L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 12 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 11

 

Berlin, 4 septembre 1939

Johannes ouvrit les yeux à 5 heures du matin, excité comme jamais : la France et le Royaume-Uni avaient déclaré la guerre à l’Allemagne la veille.

Sa femme Magda, loin de toutes ces préoccupations, dormait paisiblement à ses côtés. Il se leva le plus discrètement possible pour ne pas la réveiller et fila directement à la salle de bains. Le petit déjeuner pouvait attendre. La priorité était de se rendre de toute urgence à son quartier général. Après s’être soigneusement rasé et coiffé, il enfila avec respect son uniforme de la SS, puis contempla orgueilleusement son reflet dans le miroir. L’habit noir faisait ressortir ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son grain de beauté au coin de ses lèvres. Avant de partir, il passa dans la chambre de son fils Stefan, âgé de quatre ans, pour l’embrasser. Le petit être, pelotonné au milieu de ses ours en peluche, ressemblait à un ange. Johannes ne le voyait pas beaucoup car ses journées étaient interminables et il rentrait souvent très tard. La domestique Gabriella, une femme de trente ans à l’allure masculine, qui avait entendu du bruit, se tenait déjà au garde-à-vous dans la cuisine. Johannes la pria d’aller se recoucher, il n’avait pas besoin d’elle.

Arrivé au bas de son immeuble, il fut accueilli par un crachin froid et pénétrant. Le jour n’était pas encore levé et le ciel sombre rendait les rues de Berlin mornes et désolantes. Il pressa le pas pour rejoindre son Opel Olympia dernier cri, garée à quelques mètres seulement. Les talons de ses bottes noires impeccablement cirées claquaient sur le trottoir en un son sec et précis. Il démarra fougueusement au point que les pneus produisirent une longue plainte aiguë sur l’asphalte mouillée et luisante. Les vitres recouvertes de buée l’empêchèrent de bien distinguer la route. Il alluma le chauffage pour chasser l’intruse qui disparut rapidement. Après tout, faire disparaître les indésirables, n’était-ce pas son champ de compétences ?

Son bolide fila à toute allure à travers les larges avenues désertes de Berlin encore endormie. L’heure était grave et le moment était venu pour lui de mettre en pratique ce qu’on lui avait appris. Son parcours avait été un sans-faute. À vingt-six ans, il avait réussi haut la main tous les tests pour intégrer la Waffen-SS. Grâce à son zèle, il avait été très rapidement promu au grade de capitaine. Désormais âgé de trente ans, il s’était vu confier la responsabilité d’une importante section dont la mission principale consistait à espionner les SA et les ennemis du Reich. Hitler, qui avait tout prévu, comptait beaucoup sur cette branche militaire pour envoyer le plus grand nombre d’opposants politiques dans le camp de concentration de Dachau. L’ambitieux capitaine prenait sa fonction très au sérieux. Ses hommes l’avaient surnommé « le tortionnaire au grain de beauté » tant il était craint. En haut lieu, on était fier de lui : il obtenait des résultats plus que satisfaisants. Détestant qu’on lui tienne tête, il avait cette manière subtile et vicieuse à la fois de faire parler les plus réfractaires. Ses méthodes « très créatives » étaient imparables et, au bout de vingt-quatre heures maximum, le prisonnier finissait toujours par craquer. Quand il s’agissait d’un Juif, il redoublait de sadisme, car l’épisode de l’ancien combattant israélite qui l’avait publiquement humilié au défilé restait gravé dans sa mémoire à l’image d’une gravure en lettres d’or sur une pierre tombale. Ce souvenir ne s’effacerait jamais.

