L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 15 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 14

Quartier général du commandant Hohenburg

— Mon commandant, j’ai les informations que vous m’avez demandées concernant la femme de la boulangerie.

Assis à son bureau impeccablement rangé, devant un copieux petit déjeuner, Johannes était pressé d’entendre ce que le sergent Krauss avait appris.

— Je vous écoute. Faites vite !

— Il s’agit d’une dénommée Alphonsine Kergoat. Elle est née en mars 1907 dans un village breton du « morbhuhan », prononça-t-il maladroitement. C’est une fille de paysans pauvres. Elle habite tout près d’ici rue du Cherche-Midi. C’est une domestique qui travaille chez Henri et Jeanne Dedicourt, un couple de Parisiens aisés.

— Une fermière et une domestique ! Qui l’aurait cru ! murmura Johannes.

— J’ai eu toutes ces informations à l’état civil et en téléphonant à la mairie du bourg, car la concierge est une femme acariâtre qui ne m’a pratiquement rien dit. Que dois-je faire maintenant, mon commandant ?

— Rien. Rompez, sergent ! Euh… si, prenez quelques photos d’elle et rapportez-les-moi.

Le subalterne, vexé que son supérieur ne le félicite pas plus que ça, lui tendit ses notes et s’éclipsa en claquant des talons. Johannes se leva et se dirigea vers la fenêtre pour observer les passants. En cette fin novembre, les Parisiens étaient emmitouflés dans leurs manteaux en raison des températures qui, par malchance, étaient bien en dessous des normales saisonnières. L’hiver s’annonçait glacial.

Depuis qu’il avait croisé le regard d’Alphonsine, il ne pensait plus qu’à elle. Cette inconnue, bien malgré elle, l’avait envoûté. Il calcula rapidement son âge : trente-six ans. Elle en paraissait dix de moins. Décidément, il allait de surprise en surprise. Qui pouvait imaginer un seul instant que cette jeune femme si élégante et si distinguée soit une fille de ferme et, plus encore, une boniche ? Il convoqua sa secrétaire et lui confia la mission de se rendre sur-le-champ chez un fleuriste pour faire expédier un bouquet au nom et à l’adresse qu’il lui indiqua.

— Vous ajouterez ce mot, lui dit-il, un peu gêné, en lui tendant une petite enveloppe.

Celle-ci, trop heureuse d’aller se dégourdir les jambes, considéra l’ordre comme une récréation. Elle revint trente minutes plus tard toute contente d’elle. Elle avait choisi les plus belles fleurs de la boutique : un mélange de pivoines mauves, des roses blanches et d’iris violets. Le vendeur lui avait assuré que le bouquet serait livré dans le quart d’heure.

Au moment même où la magnifique gerbe atterrit dans les mains de la concierge, Alphonsine se trouvait à la banque pour retirer de l’argent sur le compte de M. et Mme Dedicourt. Privés de sorties, ses patrons, qui lui faisaient entièrement confiance, lui avaient donné la procuration. Avec la complicité du directeur de la succursale, ils avaient fait changer leurs noms pour ne pas être démasqués. Alphonsine préleva ce dont elle avait besoin pour les courses de la semaine et les petits extra. Et justement, aujourd’hui, elle avait une emplette à faire au Bon Marché. Sarah Chemtov n’avait plus de crème de nuit ni de parfum. En sortant de l’établissement bancaire, habituée désormais à croiser l’officier SS, elle scruta les environs. Elle remonta au maximum le col en fourrure de son manteau de laine et pressa le pas. Le grand magasin était, comme à l’accoutumée, envahi par les Allemands. Elle dut jouer des coudes pour accéder au stand qui l’intéressait. La vendeuse, qui la connaissait bien, la fit passer avant tous les soldats et n’eut que faire de leurs cris d’indignation.

— Aujourd’hui, Madeleine, il me faut un flacon de L’Heure bleue de Guerlain ainsi que la crème hydratante de nuit Lancôme.

