L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 4 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 3

— Alphonsine, Alphonsine, vois ce que j’ai attrapé !

Fier comme Artaban, Gaston brandit victorieusement la carpe qu’il venait de pêcher dans le minuscule étang qui appartenait à leurs parents.

— Elle fait au moins deux livres !

— Comme toujours, tu exagères Gaston !

— Si Alphonsine, deux livres, j’te dis !

— En tout cas, en voilà une qui va nous régaler ce soir. Maman sera heureuse.

— Si papa était là, il aurait été content lui aussi, ajouta Gaston.

— Oui. Mais comme d’habitude, il est parti pour on ne sait combien de temps. Et c’est tant mieux ! déclara-t-elle. Dépêche-toi de la mettre dans le seau avant qu’elle ne t’échappe !

En ce début de dimanche après-midi, frère et sœur s’étaient lancés dans l’une de leurs fameuses parties de pêche qu’ils adoraient. Alphonsine, au début des beaux jours, se délectait toujours de ces moments volés près du plan d’eau familial. C’étaient pour elle des instants précieux qui lui permettaient d’oublier un peu son quotidien difficile. Elle passait des heures entières à observer le ballet des libellules bleu métallisé et à admirer les différents insectes qui peuplaient l’étang. Un de ses jeux favoris consistait à rester immobile pour que les grenouilles qui avaient été dérangées par son arrivée recommencent à coasser en sa présence. Le lieu, en ce magnifique printemps, regorgeait de fleurs sauvages multicolores. Alphonsine l’adorait.

Tandis que Gaston tentait de renouveler son exploit, de son côté, elle préféra poser sa canne pour s’allonger dans l’herbe fraîche. La douceur du tapis végétal et le son des abeilles qui butinaient tout autour d’elle la firent songer à Paris. Existait-il des endroits comme celui-là où les Parisiens pouvaient pêcher à leur guise ? Que faisaient les gens de la ville pour se distraire le dimanche ? Un jour, elle le savait, elle aurait les réponses. Progressivement, ses pensées devinrent de plus en plus floues et un profond sommeil l’emporta. Son frère, au bout d’une demi-heure, la sortit brutalement de son assoupissement.

— Alphonsine, réveille-toi, cria Gaston tout excité !

— Quoi… ? lança-t-elle d’une voix pâteuse.

— Regarde, j’ai réussi à en attraper deux autres !

La fillette se redressa et reprit, non sans difficultés, ses esprits. En s’approchant du seau, elle constata qu’il disait la vérité. Les malheureuses carpes se débattaient comme elles pouvaient dans le peu d’eau que Gaston leur avait octroyé.

— Mets-leur plus de flotte, imbécile. Regarde, elles sont en train de s’asphyxier !

— Tu crois ? rétorqua-t-il naïvement.

— Évidemment !

— Mais il sera lourd à porter pour remonter jusqu’à la maison.

— Tu n’auras qu’à me le donner. J’en ai vu d’autres ! Allez, prends les cannes, on y va ! Ajouta-t-elle d’une voix qui trahissait son regret de rentrer.

Ce fut donc avec une pointe d’amertume qu’elle quitta le seul endroit où elle se sentait bien. Pour rejoindre la ferme, qui se trouvait trois cents mètres plus haut, ils empruntèrent un chemin pentu qui longeait un champ de chanvre. Durant toute l’ascension du sentier, Alphonsine, qui portait le seau à bout de bras, ne montra aucun signe de fatigue. Au moment où ils pénétrèrent dans la cour, Gaston, enthousiasmé par ses captures, hurla joyeusement :

— Maman, maman, regarde ce qu’on rapporte !

Aucune réponse ne lui parvint.

— Maman ? répéta-t-il vexé d’avoir raté son entrée.

Lorsqu’ils arrivèrent sur le seuil de la porte, ils découvrirent leur mère effondrée sur la grande table de ferme. Son chignon qui s’était transformé en une choucroute informe laissait apparaître un visage bouffi et des yeux injectés de sang. Ses deux enfants, médusés, se pétrifièrent. Passé l’effet de surprise, ils reprirent leurs esprits et se précipitèrent vers elle.

