L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 25 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 24

Berlin, 11 novembre 1989

Cela faisait deux jours que le sac de voyage d’Erik trônait sans avoir été défait en plein milieu du salon. Depuis que son rédacteur en chef lui avait demandé de rentrer en urgence de Yougoslavie dans la nuit du 9 novembre, le journaliste qu’il était ne touchait plus terre. L’effervescence qui régnait dans la ville de Berlin était extraordinaire et le monde entier avait les yeux braqués sur l’Allemagne. La chute inattendue du Mur qui avait eu lieu deux jours auparavant avait surpris toutes les grandes puissances, y compris les Allemands eux-mêmes. Appareil photo en main, Erik passait sa vie à l’extérieur pour couvrir l’événement. Mur de la honte pour l’Ouest et enceinte de protection antifasciste pour l’Est, quel que soit le bord auquel on appartenait, le symbole de la guerre froide qui avait tant divisé l’Europe pendant plus de vingt-huit ans, en tombant, ouvrait désormais la voie à la réunification allemande.

À 7 heures du matin, figé devant un bol de café serré, les yeux encore remplis de sommeil, Erik contemplait la pile de courrier qu’il avait négligemment balancé la veille sur la table de la cuisine. Il la repoussa d’un geste mou : les factures pouvaient attendre. Un pli toutefois attira son attention. À en juger par le timbre-poste, la lettre provenait de France et portait la mention « Express ». Il la saisit aussitôt. Curieux de connaître son contenu, il s’empara du couteau à beurre pour la décacheter. Des traces de gras se répandirent instantanément sur les pourtours estampillés bleu, blanc, rouge. À son grand étonnement, il trouva à l’intérieur un extrait de journal soigneusement découpé. En le dépliant, il constata que c’était une page de la rubrique nécrologique du quotidien français Le Parisien. Un faire-part de décès y était entouré à l’encre verte. C’était celui d’une femme. Erik, qui parlait très bien le français, lut à haute voix ce qui avait été encerclé :

Madame Hortense Kergoat, son compagnon, monsieur Antoine Guérin et

leur fille Sophie

ont la douleur de vous faire part du décès de madame Alphonsine

Kergoat,

survenu à l’âge de 83 ans le 8 novembre 1989.

Ses obsèques seront célébrées le 13 novembre à 15 h 30

en l’église de Notre-Dame-des-Champs.

La mise en terre aura lieu à 16 h 30 au cimetière du Montparnasse.

D’abord, il crut à une erreur d’aiguillage, mais en relisant son nom et son adresse sur l’enveloppe, la curiosité et le questionnement s’emparèrent vite de lui. Qui était cette femme ? Qui lui avait envoyé cette coupure et surtout, pourquoi ? Si ce n’était pas un malentendu et que cette lettre lui était vraiment destinée, quel message souhaitait-on lui faire passer ? Alphonsine Kergoat… Kergoat… Non, véritablement, ce nom ne lui disait absolument rien. Une bonne douche fraîche l’aiderait sans doute à y voir plus clair. L’eau glacée n’ayant fait ressurgir aucun souvenir lié à la mystérieuse Française, ce fut avec encore de multiples points d’interrogation qu’il se retrouva, plus excité, que jamais sur l’avenue Kurfürstendamm. Les Trabant qui tentaient de se frayer un chemin au milieu des Audi et des Mercedes offraient un spectacle à la fois comique et surréaliste. Erik, amusé, immortalisa aussitôt avec son appareil photo ce qui, trois jours auparavant, paraissait inenvisageable. En se rendant dans le centre-ville à pied, il croisa de nombreux Berlinois de l’Est, reconnaissables à leurs vêtements démodés, qui flânaient le nez en l’air sur les trottoirs de la ville. Beaucoup d’entre eux s’exaltaient devant les boutiques de luxe. Patiemment, ils attendaient que leurs portes s’ouvrent. Même s’ils ne pouvaient pas se payer grand-chose, ils voulaient voir de leurs yeux tout ce dont on les avait privés durant leurs longues années d’enfermement. Dans tous les quartiers qu’il traversait, Erik observait des scènes identiques : celles des Berlinois de l’Ouest qui, en guise de bienvenue, offraient aux visiteurs de l’Est une bière ou un café. Ce geste d’amitié et de fraternité donnait souvent lieu à d’émouvantes accolades sincères.