Madeleine dénicha les articles rapidement et, d’un geste vif, prit Alphonsine par le bras.

— Viens, je t’accompagne à la caisse. Je n’en peux plus de ces Boches ! Il est à peine 10 heures du matin et ils m’ont déjà usée !

— Ma pauvre, je te comprends ! Surtout qu’ils ne sont pas fins, ces nigauds !

— Ma cheffe de rayon veut que j’apprenne l’allemand « pour servir au mieux ces messieurs ». Te rends-tu compte ? On croit rêver ! Je suis sûre que c’est une collabo, cette garce !

— Il y a des Français qui ne manquent pas d’air ! J’ai honte pour eux.

— Comme tu dis, Alphonsine… On verra quand la guerre sera finie, ils feront moins les malins, ces andouilles ! gloussa Madeleine. Bon, je dois te laisser maintenant. À bientôt !

Madeleine se faufila comme une anguille parmi les uniformes et disparut dans les rayons bondés.

« L’Heure bleue, L’Heure bleue, L’Heure bleue… », sur le chemin du retour, ces deux mots dansaient dans sa tête comme le refrain d’un air à la mode. Elle se souvint de la première fois qu’elle avait humé ce parfum. C’était dans le vestibule des Chemtov, lorsque sa patronne était venue les accueillir, l’abbé Cadic et elle. Sarah Chemtov adorait cette fragrance. Elle était fidèle à ces notes d’iris poudré, de violettes, de vanille et de musc sensuelles et gourmandes depuis plus de trente ans. Un après-midi de printemps, Mme Chemtov lui avait expliqué que Jacques Guerlain avait créé cette senteur en s’inspirant d’une fin de journée où la lumière s’était transformée en crépuscule et le ciel, teinté d’un bleu profond. Le flacon, très Art nouveau, dessiné par la maison Baccarat, était un chef-d’œuvre à lui tout seul. Il évoquait les épaules délicates d’une femme et son étonnant bouchon orné d’un cœur renversé était une véritable sculpture miniature. Le luxe à la française : c’était tout ce qu’Alphonsine adorait. Elle repensa avec nostalgie à cette période d’insouciance. Zofia était encore en vie et le couple Chemtov, libre comme l’air : bref, tous étaient heureux.

Mme Morel, qui la guettait, l’appela énergiquement sitôt qu’elle eut passé la porte cochère.

— Alphonsine, vite, entrez ! dit cette dernière en la poussant littéralement dans sa loge. On a livré ça il y a une demi-heure. C’est pour vous !

— Pour moi ?

— Il y a une petite carte à l’intérieur du bouquet, regardez !

Alphonsine s’empara de l’enveloppe et la décacheta nerveusement. Perplexe, elle lut le billet à haute voix :

— « À bientôt belle inconnue. Au plaisir de vous revoir… » Le mot n’est pas signé, c’est étrange ! L’écriture est très soignée en tout cas. Vous croyez que cela a un lien avec le soldat qui est venu chercher des informations sur moi ?

— C’est très probable, répondit Mme Morel, songeuse… J’y pense, sans doute a-t-il été envoyé par l’officier de la pharmacie ?

Alphonsine fit un pas en arrière.

— Si c’est ça, jetez ces fleurs au vide-ordures. En aucun cas je ne les accepterai !

Mme Morel, qui n’aimait pas gâcher, expédia à regret la gerbe à la poubelle. Les deux femmes s’accordèrent pour n’en parler à personne. Il ne fallait surtout pas que cela parvienne aux oreilles de M. et Mme Chemtov, car il était inutile de leur causer de l’inquiétude supplémentaire. Elle prit donc sur elle et remonta à l’appartement comme si de rien n’était. Elle alla retrouver Mme Chemtov qui lisait au salon pour lui remettre ses articles.