Johannes pénétra dans ses locaux situés non loin du Führerbunker, le quartier général d’Adolf Hitler, vers 5 h 45. Il était le premier. Il plaça délicatement son manteau sur un cintre et posa religieusement sa casquette sur une étagère. Son bureau était à son image : rigide et pratique. Il n’y avait aucune photo de sa famille ni aucun objet personnel excepté un portrait de lui qui avait été pris le jour de son intronisation aux Jeunesses hitlériennes au-dessous duquel il s’était appliqué à recopier le serment qu’il avait prononcé ce jour-là devant le drapeau nazi. Par habitude, il relut à haute voix la tirade qu’il connaissait par cœur :

— « En présence de cet étendard de sang, qui représente notre Führer, je jure de consacrer toute mon énergie et toute ma force au sauveur de notre pays, Adolf Hitler. Je suis prêt à donner ma vie pour lui et je m’en remets à Dieu. »

En ce premier jour de guerre, ces mots prenaient tout leur sens car cela faisait des années que Johannes s’y préparait. Durant sa formation aux Hitlerjugend, ses instructeurs lui avaient enseigné la discipline, l’obéissance et le respect de l’uniforme. Le lancement des grenades, l’utilisation d’un pistolet, le maniement d’une baïonnette et la manipulation du matériel antigaz n’avaient plus aucun secret pour lui. Il avait également modelé son physique et son esprit, car l’idéologie sportive des Jeunesses reposait uniquement sur le principe de dépassement de soi. La déclaration d’Hitler à propos de la boxe, assurant que « cet art exigeait des décisions rapides comme l’éclair et donnait au corps la souplesse et la trempe de l’acier », avait fait naître chez lui une passion sans limites pour cette discipline. Son objectif avait été de devenir le meilleur boxeur de son groupe. Bien évidemment, il y était parvenu.

Seul dans ce grand bureau austère, il repensa avec nostalgie à cette période dorée où les Jeunesses hitlériennes lui avaient apporté les loisirs, la vie en communauté et les fêtes.

Qu’allait-il se passer maintenant ? Où allait-on l’envoyer ? Fébrile et déterminé, son regard resta accroché au combiné téléphonique un long moment. Il attendait les ordres. Quand ce fichu appareil allait-il sonner ?

Un de ses soldats entra précipitamment et maladroitement dans la pièce sans frapper.

— Heil Hitler ! beugla-t-il en trépignant sur place.

— Heil Hitler ! répondit mollement Johannes, déçu de voir arriver un sous-fifre.

— Avez-vous des instructions, capitaine ? demanda le subalterne avec empressement.

— Oui, commencez par vous calmer ! Un vrai militaire garde son sens froid. Ressaisissez-vous, imbécile !

L’homme le regarda avec des yeux ronds.

— Ne me fixez pas comme ça ! s’agaça Johannes.

Intimidé, le subordonné baissa la tête en signe de soumission.

— Allez nous faire du café, nous allons en avoir besoin.

— À vos ordres, capitaine ! hurla-t-il une nouvelle fois en claquant des talons d’une manière ridicule.

Le téléphone retentit à 6 h 02. Johannes, vif comme l’éclair, décrocha avant la fin de la première sonnerie. À l’autre bout de la ligne, un commandant SS lui expliqua d’un ton calme la situation et lui communiqua les premières instructions. Pour l’instant, il devait impérativement rester à son poste. Le Führer souhaitait que sa section renforce les contrôles de tous leurs ennemis politiques berlinois. Si certains tentaient de fuir, ordre était donné de les arrêter sur-le-champ.

Johannes était déçu : continuer à demeurer bêtement assis derrière son bureau à l’heure où son pays était en guerre lui était insupportable, mais avait-il le choix ?

À 6 h 30, lorsque tous ses hommes furent présents, il ordonna que l’on surveille Berlin dans les moindres recoins. Il voulait connaître l’état d’esprit de la population pour pouvoir anticiper d’éventuels débordements. Durant toute la matinée, il avala café sur café. D’une humeur massacrante, il se défoula sur sa secrétaire au moment où celle-ci, en larmes, vint lui remettre les documents administratifs fraîchement arrivés. Hormis la prise d’assaut des magasins d’alimentation par des Berlinois apeurés et désorientés, rien ne fut à déplorer. À son grand désespoir, sa première journée de guerre avait été d’une platitude extrême.

À 21 heures, le capitaine Johannes Hohenburg rentra chez lui, plus dépité que jamais.