— Maman ? murmura Gaston inquiet.

Léonie ne réagit pas. Alphonsine, affolée, insista.

— Maman… qu’est-ce qu’il y a ? PARLE !

Toujours aucune réponse. Le regard vide, elle semblait dans un autre monde. La fillette lui prit doucement l’épaule et la secoua légèrement. Celle-ci finit enfin par sortir de sa torpeur.

— Vite, foncez chercher le docteur, Victorine est au plus mal. Réussit-elle à articuler d’une voix déchirante.

Le seau en bois qu’elle avait encore en main se fracassa sur le sol en un son assourdissant. L’eau, en se répandant à terre, dessina une sinistre tache sombre. Les malheureuses carpes, privées de leur précieux liquide, se mirent à se contorsionner dans tous les sens. Gaston, sans perdre une seconde, se rua à l’extérieur et courut jusqu’au domicile du médecin qui habitait dans la rue principale. Arrivé à destination, il pria pour qu’il soit présent.

— M’sieur Mezec, au secours !

Pas de réponse. Cette fois-ci, il tambourina de toutes ses forces contre la porte d’entrée.

— Gaston, tu as un souci ? demanda le docteur qui ouvrit rapidement une des fenêtres de l’étage.

— Vite, on a besoin de vous. C’est Victorine !

— Je descends !

Comprenant que la situation était urgente, le jeune médecin fraîchement diplômé de la faculté de Rennes dévala l’escalier, attrapa sa mallette au vol et se mit à courir derrière Gaston qui était déjà reparti. Lorsqu’il fut à sa hauteur, il l’interrogea :

— Explique-moi, bonhomme. Qu’arrive-t-il à ta petite sœur ?

— Je sais pas m’sieur, je n’ai vu que maman. On revenait de l’étang avec Alphonsine, lorsqu’on l’a trouvé en pleurs. Victorine n’était pas avec elle.

Parvenu sur les lieux, le médecin découvrit Léonie assise près de la table, toujours en état de choc. Son souffle était saccadé. À ses côtés, Alphonsine était livide. Il s’avança doucement vers elle et se pencha à quelques centimètres de son visage. Léonie se tourna vers lui et plongea son regard dans le sien. Elle fit un léger mouvement de la main pour lui indiquer la chambre. Lorsqu’il se redressa, il perçut à peine les mots que cette dernière prononça.

— C’est trop tard. Mon enfant ne respire plus. Le diable l’a emportée !

Pensant qu’il y avait encore un espoir, il se rua dans la pièce. Le petit corps sans vie de Victorine gisait, telle une poupée de cire que l’on aurait négligemment jetée entre deux oreillers sur le grand lit parental. Son visage était d’une pâleur extrême et ses yeux opaques fixaient le plafond. La scène était glaçante. Gaston, blême, s’assit auprès d’elle.

— C’est vrai qu’elle est morte ?

— Oui, Gaston, ta sœur n’est plus. Où est votre père ?

— Il est parti vendredi avec Adrien à la foire agricole de Quimper.

— Quand reviennent-ils ?

— Sais pas !

— Bon, écoute-moi bien Gaston, en attendant que ton père et ton frère soient ici, c’est toi le chef désormais. Tu vas prendre bien soin de ta maman. Va chercher Alphonsine.

— Je suis là, répondit-elle en pleurant, cachée derrière la porte.

— Alphonsine, va prévenir Mme Gwen et explique-lui la situation.

— D’accord !

Sans prononcer aucune autre parole, la fillette se volatilisa. Elle réapparut avec la voisine flanquée du curé au moment où le médecin rédigeait l’acte de décès. Léonie, quant à elle, n’avait toujours pas bougé. Gaston, pour s’occuper l’esprit, avait allumé quelques bougies qu’il avait placées sur l’une des tables de nuit qui jouxtait le grand lit de ses parents. Bien qu’ils ne s’apprécient guère, les deux hommes se saluèrent poliment. La voisine et le religieux s’assirent auprès de Léonie. Le prêtre, qui tenait un missel à la main, s’adressa à la mère éplorée.

