L'ombre d'un secret
Chapitre 20
Locaux de l’association Solidarité féminine, 1970
À soixante-trois ans, Alphonsine était dans une forme olympienne. Pour l’heure, elle s’appliquait à découper des tracts d’information sur la contraception qu’elle avait l’intention de distribuer au cours de leur prochaine intervention à la Sorbonne. Le mouvement qu’elle avait créé avec Hélène dix ans auparavant lui avait redonné une deuxième jeunesse. Militante active et très investie, elle consacrait tout son temps libre à l’association qu’elle appelait son deuxième bébé. Chaque semaine, elle recevait des femmes en souffrance issue de toutes les classes sociales qui venaient chercher une écoute et des conseils. Pour certaines d’entre elles, ce lieu d’accueil était un refuge précieux qui les prenait en charge lorsqu’elles étaient battues par leurs maris. Une psychologue ainsi qu’une avocate avaient rejoint l’association, ce qui avait contribué à donner plus de crédibilité à leur organisation auprès des pouvoirs publics.
Quelques semaines après le fameux dîner qui avait tout déclenché, les deux amies avaient réussi à dénicher des locaux en location d’une trentaine de mètres carrés au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne dans le seizième arrondissement. Devenus leur QG, ils leur permettaient d’orchestrer des réunions d’information, d’élaborer leurs revendications et de mettre en place les pétitions qu’elles faisaient signer lors de rassemblements féministes.
Dans une Europe qui avait perdu des millions d’hommes durant les deux guerres mondiales, il y avait beaucoup à faire, car malheureusement, dans l’inconscient collectif, la mission première d’une femme était avant tout de procréer. Concernant la France post-gaulliste, elle était plus que jamais très conservatrice et, de ce fait, faire évoluer les mentalités et tenter de sortir les épouses de leurs fourneaux était très compliqué.
La première vague féministe, entre les années 1860 et 1945, avait obtenu le droit à la propriété et le droit de vote. La deuxième vague quant à elle était survenue après une longue période de calme plat. Cette renaissance s’était opérée au tout début des années 1960 et, cette fois-ci, les militantes des années « yéyé » exigeaient beaucoup plus. Si la deuxième vague se focalisait essentiellement sur la dépénalisation de l’avortement et sur la contraception, elle s’interrogeait aussi sur la place de la femme au sein du foyer. Au grand regret d’Alphonsine, les violences conjugales, qu’elles soient verbales ou physiques, étaient continuellement reléguées au second plan. Elle qui avait lu et relu Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir s’insurgeait régulièrement contre le sexisme et les discriminations que la gent féminine devait supporter au quotidien. La concernant, elle savait de quoi elle parlait : nombreuses avaient été les réflexions à propos du fait qu’elle n’était pas mariée, mais surtout qu’elle était mère d’un enfant de père inconnu. Même si elle n’avait que faire du qu’en-dira-t-on, ces relents de jugements médisants la mettaient mal à l’aise. Dans ces cas-là, elle puisait sa force dans une personnalité qu’elle admirait au plus haut point : Olympe de Gouges. Cette pionnière du féminisme français qui avait eu l’audace à la Révolution française de coucher sur le papier la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » était son idole. Écrivaine et politicienne, cette grande intellectuelle avait très courageusement et logiquement affirmé que si « la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir aussi celui de monter à la Tribune » ! Malheureusement, l’histoire l’avait conduite à la première option, c’est-à-dire à la guillotine. Pour Alphonsine, elle resterait à jamais l’héroïne qui avait ouvertement proclamé qu’il était impératif de redonner aux femmes leurs droits naturels que les préjugés masculins leur avaient injustement retirés. N’avait-elle pas revendiqué l’instauration du divorce et la suppression du mariage religieux afin qu’il soit remplacé par un contrat civil signé entre les concubins ? Et que penser de sa demande d’aménager des maternités pour que chacune accouche en sécurité et dans des conditions décentes ?
Marchant dans les traces d’Olympe de Gouges, Alphonsine, qui bataillait depuis des années pour que les gouvernements créent des refuges pour celles qui étaient battues ou violées, avait d’emblée accroché un portrait géant de son modèle sur le mur d’entrée de leurs locaux. Le ton était ainsi donné. En attendant, elle n’avait pas hésité à mettre à disposition de l’association son ancienne chambre de bonne du sixième pour héberger toutes celles qui en avaient besoin. La pièce sous les combles ne restait jamais vide bien longtemps.
Hortense, âgée de vingt-huit ans, volait désormais de ses propres ailes et vivait dans le quartier bucolique de Montmartre dans un appartement qui possédait une vue à couper le souffle sur le Sacré-Cœur. Elle était gynécologue et travaillait à l’hôpital Bretonneau au nord de Paris. Alphonsine, qui avait élevé sa fille dans le respect d’autrui et dans le but de devenir une femme indépendante, était très fière d’elle. Elle lui avait transmis le goût de combattre et ses convictions. Une fois par mois, Hortense organisait aux locaux de l’association une réunion ouverte qui abordait les thèmes de la contraception et de la liberté de disposer de son corps. Depuis peu, elle vivait avec Antoine, un jeune architecte passionné. Alphonsine n’y voyait aucun inconvénient, bien au contraire. Elle était ravie, car sa fille, en assumant totalement son concubinage, échappait au patriarcat.
— Je savais bien que je te trouverais dans ton antre ! lança Julien en débarquant dans la pièce une boîte de macarons Ladurée dans les mains.
— Julien ! s’exclama-t-elle, surprise de cette visite inattendue. Entre vite au chaud. Comment va l’homme de ma vie ?