Lorsqu’il coupa le moteur de son véhicule au pied de son immeuble, il se mit à songer à son enfance. Il n’avait jamais quitté le quartier de Charlottenburg et habitait toujours l’appartement familial situé sur l’avenue Kurfürstendamm. Sa mère, écœurée par le fanatisme de son fils et l’attitude de son époux, avait abandonné le domicile conjugal le jour de ses dix-huit ans. Elle était retournée vivre chez ses parents qui l’avaient accueillie à bras ouverts. Elsa Hohenburg, sur les conseils de son père, un homme cultivé et tolérant, avait demandé le divorce six mois plus tard. Sa famille et elle-même ne souhaitaient pas que leur nom soit rattaché « au parti de la honte », comme ils l’appelaient.

En 1932, le mariage de Johannes avec Magda Grünewald, la fille d’un général SS dont il avait fait la connaissance au cours d’une partie de golf, avait définitivement cassé le peu de liens qui subsistaient entre sa mère et lui. À l’inverse, Claus Hohenburg, ravi par cette union, leur avait immédiatement proposé d’emménager sous son toit sous prétexte que l’appartement familial était beaucoup trop grand pour lui. En réalité, il avait peur de se retrouver seul, car Gertrude s’était elle aussi envolée juste après le départ de sa patronne. Johannes la rencontrait de temps en temps. Leurs échanges étaient devenus plats et glacials. Une fois, il l’avait surprise à passer délibérément sur le trottoir d’en face au moment où ils allaient se croiser. Ce jour-là, il avait été à deux doigts de la rattraper pour la « recadrer », puis s’était finalement ravisé. Après tout, son ancienne domestique était inoffensive.

L’air frais de ce début de soirée commença à pénétrer dans l’habitacle du véhicule et tira Johannes de sa rêverie. Lorsqu’il arriva dans le hall de son appartement, il était transi. Gabriella l’aida à ôter son manteau et sa casquette et les posa délicatement, comme chaque jour, sur un fauteuil près de la porte d’entrée. Son épouse et son père l’attendaient au salon.

— Heil Hitler, mon fils. Quelles sont les nouvelles ? demanda impatiemment Claus Hohenburg.

— Bonsoir, père, répondit celui-ci en embrassant sa femme. Aucune pour l’instant. Je suis cantonné à rester comme un idiot derrière mon bureau ! pesta-t-il

— Patience, mon garçon, ton tour viendra.

— Oui, mais quand ? Je ne vais pas continuer à ne rien faire !

— Allons, ne sois pas si dur avec toi, Johannes, ta mission est importante, tu protèges les Allemands de ces parasites juifs et communistes, s’écria son épouse. Sans toi, nous serions envahis par toute cette vermine. Rappelle-toi que tu en as envoyé un bon nombre à Dachau. As-tu dîné ?

— Non et je suis affamé. Je n’ai rien avalé depuis hier soir, soupira-t-il. Cela doit être pour cette raison que je n’arrive pas à me réchauffer…

— Garbrieeeella, cria Magda Hohenburg d’une voix stridente et autoritaire.

La domestique accourut de la cuisine au pas de course.

— Préparez le souper de mon mari, vite !

— Tu vas avoir de quoi manger, mon chéri. Notre bonne a littéralement dévalisé tous les magasins aujourd’hui ! annonça sa femme, toute contente d’elle.

Magda Hohenburg était une créature psychorigide qui ne supportait pas tous ceux qui ne faisaient pas partie de son monde. Profondément intolérante, elle passait son temps à rabaisser plus bas que terre ceux qui ne partageaient pas ses points de vue. Elle avait aussi une fâcheuse tendance à tout ramener à elle et, sous des apparences aimables, se cachait une égoïste redoutable. Son exaltation sans bornes pour Adolf Hitler faisait la joie de son beau-père. De ce fait, ce dernier la traitait en véritable princesse, ce qui avait pour conséquence de renforcer l’ego de sa belle-fille. Magda était belle. Son physique typiquement aryen lui avait donné la réputation d’être l’une des plus jolies femmes de Berlin. Johannes était fier d’elle.