Vers 10 heures, Erik se dirigea vers le grand magasin Kaufhaus des Westens, situé à proximité du Tiergarten. Connu pour son épicerie fine et ses produits raffinés, ce temple de la consommation accueillait lui aussi chaleureusement sa nouvelle clientèle avec une tasse de café. Erik ne put s’empêcher d’être attendri par cette population qui déambulait comme des gamins dans les rayons qui regorgeaient de marchandises. Une femme accompagnée d’une petite fille l’accosta :

— J’ai tout juste de quoi me payer un pot de confiture de figues. C’est déjà ça. Je n’en ai jamais mangé ! s’exclama-t-elle, le regard empli de gourmandise.

Fait exceptionnel, la municipalité de Berlin-Ouest avait réussi en seulement quelques heures à organiser un service qui permettait de distribuer aux Berlinois de l’Est la somme de cent deutschemarks. Un véritable petit pécule pour eux. Il leur suffisait de se présenter à une annexe de la mairie et de remplir un formulaire.

Porté par l’énergie positive et communicative, Erik continua son périple et se dirigea vers Checkpoint Charlie. Il voulait s’imprégner de l’ambiance au passage le plus emblématique de la ville. Juste avant d’arriver à destination, en longeant l’enceinte, il perçut une clameur lointaine qui hurlait à l’unisson « Die Mauer muss weg », « Le Mur doit disparaître ». En se rapprochant, il discerna un attroupement composé d’hommes et de femmes qui exultaient. Certains d’entre eux, à califourchon sur la structure en béton, s’employaient joyeusement à détruire l’ouvrage avec l’aide de marteaux et de burins.

Un vent contagieux de liberté avait envahi toute la ville. Des deux côtés, on entendait des concerts enthousiastes de klaxons et des cris de jubilation. Les Berlinois fêtaient leurs retrouvailles tant espérées. Soudain, à quelques mètres du point de contrôle, des notes de musique classique résonnèrent en un son captivant. Sans perdre une minute, il grimpa agilement sur un promontoire et aperçut un homme d’une cinquantaine d’années qui était en train de jouer du violoncelle. Face à une foule silencieuse et compacte, dos au mur, assis sur une chaise blanche avec pour toile de fond un graffiti coloré de Mickey Mouse, l’interprète exécutait brillamment la sarabande de Jean-Sébastien Bach. À côté d’Erik, un trentenaire ému jusqu’aux larmes lui raconta que le musicien leur avait expliqué qu’il avait pris l’avion dès qu’il avait eu connaissance de la nouvelle. À la fin du morceau, le public conquis l’ovationna. Le virtuose, comblé par l’enthousiasme débordant, se leva et s’adressa alors posément à l’auditoire et aux journalistes présents :

— Je suis venu ici pour que l’on se souvienne de tous ceux qui sont morts à cause de ce mur. Je remercie Dieu d’avoir accompli un tel miracle qui me remplit de l’espoir de pouvoir de nouveau un jour fouler le sol de ma patrie.

Quelques personnes, qui ignoraient son identité, déposèrent des pièces au pied du musicien. Erik s’aperçut brusquement qu’il s’agissait du célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch. L’artiste, avec beaucoup d’humour, déclara à son public que c’était là le meilleur cachet de sa vie ! Erik éclata de rire et expliqua à son voisin que l’homme qu’ils avaient devant eux était de renommée mondiale. Déchu de sa nationalité russe en 1978, ce dernier s’était juré de retourner dans son pays sitôt que le vent de la liberté y soufflerait à nouveau.

— C’est une magnifique histoire, je n’oublierai jamais ce moment.

— Moi aussi ! Du pur bonheur, répliqua Erik.

Il passa le reste de la journée à interviewer les Berlinois et à prendre de nombreuses photos. Vers 16 heures, il rentra au journal pour écrire son article pour le tirage du lendemain. Il regagna son appartement à 21 heures, rompu de fatigue. Il avait une faim de loup. Son ventre le tiraillait. Il se souvint brusquement qu’il n’avait rien avalé depuis le petit déjeuner. Son réfrigérateur était vide. Il pesta après lui-même et ressortit en toute hâte pour aller chercher un plat à emporter à la brasserie la plus proche. Le patron le connaissait bien car il avait l’habitude de voir débarquer à toute heure ce client toujours pressé. Erik commanda une choucroute garnie et une bière. De retour à son domicile, il s’installa à la table de la cuisine et commença à dévorer goulûment son assiette. Repu, il fila se faire couler un bain. Lorsqu’il retourna dans la cuisine pour débarrasser, il retomba nez à nez sur le faire-part de décès de la fameuse femme française. Durant cette folle journée, il avait complètement occulté cet étrange courrier.