— À cran ! Ivan me manque. Dieu soit loué, il rentre demain. Je déteste lorsqu’il prend l’avion ! dit-il en l’embrassant tendrement.
— À quelle heure atterrit-il ?
— À 9 heures à Orly. La bonne nouvelle, c’est que le galeriste new-yorkais est très content, il a vendu toutes ses toiles. L’expo a eu beaucoup de succès. Du coup, il lui a fait une commande de dix nouveaux tableaux !
— Formidable. Comme je suis heureuse pour Ivan ! Voilà qui va faire encore plus grimper sa cote s’il perce aux États-Unis. Il le mérite, il a beaucoup de talent, ton amoureux. J’ai entendu dire qu’il allait aussi exposer au Salon des indépendants l’année prochaine ?
— Ouiiiiii ! il a été sélectionné à l’unanimité par le comité d’admission.
— La grande classe, quoi ! Et une occasion supplémentaire pour boire du champagne ! s’écria-t-elle, enthousiaste.
— Il suit ton parcours, ma belle, dit-il en changeant de sujet. Je suis vraiment admiratif. Toi aussi tu as réussi sur tous les points. Ta carrière professionnelle, l’éducation de ta fille et maintenant, ton association qui milite pour une juste cause. Toi qui as débarqué dans la capitale sans un sou en poche et sans connaître personne, je te tire ma révérence. Mais, pour être franc, continua-t-il, ce que j’admire par-dessus tout chez toi, c’est ton extraordinaire résilience par rapport à ce qu’il t’est arrivé.
— Tu sais, je n’ai pas grandi dans les salons dorés parisiens. J’ai été élevée à la dure à la campagne. Ma mère me disait toujours : « Ma p’tite fille, t’en verras d’autres ! » – autrement dit : marche ou crève ! Alors, les plaintes et les lamentations… on se les ravalait ! Ma résilience vient peut-être de là. Et puis, quel choix avais-je ? Me suicider ? Non, ce n’est pas dans mon tempérament, j’ai préféré me battre et réagir. Je suis comme ça depuis mon enfance. Et puis, Ruben et Sarah y sont pour quelque chose. Ils m’ont donné la force de relever la tête. Et toi, tu as fait de moi une parfaite petite-bourgeoise parisienne de la rive gauche !
— Ne pas t’avoir raccompagnée ce soir-là me hante encore…
— Si tu l’avais fait, Hortense n’existerait pas, dit-elle avec beaucoup de sollicitude.
— Oui, c’est vrai et je n’imagine pas vivre sans elle. Elle nous a beaucoup apporté à Ivan et à moi, plus que tu ne le crois. C’est un peu comme si nous avions eu un enfant. D’ailleurs, outre le fait que ce soit ma nièce, je la considère comme ma fille… Tu n’as jamais cherché à savoir ce que son père était devenu ?
— Et pourquoi donc ? En voilà une question !
— Maintenant qu’elle est adulte, elle a le droit d’être au courant, ne crois-tu pas ?
— Pour rien au monde, tu m’entends ! Jamais elle ne doit connaître la vérité. Jamais !
— OK ! ne te mets pas en colère, on oublie.
— Hum… toi, pour que tu reviennes à la charge comme ça, il y a très certainement du Hortense là-dessous, n’est-ce pas ? Allez, avoue, elle t’a envoyé en éclaireur ?
Julien, son éternel sourire ravageur aux lèvres, la regarda et ne répondit rien.
— Qui ne dit mot consent ! affirma Alphonsine d’un air conquérant.
— En fait, je voulais de te demander une chose qui nous tient à cœur, à Ivan et moi. Je souhaite faire d’Hortense mon héritière et j’aimerais l’adopter en la reconnaissant officiellement comme ma fille.
— Alors là, Julien, les bras m’en tombent !
— Je vais sur mes soixante-dix ans et rien ne me rendrait plus heureux. Elle compte beaucoup pour nous, dit-il, les larmes aux yeux.
— Elle t’a toujours considéré comme son père. Vous êtes très complices tous les deux, et ce depuis sa naissance. Comment refuser une telle preuve d’amour ?… En ce qui me concerne, je suis d’accord et rien ne me ferait plus plaisir. Même s’il n’y a pas les liens du sang, nous sommes une famille. Tu lui en as parlé ?
— Non, pas encore, je voulais d’abord m’entretenir avec la reine mère !
— Oh ! Julien, s’il te plaît, j’ai l’impression d’avoir pris dix ans de plus d’un seul coup !
— À propos de reine mère, c’est l’heure du tea time. On les mange, ces macarons ou bien ?
— Quelle bonne idée ! Earl Grey, comme d’habitude ?
— Of course, my dear ! s’écria Julien en serrant Alphonsine dans ses bras. Qu’est-ce que je t’aime, toi !
