L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 31 sur 35

Pages du PDF

L'ombre d'un secret

Chapitre 30

Erik sentait que ses jambes se dérobaient sous lui. Il avait besoin de s’asseoir dans un lieu calme et à l’écart de toute agitation. Un banc situé sous un grand cèdre du Liban lui offrit l’asile qu’il recherchait. Comment était-ce possible ? Lui qui n’avait jamais fumé de sa vie ! Le pneumologue, un médecin à l’humour douteux, venait de lui annoncer qu’il était l’heureux propriétaire d’un cancer des poumons. L’homme à la blouse blanche avait ajouté que, par chance, son affection avait été diagnostiquée suffisamment tôt pour mettre en place un protocole adapté. Comme cadeau de départ à la retraite, on ne pouvait pas faire mieux ! La veille encore, lors de son dernier jour au journal, on lui avait souhaité mille et une bonnes choses dans sa nouvelle vie. Raté.

C’était la première fois qu’Erik était confronté à la maladie et il se demandait bien de quelle manière il allait aborder les séances de chimio et autres rendez-vous médicaux. Soudain, il passa les mains dans ses cheveux. Il tressaillit : il allait devenir chauve. Cette vision de lui le crâne lisse et brillant le navra.

— Dans la peau de Yul Brynner mon gars ! ironisa-t-il à voix haute.

L’air vif de la fin d’après-midi de mars commençait à lui brûler la gorge. Le soleil déclinait. Les ombres étirées qui provenaient des grands arbres alentour avaient quelque chose d’effrayant et de lugubre. Il était temps pour lui de rentrer s’il ne voulait pas contracter un méchant rhume. Il jeta un dernier regard vers l’hôpital Rudolf-Virchow et se dirigea vers son vieux scooter qu’il avait garé non loin de là sur le parking. Il roula à vive allure sur l’avenue qui menait vers Berlin-Est, là où son nouveau domicile l’attendait, situé dans une rue tranquille à quelques minutes à pied de l’Alexanderplatz. Il s’y sentait bien.

En 1989, lorsqu’il était rentré de son séjour parisien où il avait appris qu’il était le fils d’un ancien SS et que sa demi-sœur était le fruit d’un viol, il était tellement anéanti qu’il avait catégoriquement refusé de vivre plus longtemps dans le logement familial que lui avaient légué ses parents. Blessé au plus profond de lui-même, il s’était immédiatement séparé de tout ce qui leur avait appartenu. Il ne voulait rien garder de ces monstres qui, par lâcheté, lui avaient menti toute sa vie. Leurs vêtements et leurs effets personnels avaient été soit jetés, soit donnés (jusqu’à la moindre cuillère) à des œuvres caritatives. Pour les meubles, il avait fait appel à un antiquaire qui était venu les expertiser et qui, au vu de leur grande qualité, les avait sur-le-champ achetés.

La plupart des édifices bourgeois ayant été détruits pendant la guerre, des appartements comme le sien étaient des biens très recherchés. Pour le vendre, il n’avait même pas eu besoin de le mettre dans une agence immobilière tant la demande était forte. Les acquéreurs, un couple de dentistes, trop heureux de dégoter pareille pépite, n’avaient pas négocié le prix. Erik avait donc pu réinvestir dans un quartier plus proche du centre-ville. Il habitait désormais dans un bâtiment issu de la reconstruction des années 1950. Vaste, fonctionnel et lumineux, son nouveau chez-lui le changeait radicalement de ce qu’il avait toujours connu. Erik ne regrettait pas son choix et n’avait aucune nostalgie du vieux parquet en chêne grinçant et des plafonds alourdis par les moulures. La seule chose qui lui manquait était la cheminée en marbre du grand salon qui lui avait offert l’hiver ses flammes réconfortantes.

En arrivant devant la porte de son immeuble, il croisa Thalia, sa voisine de palier. Jeune infirmière originaire du Burundi, elle travaillait de nuit dans une clinique privée. Les bras chargés de courses, Thalia tentait de taper le code d’entrée avec son nez. Erik vola à son secours en la délivrant de ses encombrants paquets.

— Voilà mon sauveur, s’écria-t-elle heureuse de le voir. Oh ! mais dis-moi, ça n’a pas l’air d’aller. Tu en fais une tête ?

Il ne répondit rien. Thalia insista.

— Viens prendre un café, on va papoter.

Ils montèrent l’escalier jusqu’au premier étage. Arrivée dans sa cuisine, Thalia s’empara des paquets qu’il portait, les posa en vrac sur la table et se débarrassa de sa doudoune orange. Sans plus tarder, elle leur prépara deux expressos allongés.