— Merci Alphonsine. Vous êtes un ange. Ah ! L’Heure bleue, un peu d’évasion olfactive ! s’exclama-t-elle. Tenez, ceci est arrivé pour vous ce matin, ajouta-t-elle en désignant une enveloppe posée sur la table basse.

— Merci Madame. Si vous avez besoin de moi, je suis en cuisine.

C’était une lettre d’Alice. Zofia et elle n’avaient jamais coupé les ponts avec leur chère collègue bretonne. Au début, elles s’écrivaient deux à trois fois par an, mais depuis qu’Alphonsine lui avait appris le décès de Zofia, Alice, afin de la soutenir moralement, avait doublé sa correspondance. Hélas, la missive qu’elle tenait entre ses mains annonçait que la villa qu’ils avaient louée face à la mer avait été bombardée. Il n’en restait rien. Le cœur d’Alphonsine se déchira à l’idée que cette magnifique bâtisse était devenue un tas de ruines parce qu’à ses yeux, c’était bien plus qu’une maison. La demeure était synonyme de jours heureux et de liberté, mais, surtout, de son grand retour en Bretagne après des années d’absence. Elle décida de ne rien dire à ses patrons car ces derniers lui avaient promis qu’en souvenir de Zofia, ils y séjourneraient de nouveau après la guerre. Mieux valait leur épargner cette triste nouvelle. Alice lui écrivait qu’elle allait bien, mais que la destruction de la villa la privait de son emploi de domestique si bien qu’ils survivaient difficilement avec le maigre salaire de son époux. Alice lui expliquait également qu’elle se faisait du souci pour ses enfants. L’aîné avait été fait prisonnier et se trouvait dans un camp de travail en Allemagne et sa benjamine, depuis le rationnement, tombait très souvent malade. Pour conjurer le sort, Alice racontait qu’elle se rendait régulièrement en pèlerinage à la basilique de Sainte-Anne-d’Auray bien connue de tous les Bretons pour gravir avec ferveur les marches, scala sancta, à genoux afin d’implorer les faveurs de la sainte.

Alphonsine replia la lettre puis, désabusée, la rangea dans un tiroir.

Bien résolue à ne pas se laisser aller, elle enfila son tablier et s’attaqua à la préparation du déjeuner pour occuper ses mains et son esprit. Il ne fallait surtout pas craquer. Elle éplucha pour la énième fois des topinambours et des rutabagas qu’elle fit mijoter dans une sauce légèrement alcoolisée. Chaque jour, elle déployait des trésors de créativité culinaire pour essayer d’améliorer l’ordinaire.

La semaine qui suivit, ayant trop peur de rencontrer l’officier SS, elle ne mit pratiquement pas le nez dehors. Sarah Chemtov commençait à se poser des questions. Rester enfermée ne lui ressemblait pas. Un matin, Mme Morel lui apporta (en même temps que le courrier pour que cela passe inaperçu) un petit paquet que l’on venait de livrer. À l’intérieur, elle découvrit un flacon de parfum. C’était le fameux N° 5 de Chanel. Le présent était accompagné d’un message : « Vous avez disparu… vous portez-vous bien belle inconnue ? » Mais qui pouvait bien lui envoyer de tels cadeaux ? Probablement un homme aux goûts très sûrs et qui avait les moyens. Il fallait qu’elle en parle à Julien au plus vite, aussi, elle lui donna rendez-vous à la brasserie où travaillait Briac le lendemain vers 19 heures. Le serveur, toujours fidèle au poste, fut heureux de les revoir. Depuis peu, il était passé chef de rang. Cette promotion tombait à point nommé car il allait être papa pour la troisième fois. Lorsqu’ils furent seuls, Alphonsine expliqua nerveusement à Julien qu’elle avait un admirateur un peu pressant et qu’elle soupçonnait qu’il soit allemand. Julien écouta avec attention les préoccupations de sa meilleure amie.

— Que dois-je faire ? lui demanda-t-elle, perdue.

— Rien, absolument rien ! Tu feins l’ignorance.