Ils discutèrent jusqu’à 18 heures et terminèrent de découper les tracts ensemble. Alphonsine, en refermant les locaux, proposa à son acolyte de venir dîner chez elle. Ce dernier s’empressa d’accepter en prétextant que cela lui éviterait de cogiter au fait qu’Ivan était toute la nuit à bord d’un engin volant au-dessus de l’Atlantique. Les bourrasques de novembre faisaient virevolter les feuilles des grands arbres et Paris, en cette période, s’apprêtait à hiberner. Ils s’engouffrèrent rapidement dans l’Austin Mini d’Alphonsine qui était stationnée sur les quais de Seine. Le fleuve majestueux avait lui aussi pris sa couleur sombre si caractéristique de ces longs mois où le froid et la grisaille s’installent sur la capitale. La Parisienne d’adoption qu’elle était idolâtrait son petit bolide so british. Noir, doté d’un intérieur en cuir havane, le véhicule avait la particularité de se faufiler dans les rues encombrées de la métropole. Elle démarra sur les chapeaux de roues et se mêla au trafic avec une facilité déconcertante. Julien lui déclara en riant que cela le changeait radicalement du trajet en métro qu’il avait emprunté pour venir. Alphonsine adorait conduire. Elle avait passé son permis dans les années 1950 et s’était payé sa première Mini en 1959. Julien, pour plaisanter, lui disait qu’elle avait choisi un pot de yaourt, Alphonsine, en réponse à cette taquinerie, préférait parler de voiture à friction nerveuse et rapide. Ils réussirent miraculeusement à se garer juste en bas de son immeuble. Pour une fois, elle n’avait pas eu à tourner un quart d’heure dans le quartier avant de trouver une place. En passant devant la loge, ils s’arrêtèrent pour dire bonjour à la gardienne. D’origine espagnole, Rosa Marquez avait remplacé Suzanne Morel qui avait pris sa retraite en 1962. Malheureusement, la pauvre femme n’avait guère eu le temps d’en profiter car elle était décédée trois ans plus tard d’un cancer généralisé. Pour Alphonsine et Hortense, ç’avait été une tragédie. L’une perdait une amie chère, l’autre, une marraine aimante. Suzanne était enterrée dans le cimetière de sa modeste ville natale dans le nord de la France. Au cours des funérailles, Alphonsine avait tenu à rendre un vibrant hommage à celle qui, sous le nom de code Chicorée, avait combattu dans la Résistance et avait courageusement sauvé deux petites filles juives pendant la déchirante et inhumaine rafle du Vél’ d’Hiv’. Son allocution s’était clôturée par l’évocation d’une femme généreuse et pudique qui avait toujours bien caché son jeu. Juste après la cérémonie, plusieurs membres de la famille de l’ancienne concierge étaient venus la voir pour lui exprimer leur stupéfaction, car tous ignoraient sa participation active dans la Résistance. Alphonsine pensa que, même morte, son amie pouvait encore surprendre. Son humilité et sa discrétion n’avaient pas d’égal. En un mot, c’était une grande dame.
Ce jour-là, une page de sa vie s’était refermée : Suzanne était la dernière personne qui la reliait directement au couple Chemtov et à Zofia.
— Cet appartement est toujours aussi accueillant, fit remarquer Julien en pénétrant dans le salon. Il s’en dégage quelque chose de spécial.
— Oui, c’est un endroit à part, répliqua Alphonsine. Il est le témoin de mon existence passée et c’est aussi mon jardin secret. Tant de choses ont été vécues ici… des bonnes comme des mauvaises. J’ai parfois l’impression que Ruben et Sarah sont là. Il m’arrive de sentir très fugacement L’Heure bleue ou de percevoir une présence bienveillante invisible. Ces murs me parlent, Julien. Ils me protègent et cela dure depuis l’âge de mes dix-sept ans !
— Ce qui te fait soixante-trois ans !
— Ce chiffre me donne le vertige. Installe-toi, je reviens tout de suite, dit-elle en filant dans la cuisine.
Confortablement calés dans les fameux fauteuils club du salon, Alphonsine et Julien grignotèrent un assortiment de fromages accompagné d’une baguette de pain craquant et doré à souhait. La maîtresse de maison ouvrit pour l’occasion un vouvray de 1966. Le vin blanc des bords de Loire, délicieusement fruité et légèrement sucré, se mariait à merveille avec les fromages.
C’était un dimanche soir agréable et paisible avec la voix suave de Frank Sinatra en fond sonore. Les deux amis restèrent bavarder jusqu’à 22 heures. Après le départ de Julien, Alphonsine se coucha sans tarder car son lundi au Bon Marché s’annonçait chargé. Depuis qu’elle avait été nommée directrice marketing du rayon parfumerie, quatre ans auparavant, elle était tenue d’assister à toutes les réunions d’encadrement et justement, le lendemain, il y en avait une très importante.
Comme prévu, Alphonsine ne toucha pas terre de la journée et rentra chez elle, un peu nauséeuse, vers 21 heures. Hélène lui passa un coup de fil dans la soirée pour régler les derniers détails de leur intervention à la Sorbonne qui était programmée le jeudi suivant. En raccrochant, Alphonsine sentit une légère souffrance irradiante vers son bras gauche, sa nuque et sa mâchoire puis se mit soudainement à transpirer. Elle n’y prêta pas attention et décida de se faire couler un bain pour effacer le stress de sa journée. À l’instant où elle se dévêtit, la douleur s’intensifia et son souffle devint plus court. Inquiète, elle préféra prévenir sa fille. Elle marcha avec beaucoup de difficultés vers le téléphone et prit mille précautions pour ne pas chuter. Hortense décrocha à la deuxième sonnerie. Après que sa mère lui ait décrit les symptômes qu’elle ressentait, Hortense, à l’autre bout du fil, changea immédiatement de ton.
— Maman, tu ne bouges pas, tu ne fais surtout aucun effort, j’appelle les pompiers.
— C’est inutile ma chérie, je vais aller m’allonger et ça va passer comme c’est venu.