Plus tard dans la soirée, un ami haut placé leur passa un coup de fil pour les informer que les hostilités avaient déjà commencé. Six villes polonaises, dont Cracovie et Vilno, venaient d’être bombardées. Le trio se délecta de cette nouvelle : nul doute, les Allemands étaient les plus forts et les plus intelligents.

À dater de ce jour, tout s’accéléra à une vitesse vertigineuse. Le 18 septembre, le président polonais Ignacy Mosciki et son commandant en chef Edward Rydz-Smigly se réfugièrent en Roumanie et, sous la pression allemande, ils furent internés par les Roumains. Le 25 septembre, Hitler ordonna d’augmenter les attaques contre les navires alliés parce qu’il voulait rapidement conclure la campagne de Pologne. Le 28 du même mois, l’armée allemande triomphante occupait le pays. Hitler, glorifié par cette victoire, partagea les terres qu’il venait d’envahir entre lui et l’Union soviétique et en profita au passage pour annexer les territoires polonais que le traité de Versailles avait retirés à l’Allemagne. La question polonaise étant réglée, le Führer demanda aussitôt que l’on prépare un plan offensif contre les forces franco-britanniques basées en France.

Johannes faisait tout son possible pour demeurer calme mais, au fur et à mesure que les informations lui parvenaient, il bouillonnait comme un véritable volcan à la limite de l’éruption. Pour passer ses nerfs, il multipliait les arrestations et occupait la majeure partie de son temps en salle d’interrogatoire, à torturer ceux qui avaient osé défier l’autorité.

Un matin, afin de maîtriser la colère de son meilleur élément, son supérieur décida de l’envoyer à Munich pour qu’il le représente à la commémoration annuelle du putsch manqué d’Hitler de 1923. Le dictateur, par orgueil et pour renforcer sa propagande, se faisait un devoir de fêter cet anniversaire. Johannes était aux anges, car il allait de nouveau pouvoir rencontrer son héros. Ce fut donc plus tranquillisé qu’il s’installa confortablement le soir du 8 novembre à une des tables de la brasserie munichoise Bürgerbräukeller pour assister à l’événement. En attendant d’entendre le discours du dictateur qui devait arriver d’une minute à l’autre, il se commanda un Schorle, mélange de jus de pomme et d’eau gazeuse, et des bretzels. Le lieu était bondé. La garde rapprochée d’Hitler était assise au premier rang et Johannes dut se tordre le cou pour tenter d’apercevoir Joseph Goebbels, Rudolf Hess et le maître absolu de la SS, Heinrich Himmler. Que n’aurait-il donné pour être à leurs côtés ! Lui qui avait dédié ses plus belles années au national-socialisme, il rêvait de pouvoir fréquenter ces hauts dignitaires qu’il admirait profondément.

À 19 h 30, le Führer fit son entrée. Il fut ovationné par les quelque quatre mille partisans qui étaient présents. Sa prise de parole, à la surprise de tous, ne dura que trois quarts d’heure au lieu de la traditionnelle heure et demie. Johannes et une partie de l’assemblée remarquèrent que leur leader semblait soucieux et pressé. Ceci se confirma lorsque ce dernier, nerveux, s’éclipsa sur le final du morceau de musique Horst-Wessel-Lied qui avait ponctué son discours. Le départ précipité du dictateur laissa un public déçu. Dépité, Johannes se dirigea vers la sortie. Il était 20 h 20 et il ne restait plus que quelques membres du parti nazi, une poignée de SS et des policiers. Au moment où Johannes arrivait au niveau des portes d’entrée, un bruit assourdissant suivi d’une puissante déflagration le projeta violemment au sol. Des cris de panique et des hurlements de douleur se firent instantanément entendre. Sonné, le jeune capitaine mit un moment à comprendre ce qui venait de se produire. Il dut fournir un effort surhumain pour se relever. Tout tournait autour de lui, il eut la nausée. Il sentit un liquide chaud et visqueux couler le long de sa tempe gauche. Il porta ses mains à sa tête et ses doigts découvrirent une entaille d’environ trois centimètres au niveau de son crâne. Il ne distinguait pas grand-chose, car l’intérieur de la brasserie, désormais dans la pénombre, était envahi par la poussière et les fumées piquantes. Pris d’une quinte de toux, il s’extirpa tant bien que mal du lieu vicié à la recherche d’air frais. En arrivant sur le trottoir, il s’écroula de tout son long sur le sol humide et froid. Il mit quelques secondes à refaire surface puis découvrit avec stupeur une scène de chaos. De toute part, il y avait des gens ensanglantés qui hurlaient ou qui restaient prostrés. À ses côtés gisait une femme inconsciente à qui il manquait un bras. Les bergers allemands des policiers, désorientés et stressés, aboyaient à tout rompre. Des ordres confus étaient criés dans la rue et, à l’intérieur du bâtiment, par des militaires déroutés. Il se releva péniblement et s’adossa contre un mur. Au bout d’une dizaine de minutes, sentant ses forces revenir, il retourna dans la salle pour constater les dégâts.