— Mais cet inconnu va me relancer, c’est certain, gémit-elle.

— D’après ce que tu m’as précisé, je mettrai ma main à couper qu’il s’agit de ton officier, affirma Julien sans détour. Continue à vivre normalement. Fais comme si de rien n’était et il finira bien par se lasser.

— Si je n’habitais pas chez M. et Mme Chemtov, je me ferais un plaisir de l’envoyer balader, ce nuisible.

— Tenez, c’est la maison qui paye ! dit joyeusement Briac en leur apportant une coupelle remplie de saucisson.

— C’est adorable ! s’exclama Alphonsine. Quel luxe ! Cela fait une éternité que je n’en ai pas mangé.

— Régalez-vous mes amis ! J’ai soutiré quelques tranches à ces salopards de Boches, dit-il en désignant une tablée d’officiers. Ils s’empiffrent comme des porcs. On ne peut pas dire que ce soit le rationnement pour tout le monde !

— Merveilleux ! Merci infiniment Briac. Je meurs de faim, s’enthousiasma Julien.

Soudain, elle le vit. Il était là, il faisait partie du groupe. Il la contemplait. Contrairement à ses collègues qui engloutissaient des assiettes de charcuterie et des pintes de bière, lui était devant une salade de pommes de terre et un verre de limonade. Il se taisait. Tous parlaient fort et riaient à gorge déployée. Sauf lui.

— Mon Dieu, Julien, il est en face de nous !

— C’est lequel ?

Elle lui fit une description détaillée et attira son attention sur le grain de beauté qu’il avait au coin de sa lèvre supérieure. Julien l’identifia sur-le-champ. Afin de calmer les ardeurs du militaire, il proposa à Alphonsine un stratagème. Le meilleur moyen de se délivrer de cet encombrant soupirant était de lui faire croire qu’ils étaient fiancés. Julien prit aussitôt dans ses bras Alphonsine et l’embrassa passionnément. Le manège des amoureux transis dura un bon quart d’heure. Briac, affairé à servir ces messieurs, n’en revint pas.

— Alors là, les enfants, il va falloir que vous m’expliquiez ! T’as viré ta cuti, Juju ? interrogea Briac lorsqu’il revint débarrasser leur table. Remarque, je te comprends, notre Alphonsine est tellement belle !

Julien, qui habituellement aurait pris la plaisanterie à la légère, lui donna des éclaircissements sur un ton sérieux. Briac, comprenant instantanément que la situation dans laquelle se trouvait son amie était délicate, les mit en garde en les informant que l’officier en question n’était pas n’importe qui. Il venait souvent déjeuner à la brasserie. Il ne buvait jamais d’alcool et ne mangeait jamais de viande. Il était froid et distant avec tout le personnel. Il avait une haute estime de lui-même et ne laissait jamais de pourboire. Parfois, il lui arrivait même de prendre un café en compagnie de certains individus de la Gestapo. Ses bureaux étaient situés juste en face, au Lutetia, et, d’après ce qu’avait saisi Briac, c’était le commandant en chef du service de renseignement de la capitale. Alphonsine frémit. Julien eut un léger mouvement de recul et lâcha d’un geste discret la main de sa « fiancée ». Mieux valait ne pas en rajouter. D’autant que l’homme continuait à les observer avec insistance. Ils prirent congé de Briac et sortirent en essayant d’être le plus naturels possible. Malgré un vent froid et sec, Alphonsine n’eut pas envie de rentrer immédiatement à l’appartement. Elle avait besoin de se remettre les idées en place. Julien lui proposa de marcher jusqu’au ravissant square Boucicaut qui se trouvait à cinq minutes à pied. Ils avaient une petite heure devant eux avant le couvre-feu. Le jardin leur offrit un abri temporaire. Avec ses essences de pins et de palmiers washingtonia, ce lieu rappelait un peu à Alphonsine sa chère Bretagne. Ils firent tranquillement le tour du square puis s’assirent sur un banc. Julien la rassura et lui promit qu’il continuerait à jouer les amoureux transis afin d’éloigner l’indésirable. Un policier municipal vint les déloger cinq minutes avant la fermeture du parc. Julien sentait bien que son amie était sur le qui-vive. Il lui proposa de la raccompagner, mais elle refusa. Elle ne voulait pas qu’il reste dehors après le couvre-feu. Leurs chemins se séparèrent à l’angle de la rue de Sèvres et de la rue Velpeau. Alphonsine pressa le pas. Quelques derniers passants s’activaient eux aussi pour regagner leur domicile. Alors qu’elle remontait la rue Saint-Placide, elle entendit un claquement de bottes régulier derrière elle. Elle accéléra. Le bruit des bottes se rapprocha. Elle commença à paniquer intérieurement. Son cœur battait à tout rompre. L’air froid qui pénétrait dans sa gorge la fit tousser. Elle n’osa pas se retourner. Le trajet pour rentrer chez elle lui parut soudain interminable. Elle avait l’impression que ses tempes allaient exploser d’une seconde à l’autre. Tout à coup, un point de côté lui déchira le haut du ventre. Contrainte et forcée, elle dut ralentir sa cadence. Elle remarqua avec effroi que les pas derrière elle ralentissaient eux aussi. Nul doute : on la suivait. Elle regretta amèrement de ne pas avoir accepté la proposition de Julien. Après tout, il aurait pu rester dormir dans son ancienne chambre du sixième étage.