Que dois-je comprendre ?

L’enterrement avait lieu le surlendemain. Son instinct lui murmurait de s’y rendre, mais son professionnalisme lui criait que c’était pure futilité. De plus, on ne l’autoriserait certainement pas à s’absenter dans de telles circonstances. Que faire ? Le bain chaud eut raison de lui et il se coucha sans demander son reste. Son sommeil fut agité, l’envie d’aller à Paris et celle de continuer à couvrir la chute du Mur se disputant dans son esprit.

Lorsqu’il débarqua au journal à 8 heures le lendemain matin, il n’avait toujours pas pris de décision.

À peine avait-il franchi le seuil de son bureau que son rédacteur en chef, un homme filiforme à l’allure débraillée, l’apostropha :

— Excellent, ton article d’hier, mon vieux. On l’a mis en première page !

— Merci patron ! Au fait, je dois me rendre demain à l’enterrement d’une amie, se surprit-il à annoncer avec entrain.

— OK, mais fais vite.

— Disons que ça va être compliqué d’être rapide !

— Pourquoi ?

— C’est à Paris !

— Tu plaisantes j’espère ?

— Pas du tout ! Walter peut me remplacer non ? Tu peux bien faire ça pour moi, c’est une situation exceptionnelle.

L’homme hésita un moment. Erik ne s’absentait jamais et il était toujours disponible à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il se dit que si son meilleur journaliste lui demandait cette faveur, c’était certainement pour une bonne raison. Il lui donna finalement son accord.

— Merci vieux, je te revaudrai ça !

— Tu comptes être de retour quand ?

— Je fais l’aller-retour promis !

Le rédacteur en chef tourna les talons et bougonna des mots que seul Erik comprit.

*

La voix fluette de l’hôtesse de l’air annonça l’heure d’atterrissage à Paris-Orly et la température glaciale au sol : quatre degrés. Les passagers, majoritairement composés d’hommes d’affaires pressés, râlèrent en chœur. Erik regarda par le hublot. Le tarmac de l’aéroport qui venait d’essuyer une averse luisait comme un miroir.

Sitôt descendu de l’avion, il fonça vers la file des taxis. À 7 h 30 du matin, elle était déjà sans fin. Il estima qu’il en avait au moins pour une demi-heure, voire trois quarts d’heure d’attente. Il n’avait pas le choix, il devait patienter sous la pluie et le vent. À cet instant, il regretta amèrement de ne pas être resté à Berlin. Que faisait-il ici ?

L’autoroute qui menait à la capitale était saturée de banlieusards qui rejoignaient leur travail. Le chauffeur, placide, habitué au trafic intense, se faufila avec adresse entre les voitures. La buée sur les vitres mélangée à une odeur de tabac froid dans l’habitacle rendait le trajet pénible. Au bout de soixante minutes, qui lui parurent interminables, il pénétra dans le lobby de l’hôtel Waldorf de Montparnasse. Il sentait la cigarette à plein nez et était glacé jusqu’aux os.

— Avez-vous fait bon voyage, Monsieur ? lui demanda une jeune réceptionniste.

— Un peu long à vrai dire. J’ai mis plus de temps en voiture de l’aéroport jusqu’ici que pour venir de Berlin en avion ! Mon nom est Hohenburg et j’ai réservé pour une nuit, s’il vous plaît Mademoiselle.

— Ah ! vous êtes allemand. Félicitations, vous parlez très bien le français.

— Merci. Je l’ai appris à l’école et j’adore la langue de Molière.

— Vous êtes arrivé en pleine heure de pointe ! Et ce temps maussade n’arrange rien. Mais bon, apparemment, demain il va faire beau.

— Tant mieux, cette magnifique ville mérite mieux, n’est-ce pas ?

La jeune femme sourit et, après avoir rempli les formalités d’usage, lui remit sa clé. Sa chambre, située au troisième étage, était élégante et confortable. Elle avait une vue imprenable sur la grande tour de verre. Il relâcha un peu la pression.