Quelques corps sans vie gisaient au milieu des décombres. Leurs proches, hagards, pleuraient au-dessus des dépouilles. Une odeur suffocante de brûlé l’empêcha de respirer correctement. Il se protégea la bouche et le nez avec son mouchoir qui ne tarda pas à être trempé de sang. La totalité des tables et des chaises avait volé en éclats et une partie du local s’était effondrée. Chacun de ses pas faisait crisser des milliers de morceaux de verre brisés éparpillés sur le sol.

Consterné, Johannes s’aperçut qu’il venait d’échapper à la mort.

Les ambulances arrivèrent rapidement sur les lieux. Un médecin l’examina. La plaie nettoyée, le praticien lui confirma que sa blessure était superficielle. Une infirmière lui prodigua les premiers soins. Son opportunisme exacerbé et sa volonté de se mettre en avant à tout prix le poussèrent à rester auprès des officiers supérieurs présents pour tenter de connaître l’origine de l’explosion.

Aux aurores, ce fut fourbu et démoralisé qu’il regagna son hôtel.

La nouvelle de l’attentat s’était répandue pendant la nuit comme une traînée de poudre dans toute l’Allemagne et dans le monde entier. Son premier réflexe fut d’appeler sa femme pour la rassurer. Magda, encore endormie, écouta, horrifiée, le récit de son mari. Son fils Stefan, qui avait été réveillé par la sonnerie stridente du téléphone, pleurait dans les bras de la domestique. Johannes, irrité par les sanglots de son petit garçon, ordonna à son épouse de le faire taire sur-le-champ. Gabriella, en voyant le regard noir de sa patronne, comprit aussitôt et se replia sans demander son reste dans la cuisine avec l’enfant.

Johannes quitta Munich très tôt dans la matinée, car il était inconcevable qu’il séjourne une minute de plus dans la ville où Hitler avait failli mourir. Son retour en train fut pénible. Pendant tout le trajet, il souffrit d’une violente migraine. Son chauffeur l’accueillit à la gare de Berlin à 16 heures et le déposa directement à son domicile. Lorsqu’il franchit la porte de son appartement, son père lui sauta littéralement dessus.

— Eh bien mon garçon, toi qui voulais de l’action ! s’écria-t-il victorieusement.

— Je reviens de loin, j’ai failli perdre la vie !

— Allons, allons. Te rends-tu compte que tes supérieurs vont parler de toi maintenant ? C’est une occasion en or pour te distinguer…

— Où est Magda ? demanda-t-il.

— Chez son coiffeur. Où veux-tu qu’elle soit !

Contrarié et passablement vexé que son épouse ne soit pas là pour l’accueillir héroïquement, il pria la domestique de lui préparer une collation. Il avait une faim de loup. M. Hohenburg, ravi, débita une phrase qu’on lui avait rabâchée toute son enfance : l’appétit était signe de bonne santé. Cela l’agaça au plus haut point. Il n’était plus un gosse !

