L'ombre d'un secret
Chapitre 4
La défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale avait laissé un pays en ruine et une population qui avait énormément de mal à accepter la situation. Johannes, qui venait de fêter ses treize ans, était, sous l’influence de son père, plus que jamais remonté contre la terre entière et plus particulièrement contre les Français. Malgré les réticences de sa mère qui détestait toute forme de violence, son mari avait pris pour habitude d’emmener leur fils aux réunions du parti d’extrême droite.
Le pays, en cette année 1922, traversait une crise économique majeure et le contexte politique était explosif. D’un côté, la bourgeoisie allemande tentait de récupérer les acquis que les ouvriers avaient obtenus à la révolution de 1918, et de l’autre, ces mêmes ouvriers se mettaient en grève pour protester contre leurs conditions de travail. L’agitation sociale s’était répandue dans toute l’Allemagne. Un mouvement toutefois savait tirer son épingle du jeu. C’était le NSDAP, dirigé par un certain Adolf Hitler. Excellent orateur, ce personnage charismatique était devenu une figure montante et incontournable de la vie politique allemande. Autrichien de naissance, ce fils de fonctionnaire qui s’était engagé en 1913 dans l’armée allemande vivait la défaite de l’Allemagne comme un véritable déchirement. Depuis son élection à la tête du NSDAP en 1921, l’homme belliqueux, aux fortes convictions nationalistes, passait le plus clair de son temps à sillonner toute l’Allemagne afin d’y déverser sa propagande haineuse et xénophobe.
Ce fut donc au cours d’une de ses réunions politiques que ce soir-là, dans une célèbre brasserie berlinoise, Johannes, hypnotisé par cet individu à l’attitude très théâtrale, écoutait son discours ponctué de formules percutantes et agressives avec beaucoup d’intérêt. Au moment où Hitler traita les Juifs de « tuberculose raciale des peuples », Johannes, emporté par un élan patriotique, se leva d’un bond et, sans réfléchir, ovationna de manière enflammée le chef de parti. Sa fougue contamina très rapidement toute l’assemblée au point de déclencher une véritable ferveur collective. Claus Hohenburg, surpris par la spontanéité de son fils, le contempla avec une lueur d’émotion et de fierté dans les yeux. Johannes, qui s’en aperçut, se délecta aussitôt de ce rare moment de complicité père-fils.
— Cet homme redressera le pays, mon garçon, sois-en sûr ! s’écria Claus Hohenburg.
— J’en suis certain, père… les bolcheviques et les Juifs, dehors, s’époumona Johannes en direction de toute la salle. Nous sommes des patriotes, et rien ni personne ne pourra nous arrêter.
L’enthousiasme de l’auditoire redoubla. Grâce à sa propagande très bien huilée, Hitler commençait à convaincre de plus en plus d’Allemands. Toutes les classes sociales se laissaient séduire par les idées de l’ambitieux politicien. À la fin de la réunion, Hitler vint en personne complimenter M. Hohenburg d’avoir un fils aussi courageux prêt à se mettre au service d’une noble cause. Johannes, très impressionné, remercia timidement le chef de parti et lui assura que c’était un honneur de soutenir un homme tel que lui.
Sur le chemin du retour, du haut de ses treize ans, Johannes, qui marchait à côté de son père, savourait secrètement son triomphe et l’effet qu’il avait produit sur l’assemblée. Ce soir-là, il comprit qu’il avait, au même titre que les adultes, le droit de s’exprimer.
— Je vois que tu as intégré l’importance de cette réunion, mon fils.
— Oui, père, ces propos ont été une révélation pour moi. Je me souviendrai à tout jamais de ce moment. Il a dit tant de vérité. Je suis certain que bientôt tous les Allemands comprendront que cet homme va sauver notre beau pays !
— Absolument ! s’écria M. Hohenburg.
Lorsqu’ils passèrent devant le célèbre Romanisches Café, haut lieu de rencontres pour les artistes et intellectuels de la capitale, Claus Hohenburg décida de s’y arrêter pour prolonger cet instant de triomphe. Ils s’attablèrent en terrasse où l’ambiance était joyeusement animée et chaleureuse. Il était aux alentours de minuit et la température de l’air en cette fin de printemps était particulièrement douce et agréable. Claus Hohenburg commanda deux pintes de bière. Le jeune garçon n’en revint pas. Lui qui avait l’habitude de siroter des limonades, aujourd’hui, il était autorisé à boire une boisson d’adulte ! Décidément, cette soirée était vraiment pleine de surprises. Lorsque le serveur déposa les verres devant eux, Johannes galvanisé par ce qu’il venait de vivre, se redressa fièrement et s’empara de sa chope contenant le liquide délicatement ambré.
— À la gloire de notre beau pays papa !
— À ta santé mon fils. Comme ce soir, fais toujours honneur à notre patrie !
— Je vous en fais la promesse, monsieur Hohenburg ! répondit l’adolescent, très flatté par l’intérêt soudain que lui portait son père.
M. Hohenburg dévisagea son garçon et admira sa figure d’ange. Le grain de beauté qu’il avait au coin des lèvres rendait son sourire malicieux et irrésistible. Quant à Johannes, pour la première fois de son existence, il se sentait aimé et respecté par celui qui lui avait donné la vie. Sur le chemin du retour, Johannes, qui n’avait jamais bu d’alcool de sa vie, eut un mal de cœur insupportable. En arrivant à leur domicile, il fila directement vers les toilettes pour aller vomir puis il alla s’écrouler sur son lit tout habillé en marmonnant des paroles incompréhensibles.
Le lendemain matin, encore accoutré de ses vêtements froissés de la veille qui empestaient le tabac froid, il pénétra dans la cuisine, blanc comme un linge. Sa mère et Gertrude le regardèrent, effarées. On l’envoya illico prendre un bain et on lui ordonna de réapparaître dans une tenue propre et correcte. Vexé de ne pouvoir raconter sa rencontre avec Hitler, il s’exécuta en ronchonnant et ne revint finalement qu’à l’heure du déjeuner.
Comme ses parents s’étaient disputés à propos de ce qui s’était passé la veille, le repas se déroula dans une atmosphère tendue. Lorsque Gertrude débarrassa l’imposant plat à choucroute, Johannes en profita pour se lever : il avait une déclaration importante à faire. Suspendus aux lèvres de leur fils, Claus et Elsa Hohenburg attendaient. Johannes prit un air solennellement exagéré et annonça fièrement qu’il avait décidé de rejoindre les Jeunesses hitlériennes. Son père hurla de joie, sa mère s’effondra et Gertrude lâcha le plat qui contenait les restes du déjeuner. L’adolescent, plein d’un sentiment nouveau de supériorité, vociféra dans sa direction :
— Toutes mes félicitations, Gertrude, il faut tout remettre en ordre maintenant !
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