— Allons, mon enfant, prions pour le repos éternel de votre petite.

Le médecin leva les yeux au ciel en signe d’agacement. Le curé, qui surprit ce geste d’exaspération, ne releva pas l’affront. Ce n’était ni le jour ni le lieu pour se disputer une sempiternelle fois. Rationaliste convaincu, le docteur Mezec ne croyait absolument pas à cette grande supercherie chrétienne, comme il aimait l’appeler, et revendiquait haut et fort que son esprit libre ne saurait être manipulé par aucune des religions existant sur cette terre. Au début, les villageois s’étaient montrés méfiants face à ce jeune arrogant venu de la ville, mais peu à peu ils avaient appris à le connaître. Passé les premiers préjugés, ils avaient découvert une personne bienveillante et généreuse.

Léonie n’ayant pas bougé d’un pouce, le prêtre, croyant bien faire, réitéra sa demande de manière fort maladroite.

— Suis moi, veux-tu. Ne reste pas là à te morfondre.

— Vous voyez bien qu’elle est en état de choc. Laissez-lui le temps de comprendre ce qu’il lui arrive ! lui asséna le médecin.

— Seules les prières la ramèneront à la raison, répliqua l’homme d’Église sèchement en prenant Léonie par la main.

— Si vous le dites, curé !

Désireux de clore leur échange houleux au plus vite, le docteur Mezec se leva et se rapprocha délicatement de Léonie.

— Je repasserai demain. D’ici là, prenez soin de vous, je vous en prie. Vos enfants ont besoin de leur maman.

— Je vous en prie, répéta le curé, en appuyant lourdement sur le dernier mot. Je suis surpris, c’est donc une formule qui fait partie de votre vocabulaire !

Le docteur, piqué au vif, s’apprêtait de nouveau à répliquer, mais Gaston le coupa dans son élan en s’écriant, effrayé :

— Simone, où est passée Simone ?

Tous se dévisagèrent.

Alphonsine et son frère, suivis du médecin, se précipitèrent dans la cour et se mirent à crier le nom de leur jeune sœur. Quant au curé, il resta aux côtés de Léonie qui était toujours plongée dans un profond mutisme.

— Allons voir dans la porcherie, s’exclama Gaston en s’adressant à Alphonsine. J’suis sûr qu’elle est avec les porcelets qui sont nés hier matin.

— Je vérifie les extérieurs, lança le docteur qui était déjà à l’autre bout de la cour.

Les enfants n’eurent aucun mal à dénicher leur sœur qui s’était effectivement réfugiée dans l’enclos à cochons. Elle tenait dans ses bras une adorable petite créature rose qui s’était blottie contre son torse. Lorsque Simone aperçut son frère et sa sœur, elle fila se cacher derrière une botte de paille.

— J’veux pas rentrer à la maison. Maman est triste et Victorine est toute bizarre, sanglota-t-elle.

— Il est mignon, ton cochon, murmura Alphonsine en s’avançant prudemment vers elle. Il a l’air d’être bien avec toi.

— Oui, il me réchauffe et me tient compagnie pendant que maman pleure.

— Tu dois le remettre dans l’enclos maintenant Simone, ordonna Gaston.

— Non, jamais. Je reste là !

— Mais voyons, tu ne peux pas rester dans la porcherie, on a besoin de toi à la cuisine, insista Gaston sur un ton impératif.

— Arrête ! s’interposa vigoureusement Alphonsine. Retourne avec les autres, je m’occupe d’elle.

Gaston, déçu de ne pas avoir réussi à déloger sa sœur de son refuge, regagna la cour où il croisa le docteur qui venait de faire le tour complet de la propriété.

— C’est bon, on l’a retrouvée. Elle est dans la porcherie.

— Elle va bien ? demanda-t-il, soucieux.