Hortense n’entendit pas les paroles que sa mère avait péniblement prononcées, car elle avait déjà raccroché. Dix minutes plus tard, Alphonsine descendait l’escalier de son immeuble sur un brancard. Le médecin urgentiste présent ordonna qu’on la conduise au plus vite à l’hôpital universitaire de La Pitié-Salpêtrière, réputé pour ses recherches sur les pathologies cardiaques. Elle fut immédiatement prise en charge dans le service du professeur Cabrol, connu pour avoir réalisé la première transplantation du cœur en Europe. Hortense arriva cinq minutes après son admission et resta aux côtés de sa mère une bonne partie de la nuit. Tôt dans la matinée, Alphonsine passa toute une série d’examens approfondis et le diagnostic tomba à 15 heures : infarctus. Elle était catastrophée car elle n’avait eu aucun signe avant-coureur. Lorsqu’Hortense revint en début d’après-midi, Alphonsine fondit en larmes devant elle.
— Maman ! s’exclama sa fille, angoissée.
Elle ne l’avait jamais vue pleurer.
— Le médecin m’interdit de reprendre le travail pendant au moins trois semaines !
— Ouf ! Ce n’est que ça, souffla-t-elle, rassurée. Tu m’as fait peur !
— Mais c’est très grave, je devais boucler le lancement de la nouvelle collection de parfums et j’ai toutes mes commandes en sus…
— Stop ! l’interrompit brutalement sa fille. Tu n’as pas l’air de comprendre que tu as failli mourir cette nuit, maman !
— N’exagère pas, Hortense. C’est un malaise, voilà tout ! Et tu sais bien que j’ai horreur de m’écouter.
Hortense, furieuse, haussa le ton. Comme ce n’était pas dans ses habitudes, Alphonsine se tassa sur elle-même.
— Ta réaction ressemble à du déni. As-tu entendu ce que je viens de te dire ?
— Mais je…
— Bonjour, mesdames, l’interrompit un jeune chirurgien qui fit irruption dans la chambre, le dossier médical de sa patiente en main. Je suis le docteur Cléguérec. Comment allez-vous, madame Kergoat ?
— Bonjour, docteur, je suis la fille de cette dame qui ne veut rien comprendre ! lança Hortense encore énervée.
— Eh bien, enchanté, mademoiselle. Votre maman revient de loin.
Puis, s’adressant à la malade :
— Sans l’intervention de votre fille, cela aurait été beaucoup plus grave. Heureusement qu’elle est médecin. Grâce à son diagnostic, vous avez pu être prise en charge rapidement. Vous avez eu de la chance. Vous êtes bretonne ? demanda-t-il sans transition.
Alphonsine se raidit et ne répondit pas.
— Et bien, maman, dis quelque chose.
— Je… euh… pas à ma connaissance, pourquoi ?
— Ma mère vient de l’orphelinat, elle ignore tout de ses origines, docteur. Son nom de famille a été choisi au hasard dans les pages du Bottin !
— Ah ! désolé, au temps pour moi. Comme celui-ci est typiquement breton, je pensais que vous étiez, tout comme moi, de cette magnifique région où l’on mange quantité de beurre salé, de charcuterie et autres gourmandises bien grasses, si vous voyez ce que je veux dire… Bon, pour faire simple je vais droit au but : il va falloir vous opérer pour vous déboucher les artères, madame Kergoat.
— Quoi ? Mais c’est impossible, car mes collaborateurs m’atten…
— C’est sans négociation aucune ! coupa le médecin.
— Et toc ! balança Hortense.
— Vous descendez au bloc demain matin. Rassurez-vous c’est une intervention courante et quand vous vous réveillerez, ce sera reparti pour un tour ! Aujourd’hui, diète complète et repos. L’anesthésiste va passer vous voir juste après moi. Avez-vous des questions ?
— Je pourrai reprendre le travail après-demain ? — Maman !
— Bien ! chère consœur, je pense que vous êtes tout à fait apte à répondre à ma place ! Sur ce, je vous laisse. À demain, madame Kergoat, dit-il en éclatant de rire.
— Tu es incorrigible !
— Mais que va dire la direction ? Et mes collaborateurs ? Ils comptent sur moi.
— Je les ai appelés ce matin pour les prévenir et tout va bien. Ils souhaitent que tu te reposes et, surtout, que tu prennes soin de toi. Quant au directeur, il m’a chargé de te transmettre un prompt rétablissement. Alors, s’il te plaît laisse le boulot où il est !
Le hasard faisant bien les choses, elle reçut les visites très régulières d’Hélène qui travaillait dans le service de pédiatrie en tant que médecin généraliste à l’étage inférieur.
Le jeudi soir, sa complice ne put s’empêcher de passer la voir pour lui raconter l’intervention à la Sorbonne qui venait d’avoir lieu. Encore exaltée par le succès de sa réunion d’information, elle lui expliqua que de plus en plus de jeunes filles prenaient conscience qu’elles avaient le choix de faire des enfants uniquement lorsqu’elles l’auraient décidé et qu’avorter était un droit fondamental dont la femme ne devait être privée plus longtemps. Elle ajouta qu’il ne restait plus une seule place de libre dans l’amphi et que tous les tracts s’étaient arrachés comme des petits pains. Sur son lit d’hôpital, Alphonsine jubilait.
Julien et Ivan furent aux petits soins pour elle et lui apportèrent un bouquet de fleurs différent chaque jour. Alphonsine resta une semaine à l’hôpital et sa convalescence lui fut profitable.
Elle réintégra le Bon Marché un mois après son opération. Ses collaborateurs et la direction lui réservèrent un accueil chaleureux. Tous étaient heureux de la revoir en pleine forme.