— Vous avez aimé mes fleurs ?

À entendre ces mots, sa tête se mit à tourner. C’était bien lui, le SS qui l’épiait depuis des semaines. Elle eut de plus en plus de mal à respirer. Paralysée par la peur, elle s’arrêta et s’appuya dans l’angle d’une porte cochère. L’officier au grain de beauté s’avança vers elle. Trop près.

— Vous avez un problème, Mademoiselle ?

Surtout ne pas le braquer, se dit-elle. Il lui fallait habilement esquiver la conversation de manière détachée et naturelle.

— Tout va bien, j’ai besoin de reprendre mon souffle.

— Voulez-vous que je vous raccompagne jusqu’à votre domicile Alphonsine ?

Son sang ne fit qu’un tour. Il connaissait son prénom. Il avait mené son enquête. Le soldat qui avait demandé des renseignements à Mme Morel deux jours auparavant devait certainement être sous ses ordres. Tout s’expliquait à présent.

— Non, je vous remercie. Je souhaite me débrouiller seule, lui souffla-t-elle en espérant qu’il la laisse tranquille.

Mais, nullement découragé, il insista.

— Avez-vous aimé mon bouquet ?

Son regard était troublant. Son sourire, effrayant. Comment se débarrasser de lui sans le vexer ?

— Vous ne portez pas mon parfum ? Vous n’appréciez pas Chanel, Mademoiselle ?

Non seulement il l’importunait, mais en plus elle devait se justifier !

— Votre français est impeccable, se surprit-elle à lui dire d’un ton acide.

L’officier, croyant qu’il y avait une ouverture, lui expliqua que, depuis trois ans qu’il était à Paris, il avait eu largement le temps d’apprendre la langue de Molière.

— Appuyez-vous sur mon bras, Alphonsine, lui dit-il familièrement.

Cette fois-ci, c’en était trop. Le naturel effronté de la jeune femme refit surface.

— Nous ne nous connaissons pas, Monsieur ! Vous n’avez pas à m’appeler par mon prénom. Et puis d’abord, qui vous a renseigné sur mon identité ?

— Peu importe, ma chère mademoiselle, d’habitude, c’est moi qui pose les questions ! lui répondit-il, piqué au vif.

— Je ne suis pas votre chère mademoiselle. J’ai un fiancé, laissez-moi tranquille !

— Il n’est pas interdit de s’amuser un peu ! se moqua-t-il. Votre bien-aimé n’en saura rien… Et puis, êtes-vous sûre que cet homosexuel répugnant est vraiment votre amoureux ?