Erik connaissait bien le quartier pour y avoir séjourné plus d’une semaine en septembre 1986. À l’époque, c’était son journal qui l’avait dépêché à Paris pour couvrir le tragique attentat à l’explosif de la rue de Rennes. Erik avait alors intitulé son article « Septembre noir dans la Ville Lumière », car l’odieuse attaque avait eu lieu à une heure de forte affluence, faisant sept morts et cinquante-cinq blessés. Les faits, qui avaient été revendiqués par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient, visaient à faire cesser le soutien apporté par la France à l’Irak dans le conflit qui l’opposait à l’Iran. Pour les Français, ç’avait été un terrible choc.

Erik, en prenant possession de sa chambre, repensa à ce pour quoi il était là. Aujourd’hui, le hasard voulait qu’il revienne dans le même quartier. Y avait-il un lien entre l’attentat et l’inconnue qu’on enterrait dans l’après-midi ?

L’annuaire téléphonique sur le bureau attira son attention. Peut-être y retrouverait-il la trace de la femme en question. Il s’en empara. Les noms de famille rangés par ordre alphabétique défilèrent au fil des pages sous son index. Soudain, son sang ne fit qu’un tour : le nom de Kergoat Alphonsine lui sauta au visage.

— Bingo ! s’exclama-t-il triomphalement.

Son adresse était également mentionnée : 41, rue du Cherche-Midi. En regardant sur le plan du quartier à la fin de l’annuaire, il s’aperçut que c’était tout près. Il décida de s’y rendre sur-le-champ.

Bravant les bourrasques glacées, la pluie fine et les trottoirs encombrés d’anonymes emmitouflés, il fut devant le domicile de l’inconnue moins de cinq minutes plus tard. Il découvrit un bel immeuble haussmannien dans le pur style parisien. Il s’engouffra dans le bâtiment par l’imposante porte cochère. En se dirigeant vers les boîtes aux lettres, il fut interpellé par la gardienne.

— Vous cherchez quelque chose, monsieur ?

— Ja. Bonjour Madame ! Je cherche l’appartement d’Alphonsine Kergoat.

— C’est au deuxième. C’est pour les funérailles ?

— Oui Madame. Je n’ai pas su les raisons de son décès et je ne voudrais pas commettre d’impair, pouvez-vous me renseigner ? s’aventura-t-il à demander.

— Elle est partie très tranquillement près de la cheminée, blottie dans son fauteuil club préféré ! C’est la femme de ménage qui l’a trouvée. La pauvre, elle en est encore toute retournée. Il paraît qu’elle écoutait du jazz quand elle est montée au ciel. Vous êtes un proche ?

— Non, juste une connaissance, répondit Erik, un peu gêné.

— Ah ! je vois. Il faut dire qu’avec son association, elle rencontrait beaucoup de monde.

— Son association ?

— Oui, Solidarité féminine !

Erik remercia celle qui, sans le vouloir lui avait donné un premier indice, et prit congé de son interlocutrice sur cette piste intéressante. Au-dehors, la pluie avait redoublé d’intensité. Il trouva refuge dans une brasserie non loin de l’hôtel Lutetia. Il se commanda un café crème et un pain au chocolat puis demanda au serveur s’il pouvait lui apporter l’annuaire téléphonique. Quelle était cette association, et de quoi s’occupait-elle ? En cherchant dans les pages professionnelles, il la retrouva facilement. Son siège se trouvait dans le quartier voisin. Son café avalé et sa viennoiserie engloutie, il ressortit rapidement et héla un taxi. En moins de vingt minutes, le chauffeur le déposa devant son lieu de destination. Les locaux, situés au rez-de-chaussée d’un immeuble qui datait des années 1950, donnaient sur la rue. Une plaque sérigraphiée près d’une porte en verre mentionnait le nom de l’association et un numéro de téléphone. À travers les rideaux d’une des fenêtres, Erik aperçut des silhouettes. Il ne tenait plus. Il fallait qu’il entre. Mais comment justifier sa présence ?

Lorsqu’il franchit le seuil, il ne savait toujours pas ce qu’il allait dire. La première chose qu’il vit fut le portrait géant d’Olympe de Gouges, puis les gerbes et les couronnes de fleurs qui encombraient une petite entrée. Une porte ouverte donnait accès à une grande pièce où régnait une forte agitation. Une femme fluette aux cheveux courts d’une quarantaine d’années déboula dans le hall et tomba nez à nez avec lui. Elle poussa un cri.