Durant cette période de repos forcé, elle lut beaucoup et redécouvrit avec plaisir ses disques de jazz. Elle était allée marcher régulièrement dans les rues de son quartier et, les jours de beau temps, elle s’était posée sur un banc au square Boucicaut. Son petit café habituel à la brasserie où jadis travaillait Briac s’était transformé en thé sans sucre. Briac avait pris sa retraite deux ans auparavant, et même si elle continuait à être chouchoutée par les serveurs, cela lui faisait bizarre de ne plus croiser la première personne qu’elle avait rencontrée à son arrivée à Paris. Les deux amis se téléphonaient de temps en temps. Parfois, ils se retrouvaient pour déjeuner ensemble. Briac, qui retournait régulièrement en Bretagne, lui donnait en secret des nouvelles du pays. Alphonsine ignorait ce que ses frères et sa sœur étaient devenus. À aucun moment elle n’avait songé à réapparaître dans leur vie.
Malgré les vives protestations de sa mère, Hortense avait engagé une aide ménagère qui venait à l’appartement quatre après-midi par semaine. Il s’agissait d’une jeune Espagnole qui parlait très peu le français. Alphonsine fut tout de suite touchée par cette exilée d’à peine vingt ans qui lui rappelait sa propre histoire. Elle n’était à Paris que depuis six mois et elle aussi avait fui la misère de son village d’Andalousie. Mercedes-Carmen Mora était douce et timide. Elle était très appliquée et prenait soin de sa patronne comme s’il s’agissait de sa propre mère.
Le clan s’était resserré autour d’Alphonsine et tous se relayaient pour passer quotidiennement chez elle. Le verdict concernant l’adoption d’Hortense tomba au printemps. Le dossier avait été accepté. Tous étaient fous de joie.
Pour fêter l’événement, Julien avait réservé une table à La Closerie des lilas, le célèbre restaurant situé boulevard du Montparnasse. Au cours du somptueux déjeuner, Hortense prit la parole pour déclarer qu’elle était ravie d’être la fille d’une mère et d’un père en dehors des conventions sociales qui avaient choisi de vivre comme ils l’entendaient. Sur le ton de l’humour, elle déclara même à Ivan qu’il était une « belle-mère » de rêve. Bref, elle était fière d’avoir des parents dont la personnalité et le non-conformisme les avaient fait se démarquer. Grâce à eux, elle avait appris à regarder le monde d’un œil différent. Elle n’oublierait jamais leurs vacances passées où Julien et Ivan lui avaient fait découvrir l’Italie, le Danemark et le Portugal alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Elle ne les remercierait jamais assez de lui avoir transmis leur tolérance et leur humilité. Julien, attendri, essuya quelques larmes.
Lorsque le dessert arriva (une pièce montée absolument renversante), son compagnon Antoine avait lui aussi une déclaration à faire. Il leva sa coupe de champagne pour annoncer qu’Hortense et lui attendaient un heureux événement. La naissance du bébé était prévue pour le mois de décembre. Alphonsine, paralysée par l’émotion, en eut le souffle coupé. Sous le regard attendri d’Ivan, Julien et elle tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils n’en revenaient pas : ils allaient être grands-parents !
Après le repas, ce fut tout naturellement qu’ils se rendirent tous à l’appartement d’Alphonsine pour prolonger cette belle journée. Sur le palier, à la hauteur de la porte d’entrée, la maîtresse des lieux s’arrêta quelques instants devant la mezouzah. Elle posa sa main droite sur l’objet sacré, baissa la tête et ferma les yeux. Elle eut une pensée très forte pour sa fidèle amie Zofia et pour les si regrettés Ruben et Sarah Chemtov. Ce moment de recueillement lui donna une nouvelle fois l’impression d’une présence invisible à ses côtés. Une légère odeur qui lui rappelait L’Heure bleue de Guerlain flottait encore dans l’air… Troublée, elle n’en dit rien.
Hélène les rejoignit sitôt sa garde à l’hôpital terminée. La joyeuse soirée s’éternisa avec délice jusqu’à 1 heure du matin. Tous se quittèrent dans les éclats de rire et les longues embrassades.
L’été arriva avec sa chaleur étouffante et ses pics de pollution. Alphonsine eut quelques difficultés à se rendre au Bon Marché certains jours. À l’approche de ses soixante-cinq ans, il était évident que l’heure était venue pour elle de prendre sa retraite. À regret, elle enclencha sa demande administrative auprès des organismes concernés. Elle avait travaillé toute sa vie et supportait mal l’idée de ne plus être utile, comme elle disait. Par bonheur, son association, Solidarité féminine, était désormais très connue et le nombre de ses adhérentes grandissait chaque année.
Sophie, sa petite-fille, naquit la veille du jour de Noël à la maternité des Lilas. Hortense avait choisi de mettre au monde son enfant dans cette modeste structure à la solide réputation parce que, selon elle, il répondait tout à fait aux revendications des nouvelles générations de femmes qui réclamaient plus de bienveillance et moins de médicalisation dans l’acte d’accoucher. De plus, en militant activement pour la dépénalisation de l’avortement, l’établissement, qui avait été créé en 1964, était étroitement lié au mouvement féministe. Fait tout à fait exceptionnel, les hommes étaient autorisés à assister à l’accouchement de leurs conjointes et Antoine eut aussi le privilège de couper le cordon de sa progéniture.