Alphonsine sentit ses jambes se dérober sous elle en comprenant que le SS avait fait bien plus que mener une enquête : il l’avait espionnée, elle et son entourage. Un sentiment de panique la terrassa. Était-il au courant pour les Chemtov ?

— Que me voulez-vous ?

— Je vous l’ai dit, m’amuser ! Ne soyez pas si naïve, mademoiselle Alphonsine… Je m’appelle Johannes et je vous trouve très belle. Je vous vois tous les jours depuis la fenêtre de mes quartiers, vous savez. Vous êtes sophistiquée, vous ne ressemblez pas à une domestique, lâcha-t-il, sans aucun tact.

— Eh bien justement, laissez-moi partir, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes !

— Les torchons et les serviettes, répéta-t-il, incrédule.

— Nous ne faisons pas partie du même monde au sens propre comme au sens figuré ! reformula Alphonsine.

— Natürlich, ich verstehe, naturellement, je comprends. Vous me considérez donc comme un torchon ! Sachez que je n’ai pas pour habitude de me faire insulter, Mademoiselle.

Il se rapprocha encore plus près d’elle. Désormais, leurs corps se touchaient.

— Vous n’êtes qu’une boniche, c’est vous le torchon, lui déclara-t-il d’un air mauvais.

— Pensez ce que vous voulez, ça m’est bien égal. Maintenant, écartez-vous.

— Une femme qui me donne des ordres, voyez-vous ça ! Vous sentez toujours cette délicieuse odeur de violette. Quel est votre parfum, Mademoiselle ?

Alphonsine commença sérieusement à désespérer. Elle ne savait plus comment faire pour se débarrasser de ce gradé encombrant.

— Vous m’importunez, Monsieur ! Votre mère ne vous a-t-elle pas inculqué les bonnes manières ?

L’officier blêmit. Alphonsine se rendit compte qu’elle avait lâché la phrase de trop. Soudain, elle repéra son alliance.

— Pensez à votre épouse. Que dirait-elle si elle vous voyait en ce moment ?

Il ne répondit rien et devint écarlate. Il l’empoigna par ses avant-bras et se pencha pour l’embrasser. D’instinct, elle se dégagea et le gifla.

— Schlampe, sale petite garce ! hurla-t-il en la poussant vivement à l’intérieur de la cour de l’immeuble déserte.

Il la bouscula de nouveau, mais d’une manière encore plus brutale. Déséquilibrée, elle s’affala sur le sol gelé et perdit une de ses chaussures. Il l’entraîna de force à l’écart dans un renfoncement sombre. Elle se mit à appeler à l’aide en priant pour que les occupants du bâtiment l’entendent. Il l’en empêcha et, sans comprendre vraiment ce qui lui arrivait, elle se retrouva derrière les poubelles, un mouchoir coincé dans la bouche. Un goût d’après-rasage au vétiver écœurant lui donna la nausée. L’endroit dans lequel ils se trouvaient était glauque et inhospitalier. Elle retenta une nouvelle fois de crier de toutes ses forces, mais cela ne servit à rien car ses hurlements étaient étouffés par l’étoffe. Elle était en nage et ses cheveux qui venaient de se détacher masquaient une partie de son champ de vision. En un geste maîtrisé, l’officier nazi lui attrapa les poignets, la redressa et la plaqua contre le mur. Un son sec de tissu déchiré résonna au plus profond d’elle-même. Il était en train de lacérer sa jupe et cherchait à arracher sa culotte. Elle sentait ses mains chaudes qui essayaient maladroitement de se frayer un chemin entre ses cuisses. Elle comprit alors, terrifiée, que quelque chose de grave allait se passer et qu’elle ne pourrait pas y échapper. Elle réussit à dégager son bras droit et s’agrippa à une des poches de son uniforme pour tenter de se libérer. Une enveloppe tomba à terre. L’officier ne remarqua rien. Obnubilé par ce qu’il voulait d’elle, il s’était transformé en une bête sauvage en rut et baragouinait des mots incompréhensibles en langue allemande. À force de tirer sur le revers de la poche, la main d’Alphonsine ripa violemment et s’accrocha à son insigne de commandant. Plus elle se débattait, plus il prenait plaisir à resserrer son étreinte. Tout à coup, il l’empoigna avec encore plus de brutalité et elle ressentit une douleur atroce au niveau de son entrejambe.