— Sans sucre, comme d’habitude, lui dit-elle en lui tendant un mug sur lequel était reproduit le drapeau de son pays natal.

— J’ai toujours trouvé que votre étendard était très original par ses formes géométriques et les coloris.

— En fait, c’est très symbolique. Le rouge représente les combats de l’indépendance, le blanc, c’est l’amour de la paix et le vert, c’est l’espérance !

— L’espérance, répéta-t-il amèrement en baissant les yeux… je sors de chez le pneumologue. J’ai un cancer des poumons.

— Merde !

— Tu l’as dit !

— À quel stade ?

— Au tout début. Mais j’ai quand même droit à de la chimio.

Thalia tenta de le réconforter en lui expliquant que la majorité des cancers pris à temps se guérissaient assez bien. Erik ne retint que l’adverbe « assez ». Il était dépité. Il n’aurait jamais pensé que ses premiers mois de retraité seraient assujettis à des rendez-vous réguliers à l’hôpital, avec en prime l’impossibilité de voyager. Comme c’était son jour de congé, Thalia l’invita à rester dîner. Erik accepta à une condition : d’aller chercher le vin dans sa cave personnelle. Il revint avec une bouteille de riesling. Pendant qu’Erik la regardait en silence, la jeune infirmière confectionna en un tour de main un mets typique de son pays, le boko-boko. À base de poulet, d’oignons, de millet, de boulgour, de foie de volaille et de curcuma, c’était un plat traditionnel fort apprécié. Erik fut satisfait. Le vin blanc sec qu’il avait sélectionné, avec ses arômes floraux et légèrement fruités, accompagnerait à merveille le repas.

Pendant que le plat mijotait tranquillement, Thalia dressa le couvert sur la table basse du salon et connecta son ordinateur portable à un site de musique africaine. L’ambiance était reposante. Elle lui faisait du bien. Le dîner, en dépit de l’annonce de sa maladie, se déroula dans une franche bonne humeur. Éclats de rire et blagues en tout genre fusèrent dans tous les sens.

— Merci, ma chère Thalia, pour ce dîner exceptionnel. Tu m’as régalé en introduisant du soleil dans nos assiettes.

— Heureuse que ça t’ait plu ! Tu vois, cela fait presque huit ans que je suis en Allemagne et je ne peux toujours pas me détacher de la cuisine de mon pays.

— Alors, j’ai de la chance ! répliqua-t-il en ouvrant un deuxième riesling qu’il était entre-temps allé chercher.

— Mais on va être pompettes si ça continue !

— C’est le but, ma chère voisine, au diable la bienséance ! Et, puis nous sommes assis sur des coussins, on ne risque pas de tomber de haut !

Vers minuit, au moment où Erik allait se lever pour partir, il fixa intensément Thalia dans les yeux et se mit soudainement à pleurer.

— Tu vas t’en sortir, c’est certain.

— Ce n’est pas ma maladie qui me rend triste.

— C’est quoi alors ?

— Es-tu prête à l’entendre ? J’ai si honte, si tu savais !

Thalia, qui ne s’attendait pas à cette réponse, fut tout à coup décontenancée. Elle l’interrogea du regard.

— Je suis le fils d’un salaud !

— Comme tu y vas, tu es soûl et tes idées s’embrouillent !

— C’est vrai que je suis un peu éméché, mais je suis parfaitement lucide. Je suis le descendant d’un monstre doublé d’un porc, je te dis !

— Pourquoi ? Explique-toi.

— Je ne supporte plus de vivre avec ça. Depuis des années, je me tais et fuis la réalité.

— Mais enfin, de quoi parles-tu, Erik ?

— Mon père était un ancien SS et un violeur ! finit-il par lâcher douloureusement. Le pire, c’est que je l’ai appris bien après sa mort.

— Qu’est-ce que cela aurait changé ? rétorqua son amie sans sourciller.

— Tout ! dit-il en se ressaisissant. Tu n’es pas choquée ?

— Choquée, non. Plutôt surprise par le fait que ton père était un SS, car rien chez toi ne le laissait penser. Tu es ouvert d’esprit et tolérant. Quant au nazisme, ça fait partie de votre histoire. Ça n’a pas été la seule ignominie de votre histoire nationale, car il fut un temps, bien avant Hitler, où vous avez aussi sévi en Afrique orientale. Sous couvert d’une mise en valeur de mon pays, le Burundi, vous nous avez réduits en esclavage. Nous avons tous un ancêtre mort sous les coups du fouet, que ce soit dans les champs ou sur le bord des routes qu’ils ont construites à mains nues. Dans toutes les familles burundaises, il y a une histoire de viol ou de séance de torture humiliante pour punir celui qui avait osé se rebeller. Je ne parle pas non plus de vos missionnaires protestants très forts dans le lavage de cerveau… C’est ainsi. Le passé est ce qu’il est. Nous ne sommes pas responsables de la conduite de ceux qui nous ont précédés.