Sophie Kergoat-Fournier (comme Hortense n’était pas mariée, elle avait tenu à ce que son enfant porte son nom de jeune fille au même titre que celui du père) avait de grands yeux verts et, à la surprise générale, des cheveux noir corbeau. Son teint était hâlé et elle avait un grain de beauté situé au coin de sa lèvre supérieure, en tout point similaire à celui d’Hortense. Hortense s’était d’ailleurs beaucoup amusée de cette ressemblance qu’elle avait appelée avec humour « sa marque de fabrique ». Elle n’avait pas compris pourquoi sa mère n’avait pas trouvé ça drôle. Elle qui, d’ordinaire, appréciait ses plaisanteries, cette fois-ci était restée de marbre.
Le 25 décembre 1971 fut donc fêté à la maternité. Sous l’œil indulgent de l’infirmière de garde, Hortense, en plus d’Antoine, reçut dans sa chambre Alphonsine et Julien, les heureux grands-parents, ainsi qu’Hélène et Ivan. Tous apportèrent de quoi grignoter et boire. Les petits-fours salés et sucrés ainsi que les chocolats furent fort prisés par la jeune maman. Sa seule frustration fut de ne pouvoir goûter au champagne millésimé.
C’est le cœur serré qu’Aphonsine prit sa retraite au mois de mars 1972. Sa collègue et amie Madeleine, qui devait encore travailler quelques années, l’envia. Elle aussi commençait sérieusement à être fatiguée par les responsabilités et les horaires à n’en plus finir. Le pot de départ d’Alphonsine fut très réussi. La direction et ses collaborateurs qui s’étaient cotisés pour l’occasion l’avaient véritablement gâtée, car elle s’était vu offrir un ravissant sac Hermès.
Les quinze premiers jours, se croyant en vacances, Alphonsine n’avait pas vraiment imaginé qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds (en tant qu’employée) au Bon Marché. Ce ne fut qu’au bout d’un mois qu’elle comprit vraiment qu’une page de sa vie venait de se tourner. Même si son association lui prenait beaucoup de temps, la pilule fut dure à avaler. Malgré la naissance de sa petite fille qu’elle voyait très régulièrement, elle entra dans une longue période d’abattement et se mit pour la première fois de son existence à broyer du noir. Son entourage ne la reconnaissait pas.
Refusant d’absorber le moindre antidépresseur, elle s’était rapprochée de plus en plus de son aide ménagère. Mercedes, qui avait fait des progrès considérables en français, savait trouver les mots pour lui remonter le moral. Lui faisant jurer de ne jamais en parler à Hortense, Alphonsine se livrait peu à peu et racontait ses souvenirs d’enfance en Bretagne. À son grand étonnement, le fait d’évoquer sa famille lui faisait beaucoup de bien. Mercedes fut très surprise d’apprendre que cette femme si élégante et si intelligente était une fille de paysans et qu’elle aussi avait été une domestique pendant plus de vingt ans.
Les mois passèrent sans que rien vienne interrompre sa nouvelle vie paisible de retraitée, jusqu’au jour où Hélène déboula chez elle, excitée comme jamais. Elle arrivait tout droit des locaux de leur association et brandissait un courrier qui provenait du ministère de la Santé. Hélène, intenable, faisait des bonds partout dans le salon. En observant la scène, Alphonsine eut un flash qui lui fit repenser avec nostalgie à Suzanne qui, la veille du Débarquement, avait eu exactement la même attitude.
— Mais tu vas parler, à la fin, s’impatienta Alphonsine.
En guise de réponse, sa complice lui tendit l’enveloppe. Alphonsine s’empara de la lettre qui se trouvait à l’intérieur et la déplia fébrilement. La première chose qu’elle aperçut fut le célèbre sceau de la République française qui, sous les traits de Junon, représentait la liberté.
— Vas-y, lis, lis, lis, supplia Hélène qui n’en pouvait plus.
— Hélène, calme-toi, j’y vais ! dit-elle en inspirant avant de commencer à lire à haute voix :
À l’attention de Mme Kergoat Alphonsine et de Mme Lefevre Hélène. Mesdames,
En vos qualités de présidente et secrétaire de l’association Solidarité
féminine, madame Simone Veil, ministre de la Santé, vous invite
cordialement à une discussion autour du thème de l’avortement qui se
tiendra le jeudi 26 septembre 1974 au ministère de la Santé à 20 heures
précises. Merci de nous confirmer votre présence dans les plus brefs
délais. Dans cette attente, nous vous prions, Mesdames, d’agréer nos
sincères salutations.
— Ben ça alors, quelle surprise ! s’exclama Alphonsine qui tombait des nues.
— Nous allons être reçues par la ministre en personne ! C’est incroyable ! s’enthousiasma Hélène qui n’en revenait pas.
— Mais pourquoi nous ? demanda Alphonsine.
— Mais voyons, nous sommes l’une des plus importantes associations féminines de France. Les choses sont en train de changer, l’histoire est en marche pour nous et nous sommes prêtes à marcher dans les pas des hommes, hurla Hélène en tourbillonnant sur elle-même.
— Hum, ça n’est pas gagné, car je te signale que notre cher Premier ministre, M. Jacques Chirac, considère l’IVG comme, je le cite « une affaire de bonnes femmes » !
Toutefois, Hélène avait raison. Depuis la loi Neuwirth de 1967 qui autorisait enfin la contraception (qui de fait supprimait celle de 1920 qui assimilait la contraception tout comme l’avortement à un crime), le rôle du « sexe faible » dans la société était en train d’évoluer de manière significative. Le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, n’avait-il pas récemment désigné Françoise Giroud secrétaire d’État chargée de la condition féminine ? Cette journaliste-écrivaine n’avait-elle pas la grande ambition de demander la mise en place de droits spécifiques aux femmes ainsi que de leur donner accès aux métiers dits masculins ?