Elle perdit connaissance.

Au moment où elle se réveilla, le SS avait disparu. À demi consciente, elle resta allongée sur le sol dur et crasseux. Depuis combien de temps gisait-elle là ? Elle ne le savait pas. Elle n’avait plus aucun repère. Le froid glacial et mordant l’aida à ne pas s’évanouir une nouvelle fois. Elle se mit à trembler. Elle tenta d’ouvrir ses paupières, mais une force invisible l’en empêcha. Alors, elle écouta les sons. Un bruit métallique régulier capta son attention. C’était le couvercle d’une poubelle qui claquait au vent. Les pleurs d’un enfant, qui provenaient d’un appartement voisin, se firent entendre. Un chat à la recherche de reste de nourriture vint lui renifler les cheveux. Elle sursauta. Celui-ci détala en un miaulement lugubre et continu. Elle fit une nouvelle tentative pour ouvrir les yeux. Cette fois-ci, elle réussit, mais eut beaucoup de difficultés à distinguer son environnement. Tout était flou. Elle se redressa tant bien que mal et s’adossa au mur qui était près d’elle. Ses omoplates lui faisaient mal. Soudain, elle fut prise d’un vertige et un violent spasme la secoua. Elle eut juste le temps d’incliner son visage sur le côté et d’ôter le mouchoir qu’elle avait encore dans la bouche pour vomir les tranches de saucisson qui, peu de temps avant, avaient été une bénédiction. Son corps courbaturé la faisait atrocement souffrir. Une sensation de brûlure ardente au niveau de son bas-ventre laissait deviner ce qu’elle venait de subir. Désespérément seule, au fond de cette cour sinistre, elle se mit à observer le ciel étoilé. Son inconscient fit remonter en elle le souvenir de ce jour de marché à Vannes où son père, ivre et furieux, l’avait humiliée en public. Comme naguère, il lui fallait encaisser sans broncher et ravaler sa fierté.

L’endroit sentait mauvais. Glacée jusqu’aux os et complètement désorientée, elle se ressaisit : elle devait rentrer chez les Chemtov le plus dignement possible. En était-elle capable ? Lorsqu’à l’âge de dix ans, on traîne une carriole trop lourde, le ventre vide en plein hiver dans une rue sombre et inhospitalière, on est en mesure, à l’âge adulte, de surmonter n’importe quoi, ou presque. Au prix d’un effort surhumain, elle réussit à se mettre debout. Elle récupéra son sac dont le contenu s’était éparpillé tout autour d’elle et le soulier qu’elle avait perdu. Les coupures sanguinolentes qu’elle avait sur une de ses voûtes plantaires l’empêchèrent de se rechausser. Elle aperçut l’enveloppe qui était tombée de la poche de son agresseur pendant la lutte. Elle la ramassa. Du sang s’échappait de sa main droite. En ouvrant son poing encore fermé, elle constata, horrifiée, que l’insigne de l’officier s’était incrusté profondément dans sa chair. D’un geste rageur, elle tira dessus puis le cacha avec le mouchoir et l’enveloppe au fond de son sac. Sa paume commençait à enfler et à bleuir. La douleur était insupportable. Avant de ressortir, elle marqua un temps d’arrêt. Elle se retourna pour observer le misérable lieu où elle venait de perdre sa dignité. Péniblement et en silence, elle parcourut les cent derniers mètres qu’il lui restait à faire pour arriver jusque chez elle pieds nus. En état de choc, elle poussa la lourde porte cochère et pénétra dans le hall. Sa vision se brouilla puis, d’un seul coup, plus rien.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur son lit. Mme Chemtov, en pleurs, lui nettoyait délicatement le visage à l’eau de rose et la concierge, en prenant mille précautions, lui ôtait ses vêtements déchirés et souillés. Quant à M. Chemtov, elle l’entendait au loin qui accueillait le docteur appelé en urgence.