En attendant que sa femme daigne rentrer, il se réfugia dans la chambre de son fils et joua avec lui. Gabriella vint interrompre leur récréation, car c’était l’heure de donner le bain à Stefan. Le petit garçon pleura toutes les larmes de son corps lorsque celle-ci l’arracha à son train électrique. La domestique le réprimanda très sévèrement.

Johannes n’intervint pas. Ordre et discipline avant tout.

Il rejoignit son père au salon. À son entrée, celui-ci brandit fièrement le journal officiel du parti nazi, Der Stürmer, dont le titre accrocheur et pompeux annonçait « Le Führer invincible ». Johannes s’empara avidement du quotidien. Les premières conclusions avaient démontré qu’il s’agissait d’un acte isolé commis par un certain Georg Elser, un ébéniste de trente-six ans farouchement opposé au régime. L’article relatait très précisément les faits et la manière dont le terroriste s’y était pris pour passer à l’action.

Au cours de la commémoration de l’année précédente, Georg Elser avait constaté avec stupéfaction que la brasserie était restée sans surveillance. Il avait alors pensé qu’éliminer Hitler serait d’une facilité déconcertante. À partir de là, avait germé dans son esprit un plan astucieux pour tuer l’homme par qui tous les malheurs arrivaient. Deux mois avant l’anniversaire du putsch, l’ébéniste avait pris l’habitude de venir tous les jours souper à la fameuse brasserie. À la fermeture de l’établissement, il allait sans se faire remarquer se cacher dans un placard à balais et n’en ressortirait qu’à l’heure où tout le personnel aurait disparu. Patiemment, nuit après nuit, il avait minutieusement creusé un trou dans le pilier le plus proche du pupitre d’Hitler, ceci dans l’intention d’y dissimuler une bombe à retardement.

— Te rends-tu compte, Johannes, qu’Adolf Hitler a été sauvé grâce au mauvais temps ? l’interrompit son père.

— C’est-à-dire ? demanda son fils, intrigué.

— Lis la suite, tu vas comprendre. Un vrai miracle !

Johannes reprit sa lecture.

Arrivés par avion dans la journée à Munich, Hitler et ses généraux, sitôt la commémoration terminée, devaient redécoller le soir même pour rentrer au plus vite à Berlin. Entre-temps, un épais brouillard s’était abattu sur la région et son pilote, prudent, avait refusé d’effectuer le vol retour, car trop dangereux. Condamné à voyager par le train, le Führer dut écourter son discours de moitié pour pouvoir être à la gare de Munich au plus tard à 21 h 31. Ce dernier quitta donc la salle à 21 h 07 très précisément. Elser avait réglé l’explosion de la bombe entre 21 h 15 et 21 h 30 et le manqua ainsi de peu.

— Incroyable ! murmura Johannes troublé.

Le journaliste clôturait son article par le tragique bilan : huit personnes (dont sept membres du parti nazi) avaient péri dans l’attentat et soixante-trois blessés (dont seize, grièvement) étaient à déplorer. Le Führer quant à lui était sain et sauf, heil Hitler ! En repliant le quotidien, Johannes posa son regard sur la phrase qui était systématiquement écrite en grosses lettres au bas de la première page de chaque édition : « Die Juden sind unser Unglück », « Les Juifs sont notre malheur ». Pensif, il ferma les yeux et somnola jusqu’à 18 heures, quand sa femme rentra. Les premières paroles de Magda Hohenburg furent de demander à son mari comment il trouvait sa nouvelle coiffure. Elle ne fit aucun commentaire sur l’impressionnant pansement qu’il avait à la tête.

Quarante-huit heures plus tard, Johannes retourna à Munich pour assister à la cérémonie d’hommage aux victimes. À l’occasion de cette grande communion nationale et de propagande en l’honneur du Troisième Reich et de ses héros, le capitaine Hohenburg reçut une distinction militaire des mains d’Adolf Hitler. Ce dernier le félicita pour son courage et sa loyauté envers lui. Ce fut un des plus beaux jours de sa vie, et l’occasion, aussi, d’installer une nouvelle photo sur son bureau. Devenu une célébrité au sein de sa section, Johannes redoubla d’efforts pour traquer les fauteurs de troubles et les opposants au régime.