Alphonsine consulta le calendrier. Le rendez-vous était dans un peu moins de quinze jours.
— Mon Dieu, comment vais-je m’habiller ? s’exclama-t-elle avec un cri de détresse.
Hélène, encore déchaînée, lui répondit en chantant :
— Madame Kergoat, on s’en fiche ! Personnellement, j’irais nue et en rampant s’il le fallait !
Alphonsine éclata de rire. Décidément, son amie ne changerait jamais. Toute médecin qu’elle soit, elle était toujours aussi fofolle. Hélène, qui vivait seule, assumait totalement son célibat. Avec une fierté non dissimulée, elle se proclamait « beauvoiriste » convaincue. Tout comme l’écrivaine, elle pensait que le mariage était un obstacle à la libération de la femme du fait que l’acte civil donnait légalement les pleins pouvoirs aux hommes. Son avis sur le sujet était très tranché : elle refusait d’être soumise « à un quelconque chef de famille » et il était hors de question qu’elle soit reléguée au rang d’esclave domestique. Alphonsine lui avait un jour demandé si elle ne regretterait pas plus tard de ne pas avoir voulu d’enfant. Hélène lui avait répondu en toute franchise qu’avoir un fil à la patte ne l’intéressait absolument pas et que sa liberté comptait par-dessus tout.
Le 26 septembre arriva à grands pas. À 18 heures, Alphonsine était fin prête. Ses cheveux regroupés en un élégant chignon, elle avait revêtu une robe tailleur des plus raffinées. Son choix s’était également porté sur une paire d’escarpins marron foncé de la même couleur que le sac Hermès qui lui avait été offert pour son départ à la retraite. Ce style Parisienne chic lui allait à merveille. Trop nerveuse pour conduire, elle avait demandé à Julien de passer la chercher vers 19 h 30. Le ministère se trouvait dans le septième arrondissement de Paris, à peine à dix minutes en voiture. Julien, ponctuel, se présenta à sa porte tout sourire. En découvrant Alphonsine, il ne put s’empêcher de la complimenter.
— Eh bien ma chère, si je n’étais pas homo, je te draguerais ! Une vraie bombe. Brigitte Bardot n’a qu’à bien se tenir !
— Quel humour, très drôle !
— Oh ! Toi, on dirait que tu es nerveuse…
— Mon cœur va exploser ! dit-elle en s’agitant.
Voyant que son ami devenait livide, elle se rattrapa.
— Julien, c’est une image, je plaisante, mon cœur va bien !
— Quel humour, très drôle ! lui répondit-il en lui rendant la pareille.
Il était prévu qu’Hélène et elle se rejoignent directement au ministère. Alphonsine arriva la première, son carton d’invitation en main. On la conduisit dans un immense salon. Pour patienter, on lui proposa un rafraîchissement. Beaucoup trop intimidée, elle déclina l’offre. Hélène surgit à son tour peu avant 20 heures.
— Une galère de dernière minute à l’hôpital, j’ai cru que je ne m’en sortirais jamais. Bon, tout va bien, je suis là, je me calme, lui lança-t-elle, encore sous l’effet du stress.
— Madame le Ministre va vous recevoir, leur annonça un majordome d’une cinquantaine d’années, si vous voulez bien me suivre.
Elles furent introduites dans le bureau de Mme Veil à 20 heures précises. La ministre se leva pour les accueillir.
— Merci infiniment, Mesdames, d’être venues jusqu’à moi, car j’imagine que votre temps est précieux. Je vous en prie, veuillez prendre place, leur dit-elle en désignant un confortable canapé. Nous serons plus à notre aise ici pour discuter. Avez-vous dîné ?
Surprises par cette question inattendue, elles répondirent poliment que non. Mme Veil s’installa face à elles et demanda qu’on leur apporte des sandwichs club et des boissons chaudes. Alphonsine fut soudainement projetée une fois de plus dans le passé. Elle eut l’image furtive de son arrivée à Paris lorsqu’elle s’était retrouvée assise dans le salon de Sarah Chemtov, une tasse de thé dans une main et une brioche polonaise dans l’autre. Aujourd’hui, elle avait l’impression de revivre la même chose. Cette confrontation de classes sociales la mettait toujours aussi mal à l’aise, d’autant que Simone Veil était dotée, tout comme Sarah Chemtov, d’un charisme extraordinaire.
— Bien, je crois, Mesdames, que nous avons beaucoup à échanger par rapport à un sujet qui nous préoccupe, à savoir l’avortement. En tant que responsables d’une des plus influentes associations féministes françaises, j’ai besoin d’avoir vos retours d’expérience pour défendre un projet de loi qui me tient particulièrement à cœur.
— Nous sommes heureuses et très honorées de pouvoir contribuer à faire avancer la cause, madame la Ministre ! Merci pour votre invitation, répondit simplement Hélène.
— Il est vrai que pour beaucoup de femmes cet acte est une délivrance et sa dépénalisation permettrait d’éviter beaucoup de décès, se surprit à ajouter Alphonsine.
La ministre approuva d’un signe de tête et lui sourit. L’homme qui était venu les chercher dans le salon revint avec un plateau d’argent chargé de mille et un petits délices très appétissants. Hélène en profita pour continuer sur la lancée d’Alphonsine.