Le diagnostic du médecin fut sans appel : viol. Le mot tomba comme un couperet bien aiguisé. Alphonsine éprouva aussitôt une honte et un désespoir indescriptibles. Elle ne se sentait plus en vie, comme si on l’avait dépossédée de son être. Une immense culpabilité la traversa. Malgré les questions que lui posèrent Mme Chemtov et la concierge pour comprendre ce qui s’était passé, elle refusa de parler. Le docteur, avant de partir, lui donna un sédatif et confia à Mme Chemtov un certificat médical qui attestait les violences dont elle avait été victime. Il précisa que c’était une preuve à fournir aux gendarmes lorsque celle-ci porterait plainte. Son rapport était glaçant : traces d’ecchymoses et de griffures profondes au niveau des bras, des cuisses, du visage et des pieds. Érosions cutanées et marques de strangulation. À l’examen gynécologique, il était noté : nombreuses lésions traumatiques.

M. Chemtov raccompagna le médecin qui, sur le pas de la porte, l’avertit : la plupart des femmes victimes de viol ne s’en remettaient jamais. Certaines tombaient en grave dépression, d’autres se suicidaient. Il recommanda donc à Ruben Chemtov d’être attentif à l’état de leur protégée et, dans la mesure du possible, d’éviter qu’elle reste seule. À la moindre alerte, il ne fallait surtout pas qu’il hésite à le rappeler. Il lui avait prescrit des tranquillisants pour l’empêcher de faire une quelconque bêtise.

Mme Chemtov, aidée de la gardienne, désinfecta soigneusement toutes les plaies puis donna à Alphonsine un bain chaud aux huiles essentielles d’amande douce. Entre-temps, la concierge changea les draps du lit tachés de sang et de la crasse de l’asphalte. L’eau pure et le savon à la lavande n’apaisèrent pas les souffrances et la honte. Lorsque Sarah Chemtov sécha le corps meurtri de la pauvre Alphonsine, elle ne put s’empêcher de jurer en yiddish. En la ramenant dans sa chambre, les deux femmes la forcèrent à boire quelques gorgées de bouillon puis elles la laissèrent se reposer. Le couple, révolté et impuissant, était désemparé. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Mme Morel leur assura de son soutien et leur proposa de se charger des courses en attendant qu’Alphonsine se remette de ce tragique épisode. M. Chemtov s’y opposa, car elle avait assez à faire comme ça. Ils se débrouilleraient. La gardienne leur interdit formellement de sortir. C’était non négociable. Très touchée par la bonté et l’empathie de cette âme charitable, Sarah Chemtov prit affectueusement la concierge dans ses bras. Dans leur infortune, ils avaient une chance infinie d’avoir auprès d’eux une personne aussi bienveillante. Le couple ne ferma pas l’œil de la nuit et veilla la malheureuse jusqu’au petit matin.

Alphonsine se réveilla vers 15 heures le lendemain. La première chose qu’elle vit fut Sarah Chemtov à son chevet. Aucun son ne sortit de sa bouche. Aucune plainte. Aucune colère. Rien. Les questions répétées de Sarah Chemtov pour savoir ce qui lui était arrivé demeurèrent sans réponse. Personne, excepté Julien, ne devait connaître l’identité de son agresseur. Le regard vide, Alphonsine encaissait seule l’acte odieux et bestial d’un homme qui, l’espace d’un instant, était devenu incontrôlable.

Désormais, elle devrait vivre avec ce secret jusqu’à la fin de sa vie.

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