— Oui, mais elle n’arrête pas de pleurer et refuse de revenir, s’indigna Gaston. Alphonsine est avec elle.

— Si elle est avec Alphonsine, pas d’inquiétude, dit l’homme, soulagé, en retournant chercher sa mallette qu’il avait laissée dans la pièce principale.

Gaston, quant à lui, ne sachant quoi faire, resta planté dans la cour.

— Je viens d’expliquer à ta maman que je repasserai demain matin. Au revoir mon garçon. Courage, lui souffla le médecin sur un ton affectueux.

Le soleil commençait à décliner. La nouvelle se propagea rapidement dans tout le bourg. Une longue et pénible nuit de veillée mortuaire s’annonçait.

Dans tous les villages et hameaux bretons, la mort était l’affaire de tous. Afin d’éviter le qu’en-dira-t-on et toute forme de commérages, les funérailles devaient toujours suivre des codes établis bien précis. À peine Victorine avait-elle rendu son dernier souffle que voisins et amis de la famille étaient déjà au garde-à-vous, prêts à rendre service. Quant au reste des habitants (à l’exception des notables), ils arrivèrent au fur et à mesure pour présenter leurs condoléances au clan Kergoat.

En attendant que la fillette rejoigne le cimetière du village, faute de pièce supplémentaire, on transforma un débarras qui fit office de chambre mortuaire. La dépouille de Victorine fut déposée sur une table recouverte d’un drap blanc. Le corps sans vie de Victorine était un spectacle déchirant. La pauvre enfant était méconnaissable. Elle avait les traits tirés et la peau grisâtre.

Afin de soulager la malheureuse mère endeuillée et terriblement affectée, Mme Gwen, la voisine, se chargea de faire la toilette funéraire. Léonie lui fournit un habit du dimanche que sa petite dernière n’avait mis qu’une seule fois. On fit appel à la grassaouerez du village, dont la vocation était de réciter les lâret gras, les prières en commun, pendant toute la durée de la veillée. La mort de vieillards qui avaient fait leurs temps causait moins de peine que la perte d’un jeune adulte dans la fleur de l’âge. Concernant Victorine, le chagrin était immense. Chaque visiteur, qui venait rendre un dernier hommage à la pauvre enfant, se voyait offrir un verre de vin ou une tasse de café. Léonie, qui était une femme appréciée au village, ne manqua pas d’aide et de soutien au point que les voisines avaient instauré un tour de garde pour se relayer auprès de la disparue pendant les trois jours qu’allait durer la veillée.

Le lendemain matin, vers onze heures, alors que Léonie commençait à refaire surface, elle entendit dans la cour le bruit caractéristique de la charrette de son mari. D’un mouvement las, elle releva la tête et s’agrippa au vaisselier. Joachim Kergoat, suivit d’Adrien, fit son entrée.

— Que font tous ces gens dans notre maison ? demanda ce dernier d’un ton bourru.

— Il est arrivé un malheur, Joachim, répondit Léonie toujours agrippée au meuble.

— Quel malheur ?

— Victorine !

Adrien n’eut aucune réaction contrairement à son père qui comprit sur-le-champ ce que cela signifiait. Ses jambes se dérobèrent soudain sous son poids et il eut juste le temps de se raccrocher au chambranle de la porte pour ne pas tomber. Deux voisins se précipitèrent pour l’aider à s’asseoir sur un des bancs près de la grande table.

— Quand est-ce arrivé ? réussit-il à demander nerveusement.

— Hier après-midi. Elle a eu une forte fièvre et de plus en plus de mal à respirer. Elle s’est étouffée dans mes bras, hurla de désespoir Léonie en se retournant en direction de son mari. Puis, en prenant conscience qu’Adrien était resté prostré dans son coin, elle se ressaisit.

— Adrien, mon fils, approche-toi. Je vais te servir un bol de bouillon.

— Suis-moi, Joachim, allons voir la pauvre enfant, intervint le curé qui avait prié une partie de la nuit auprès de Victorine.

À cet instant, le docteur Mezec fit son entrée.