— Pour être tout à fait franche avec vous, j’ai moi-même subi une interruption de grossesse en 1960. Ce fut une expérience très douloureuse aussi bien moralement que physiquement. Les chiffres sont sans appel : on estime à trois cent mille le nombre d’avortements clandestins en France chaque année, et près de dix pour cent des femmes y laissent leur vie. Cela fait environ trois mille décès par an, c’est énorme ! J’ai été l’une des premières, en tant que femme, mais également médecin, à applaudir le manifeste « Je me suis fait avorter » parut dans Le Nouvel Observateur en début d’année.
— Absolument, madame la Ministre, reprit Alphonsine. Ces trois cent quarante-trois femmes signataires, malgré le fait qu’elles encouraient des poursuites pénales, voire une peine d’emprisonnement, ont eu un courage extraordinaire. En tant que présidente de l’association que je représente, je les soutiens à mille pour cent. Chaque semaine, je reçois des malheureuses dans une détresse totale. Il y a quinze jours, une jeune fille de dix-neuf ans s’est suicidée parce qu’elle n’avait pas les moyens financiers de mettre un terme à sa grossesse. Ces situations d’extrême souffrance ne peuvent plus durer. Il est temps de changer les mentalités et de considérer que l’avortement n’est pas un homicide, mais un droit. Notre corps nous appartient !
— C’est un marché noir florissant et certaines « faiseuses d’ange » ont des techniques peu sûres qui entraînent beaucoup de complications comme des infections ou des stérilités, continua Hélène. Combien de vies vont être gâchées encore ?
— Et c’est compter sans les viols conjugaux et les femmes battues !
La ministre qui les écoutait avec beaucoup d’intérêt put enfin prendre la parole.
— Eh bien, Mesdames, on ne peut plus vous arrêter ! Je ne regrette pas de vous avoir invitées. Votre combativité et votre détermination forcent mon admiration et cette soirée s’annonce absolument passionnante ! déclara-t-elle.
Alphonsine, consciente qu’Hélène et elle avaient monopolisé la conversation, s’excusa platement. La ministre au contraire les encouragea à poursuivre, car c’était pour elle des témoignages capitaux et précieux qui viendraient enrichir son discours.
Les deux militantes, épuisées, mais ravies d’avoir pu exprimer leurs idées, quittèrent le ministère vers minuit et demi.
Après trois jours de discussions animées, voire haineuses, le projet de loi autorisant l’avortement fut adopté le 29 novembre 1974 à 3 h 40. Alphonsine et Hélène, qui avaient été invitées à suivre les débats dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale par Mme Veil, furent sidérées par la violence verbale que cette dernière eut à subir de la part de certains hommes politiques (y compris dans son propre camp). Une partie de la droite et de l’extrême droite s’était littéralement acharnée sur elle sans aucune retenue. Au cours des échanges, deux élus poussèrent le vice en utilisant un mégaphone pour faire entendre les palpitations d’un fœtus de quarante-neuf jours. Un autre alla même jusqu’à parler « d’embryons jetés au four crématoire ». La ministre, qui avait connu la déportation à Auschwitz – certains membres de sa famille n’étaient jamais revenus –, avait encaissé sans faiblir et était restée digne face à cette insulte provocatrice et de très mauvais goût.
— C’est une héroïne, elle devrait entrer au Panthéon après sa mort ! s’écria Hélène. J’ai failli pleurer lorsqu’elle a dit : « Aucune femme ne recourt de gaîté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame. » J’en ai encore la chair de poule et je sais de quoi je parle !
— Tout à fait d’accord, elle a fait preuve d’un courage exemplaire et d’une détermination sans faille, renchérit Alphonsine, admirative. Ce qui me met hors de moi, c’est qu’elle a reçu des lettres de menace et qu’on l’injurie régulièrement dans la rue. Les murs de son immeuble ont été souillés de croix gammées. Je suis révoltée et très en colère contre les gens qui ont fait ça !
— Rassure-toi, c’est une femme forte, elle évolue dans une autre sphère intellectuelle que tous ces ignorants bêtes à manger du foin. Et encore, c’est faire insulte aux ruminants !
— Rien ne peut effacer la douleur de la perte d’êtres chers et encore moins si on vous le rappelle de manière brutale ! s’offusqua vivement Alphonsine.
Hélène, surprise par la réponse et la réaction inhabituelle de son amie, demanda :
— Tu as dû beaucoup souffrir toi aussi pour parler ainsi ?
— Je ne tiens pas à en discuter. S’il te plaît, changeons de sujet, dit-elle en essayant de se détendre. Sophie va bientôt souffler sa première bougie et, pour l’occasion, j’ai prévu de rassembler ma tribu à la maison pour les fêtes de Noël. Veux-tu te joindre à nous ?
Hélène, avant de répondre, observa attentivement Alphonsine. Quelque chose, depuis son infarctus, était différent. Un mélange de nostalgie et de tristesse émanait d’elle.
— Que se passe-t-il ? Ton comportement est bizarre depuis quelque temps.
Alphonsine, pensive, répliqua comme si elle se parlait à elle-même.
— Jadis, j’ai vécu de graves injustices. Pendant la guerre, des personnes que j’aimais profondément ne sont jamais revenues. Le plus désolant est que l’antisémitisme couve encore et encore, cela me donne la nausée. Dans un autre registre, j’ai aussi été lâche. J’ai fui… pour ne pas affronter la dureté de la vie. Aujourd’hui, j’en paye le prix fort. Mourir en ayant des regrets, c’est pire que tout et c’est justement ce que je ne voulais pas ! Comment ai-je pu commettre une telle erreur ?
— Mais de quoi parles-tu ?
— Je parle de famille, Hélène… de famille… et de vérité !
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