Les mois qui suivirent, le Troisième Reich accumula les victoires et, le 10 mai 1940, l’Allemagne lança son offensive à l’ouest contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. Tout alla très vite. Le 13 mai, soutenues par la Luftwaffe, les troupes allemandes de la Wehrmacht enjambèrent la Meuse et réussirent à traverser le massif des Ardennes, jugé quasi infranchissable par les hauts gradés français. La panique commençait à gagner les rangs de certaines unités de l’armée française. À la plus grande joie du capitaine Hohenburg, le 14 juin, les Allemands entrèrent à Paris. Ce jour-là, à la surprise de ses hommes, qui n’avaient pas l’habitude que leur supérieur laisse apparaître la moindre émotion, l’officier Johannes Hohenburg pleura de bonheur devant eux.

Le 16 juin, il fut appelé de toute urgence au quartier général du Führer. Ne sachant pas pourquoi on le demandait, il se présenta terriblement angoissé à 8 heures devant les portes du Führerhauptquartier. On le fit patienter, en compagnie de huit autres camarades, dans une salle de réception immense. Aucun d’entre eux ne connaissait la raison de cette convocation. À 9 h 30, à la stupéfaction de tous, Himmler en personne, suivi par ses plus proches collaborateurs, fit une entrée théâtrale dans la pièce. Le maître absolu de la SS, après avoir énoncé l’acte héroïque de chacun, les complimenta pour leur courage et leur bravoure. Pour ces faits, le Führer avait décidé de les élever au grade de commandant. Johannes fut au bord de l’évanouissement.

La cérémonie fut expédiée en moins de quinze minutes.

De retour à son bureau, grisé et émerveillé par l’instant surréaliste qu’il venait de vivre, il téléphona à son domicile pour qu’on lui prépare ses bagages sur-le-champ : il devait partir le lendemain matin très tôt, loin et longtemps. En apprenant sa promotion, sa femme ne sut quoi dire tant la surprise était grande. Quant à son père, il hurla si fort que leurs voisins de palier accoururent immédiatement, croyant que quelque chose de grave était arrivé. Le commandant fraîchement nommé passa sa journée à régler les affaires les plus importantes en cours et transmit les consignes à son successeur. Excité comme jamais, il rentra chez lui vers 19 heures. Son épouse, qui avait revêtu sa plus belle robe de soirée, l’accueillit tout sourire, une coupe de champagne à la main.

À 4 h 30 le lendemain, son chauffeur désigné pour la circonstance l’attendait au pied de son immeuble. Après un voyage d’un peu plus de mille kilomètres, à 18 h 00 la voiture s’arrêta devant l’hôtel Lutetia. On lui présenta son équipe et on lui montra son luxueux bureau. Vers 21 heures, on le conduisit dans ses appartements privés qui venaient d’être réquisitionnés dans l’un des plus chics arrondissements de Paris. La vue depuis sa chambre était une vraie carte postale : la tour Eiffel s’offrait à lui. Le commandant Hohenburg, désormais responsable du service de renseignement, l’Abwehr, jubilait. Son parcours personnel avait été un sans-faute, à l’image de son héros qui, depuis son arrivée au pouvoir, était parvenu à faire baisser le chômage et avait réussi à élever la nation allemande au premier rang des puissances européennes.

Johannes, tout en admirant la Vieille Dame de fer, repensa à l’immense rassemblement des Jeunesses hitlériennes qui avait eu lieu à Potsdam en 1932. Le Führer ce jour-là avait déclaré aux soixante-dix mille adolescents qui se tenaient devant lui « qu’ils étaient l’incarnation de l’Allemagne de demain ». Pour Johannes, ce demain était désormais arrivé. En ce 17 juin 1940, une nouvelle page de sa vie allait s’écrire.

Il sourit : la capitale française et ses habitants étaient à ses pieds et, à partir de maintenant, il entendait bien se faire respecter par les vaincus.

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