— Tu m’enfonces, Thalia. Je vais finir par croire que le peuple allemand est nocif !

— Rassure-toi, je n’ai jamais décelé en toi une once de racisme. Tu ne t’es jamais posé la question de savoir pourquoi j’ai choisi de vivre en Allemagne ?

Erik fit un signe de tête qui voulait dire non.

— C’est pour rendre hommage à mon arrière-grand-mère, qui un jour s’est fait violer par un contremaître allemand sadique et vicieux. Elle avait seize ans. Elle officiait comme bonne chez des colons qui détenaient l’une des toutes premières plantations de café. De ce crime est né mon grand-père.

— Ton aïeul était métis ?

— Eh oui, mon cher ! J’ai du sang allemand qui coule dans mes veines. Vivre dans ce pays et soigner ceux qui ont fait souffrir mon peuple est en quelque sorte un acte de résilience qui personnellement me mène tout droit au pardon. Ainsi, j’enterre toute forme de haine, de rancœur et surtout de vengeance. Ces éléments toxiques qui se transmettent de génération en génération. Je suis celle qui a cassé la chaîne et j’en suis fière.

— Je suis… je ne sais pas quoi dire, Thalia. Ce que tu viens de me révéler est… bouleversant. Jamais je n’aurais pu imaginer ce qui a frappé les tiens. Toi qui es toujours gaie et pleine d’optimisme.

— Tu vois, on peut se relever de tout !

— Sans doute as-tu raison…

— Ce n’est pas la question d’avoir raison ou tort. C’est une façon d’aborder la vie. Quand on est face à des événements destructeurs, plusieurs chemins s’offrent à nous. Il suffit d’emprunter celui qui va nous orienter vers les solutions positives, celles qui guérissent le mental et l’âme.

— Je comprends, mais quand un tiers est concerné, que faire ?

— C’est-à-dire ?

— J’ai une demi-sœur en France. Elle est plus âgée que moi.

— Le fruit du viol perpétré par ton père, j’imagine ?

— J’admire ton analyse !

— J’ai juste replacé les choses dans leur contexte !

Erik dévoila tout. La lettre anonyme. Les funérailles. Mercedes. Le coffret. Ivan. Il vida entièrement son sac. Le flot de ses paroles coulait comme l’eau calme qu’on libère d’un barrage. À la fin de son récit, il s’allongea sur le sol et ferma les yeux. Il se sentait déchargé du lourd secret qu’il gardait en lui depuis vingt-six ans. Thalia resta silencieuse. Le regard dans le vague, elle songeait à ses ancêtres. Au bout d’un moment, elle vint s’étendre à ses côtés. Ce dernier, qui avait capté sa présence, conserva ses paupières closes et lui prit la main :

— Que ferais-tu à ma place ? Dois-je dire la vérité à Hortense ?

— Je m’abstiendrai de te donner le moindre conseil ! C’est une décision qui t’appartient.

— Il faudrait pourtant qu’elle sache.

— D’abord, je n’aime pas cette expression, « il faudrait ». Elle est source d’obligation. À la place, si tu disais « je choisis de… » ? Tu perçois la nuance ?

— Je choisis de lui dire… oui, je viens de comprendre. Choisir, c’est se connecter à son libre arbitre et à ses valeurs.

Il savait que Thalia avait raison. Entre le verbe « falloir » et le verbe « choisir », il y avait une énorme différence. Falloir, c’était se forcer à faire les choses.

— Je crois que je viens de trouver la réponse, dit-il en ouvrant les yeux.

— Qui est… ?

— Si je m’en sors, je choisis de tout lui dire. Si je suis condamné, inutile de remuer le passé, ça ne servirait à rien. Combien de temps dure une chimio ?

— Tout dépend de la situation. Elle est en moyenne de trois à six mois, mais elle peut aller jusqu’à deux ans.

— Bien, d’ici là, je vais me pencher et méditer sur le concept du pardon… Avec toi comme guide, je devrais y arriver !

— Commence donc par te relever, vieux briscard, et rentre chez toi pour te reposer !

— Excellente idée. Merci madame l’infirmière !

OceanofPDF.com