— Désolée, mais vous m’avez fait peur. Je ne pensais pas qu’il y avait quelqu’un !

Erik piqua un fard.

— C’est vous le traiteur ? On ne vous attendait pas si tôt !

— Le quoi ? Pardon, mais je ne comprends pas, Madame.

— Je vous prie de m’excuser, Monsieur, mais c’est un peu la panique ici. Vous désirez ?

— Je suis Erik Hohenburg et je suis venu rendre hommage à feu Mme Kergoat.

— Vous la connaissiez d’où ?

Erik, surpris par cette question abrupte, tenta de rester naturel. Il réussit néanmoins à réagir du tac au tac :

— Je l’ai rencontrée une fois au cours d’une réunion et nos échanges m’ont laissé une forte impression.

— Alphonsine avait ce pouvoir-là effectivement, répondit son interlocutrice avec de l’admiration dans la voix. Grâce à cela, notre association féministe a soulevé des montagnes. Sans elle, nous n’en serions jamais arrivées là où nous sommes aujourd’hui.

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, je tombe mal.

— Pas du tout ! Au contraire, vous allez nous aider à déplacer les tables pour que le traiteur puisse installer son buffet. En attendant, prenez quelques fleurs, on va les mettre à côté.

Erik, docile, s’empara d’un énorme bouquet d’hortensias roses et suivit l’énergique quadragénaire sans broncher.

— Les filles, j’ai trouvé des bras supplémentaires, s’écria-t-elle en entrant dans la pièce.

Deux paires d’yeux intrigués se retournèrent vers lui.

— Je vous présente Erik qui vient rendre hommage à Alphonsine. Voici Sophie, sa petite-fille, et Mercedes, sa fidèle aide ménagère. Moi, c’est Hélène, je suis la présidente de l’association.

— Enchanté de vous connaître, Mesdames.

— D’où êtes-vous, Erik ? demanda Sophie en notant son accent.

— D’Allemagne, de Berlin plus exactement.

— Alors, bienvenue à vous.

— Allez, les filles, maintenant que les présentations sont faites, on s’active !

Mercedes demeura plantée en plein milieu de la pièce, la bouche ouverte.

— Eh bien Mercedes, tu rêves ? lança Hélène.

— Oh ! pardon, j’étais dans la lune.

Sophie se pencha discrètement vers elle et lui murmura :

— C’est bizarre que Mamie ait accepté de parler avec un Allemand… Elle ne pouvait pas les blairer, c’était épidermique ! Tu ne trouves pas ça étrange ?

— Peut-être celui-ci est-il différent, lui chuchota-t-elle en souriant.

Hélène et Sophie étaient sympathiques. En de pareilles circonstances, on sentait qu’elles se forçaient à être de bonne humeur. Mercedes, quant à elle, était plus réservée. Erik comprit assez rapidement qu’après les obsèques, famille et amis se réuniraient à cet endroit. Il resta environ une heure en compagnie du petit groupe et fut satisfait des informations qu’il avait réussi à soutirer l’air de rien aux proches de la défunte. Cependant, il cherchait toujours le lien avec le courrier qu’il avait reçu.

Il rentra à son hôtel vers midi et se commanda une assiette de spaghettis bolognaise au room-service. Une question le tarabustait : devait-il aller à l’enterrement ? Sa présence ne serait-elle pas incongrue ?

La fatigue le gagna et il sentit progressivement qu’il sombrait lentement dans les bras de Morphée. Las, il programma le réveil de la chambre à 14 h 45. La lettre anonyme le hantait. Quel était le message qu’on avait voulu lui envoyer ? Et surtout, qui ? Y avait-il un piège ?

Tout s’entrechoquait dans son esprit. C’était insupportable. Il finit néanmoins par s’endormir.

Une sonnerie électronique stridente le fit sursauter. Le réveil reçut une gifle mémorable et Erik enfonça sa tête entre les deux gros oreillers en poussant un grognement de mécontentement. Il mit plus de cinq minutes à émerger. Il regarda l’heure : presque 15 heures. Il se leva d’un bond et se dirigea en nage vers la salle de bains. Les mêmes questions vinrent une nouvelle fois le persécuter. Enterrement… qui… pourquoi… Alphonsine… traquenard. Étourdi, il s’assit sur le rebord de la baignoire.

Était-ce vraiment une bonne idée d’assister à ces funérailles ?

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