— Bonjour Joachim. Je vous présente toutes mes condoléances.

— Merci, répliqua simplement le père en se dirigeant vers la pièce où reposait sa fille.

— Comment allez-vous, Léonie ? s’enquit le médecin. Avez-vous eu quelque répit ?

Le curé répondit à sa place.

— Elle n’a pas fermé l’œil et elle est épuisée, si vous voulez tout savoir.

Leur échange fut interrompu par Lucienne qui, à la grande surprise de toute l’assemblée, fit son entrée.

— Bien le bonjour à vous tous, lança-t-elle en allant déposer un baiser sur le front de Léonie. Tiens, c’est de la part de mes patrons.

La mère, accablée, fixa l’objet que lui tendait la cuisinière.

— Merci, Lucienne, cette croix est très belle. Tu remercieras tes maîtres pour nous.

— Tu l’installeras sur la tombe de ta petite. Je suis désolée de ce qui vous arrive. Je suis bien placée pour comprendre, tu penses !

— Veux-tu un café, Lucienne ? proposa une voisine.

— Non, je dois repartir pour continuer à préparer le déjeuner. Madame reçoit des notables de Vannes aujourd’hui !

À peine Lucienne eut-elle fini sa phrase qu’elle tourna les talons et s’éclipsa. Joachim, qui était resté assis, se leva et s’empara du crucifix.

— Je vais le placer à côté de notre petite, chuchota-t-il, le souffle court.

— Gaston a prévenu le menuisier pour le cercueil, répondit Léonie en suivant du regard son mari qui se dirigeait vers le réduit exigu où reposait leur enfant.

Au moment où Joachim aperçut la dépouille de sa fille, il se mit à hurler en un déchirant cri de douleur qui glaça le sang de toutes les personnes présentes.

Victorine fut inhumée auprès de ses grands-parents paternels le 11 mai, soit six mois jour pour jour avant la fin de la guerre. Excepté les nobles, tous les villageois assistèrent à l’enterrement. Des cousins éloignés avaient même fait plus de cinquante kilomètres pour venir soutenir le clan Kergoat. Lorsque l’on descendit le cercueil dans le caveau familial, Léonie s’effondra au sol. Ses quatre enfants l’aidèrent tant bien que mal à se relever. Joachim Kergoat, qui ce jour-là avait bu plus que de raison, ne s’occupa ni de sa femme ni de sa progéniture.

La bienséance voulait que le repas des funérailles se déroule soit au café du village, soit dans un restaurant des environs. Dans le cas des Kergoat, faute de moyens, ils reçurent leurs convives dans la cour de leur ferme. Léonie s’était activée tout l’après-midi pour offrir à ses invités une collation composée de charcuteries, de pains et de gâteaux faits maison. Si Victorine avait été enterrée en hiver, elle aurait servi un traditionnel pot-au-feu. Ce repas fut l’occasion pour elle d’apaiser un peu son chagrin. Chacun n’hésita pas à parler de Victorine en évoquant de rares moments joyeux, car en vérité, les seuls souvenirs qu’elle laissait étaient sa santé fragile et sa souffrance. Joachim, cet après-midi-là, ne desserra pas les dents. Il resta ratatiné sur lui-même en bout de table, à l’image d’un vieux quignon de pain que l’on aurait oublié au fond d’un placard : il était dur et sec. À la fin du repas, les enfants partirent se réfugier près de l’étang loin des adultes pour retrouver un temps leur insouciance. Ils organisèrent un concours de ricochets, puis une partie de cache-cache, mais le cœur n’y était plus.

— Vous croyez que Victorine nous voit ? lança soudain Simone.

— Le curé a dit qu’elle est avec le Seigneur maintenant, répondit Gaston.

Adrien, que l’on avait plus entendu parler depuis la mort de sa petite sœur n’émit aucune opinion.

— En tout cas, où qu’elle soit, elle sera toujours mieux qu’ici ! s’exclama Alphonsine, convaincue par ce qu’elle venait de déclarer.

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