes funèbres. Les filles, quant à elles, avaient une institutrice, Mlle Lanson, des plus douces. Jeune et motivée, elle était attentive et patiente.
Les deux fonctionnaires avaient pour mission d’inculquer la morale laïque et avaient l’obligation d’enseigner uniquement en français. Une des règles fondamentales imposées par le gouvernement était de bannir toutes les langues régionales dans l’enceinte de l’école de la République. En Bretagne, le redoutable objet baptisé « la vache », petit bout de bois long d’une douzaine de centimètres, était là pour rappeler aux élèves cette règle cruciale. Considérée comme une punition humiliante, vexatoire et délétère, la vache était donnée à celui qui avait eu l’imprudence de parler en breton. Les récréations se transformaient alors en terrain de jeux où les détenteurs de l’objet maudit devaient user de mille ruses pour s’en débarrasser. Les pauvres bougres qui se faisaient pincer à la fin de la journée par les enseignants en possession du symbole déshonorant écopaient d’une lourde sanction. Ils devaient donc rester pour balayer la cour après la classe ou bien fendre le bois. Il arrivait aussi qu’ils remplissent des pages entières se résumant en une unique phrase : « Je ne parlerai plus breton. » Pour les plus grands, le pire des châtiments était de se voir enlever des points dans leurs devoirs de français.
La cloche retentit à 8 heures précises et aussitôt tous les écoliers se rangèrent de manière quasi militaire. Alphonsine s’installa à son pupitre qui était situé par bonheur à proximité du poêle. L’institutrice entama la matinée par une phrase moraliste puis distribua des exercices en fonction de chaque niveau. Alphonsine, qui faisait partie du groupe des moyens, se vit attribuer un devoir de grammaire. Quant aux plus avancés, le titre de leur leçon du jour était élégamment inscrit au tableau en lettres majuscules : « PARIS, CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ».
Barbée par le travail demandé, Alphonsine préféra écouter le cours des plus âgés. L’enseignante, qui connaissait bien la métropole pour y avoir séjourné à plusieurs reprises, leur fit une description vivante et détaillée. Ses explications sur Notre-Dame, l’avenue des Champs-Élysées, les théâtres, la tour Eiffel et les célèbres grands magasins transportèrent la jeune paysanne dans un univers enchanté qui la faisait rêver depuis bien longtemps. Elle s’était même persuadée que tous les Parisiens étaient à coup sûr heureux et comblés d’habiter dans un lieu aussi magique.
La cloche de 10 h 30 marqua la fin de la leçon et Alphonsine referma son cahier sur une page blanche sans la moindre culpabilité. Lorsque l’institutrice fit signe à ses élèves de sortir dans la cour, un bruit assourdissant de sabots et une cacophonie joyeuse résonnèrent dans toute la pièce.
— Eh bien Alphonsine, tu es encore là ? Tes camarades sont tous dehors ! s’étonna Mlle Lanson.
— Racontez-moi encore Paris, Mademoiselle, s’enthousiasma la jeune écolière.
— Mais la leçon est terminée, répliqua gentiment la maîtresse.
— Non, pas pour moi ! Je dois connaître Paris par cœur !
— Mais pour quelles raisons ?
— Parce que quand je vais y aller bientôt, je devrai me débrouiller toute seule !
— Mais tu as le temps, Alphonsine, tu n’es encore qu’une enfant. Peut-être changeras-tu d’opinion lorsque tu seras plus grande, lui assura Mlle Lanson qui savait exactement quel sort était réservé aux adolescentes du village qui s’exilaient.
— Ah ! non alors. Jamais rien ni personne ne me fera changer d’avis, maîtresse ! s’exclama la fillette sur un ton de rébellion. Je suis Alphonsine Kergoat et je suis bien décidée à partir d’ici pour devenir quelqu’un !
Mlle Lanson, sidérée par l’aplomb et la réponse de son élève, en resta bouche bée.
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