L'ombre d'un secret
Chapitre 32
Moustoir-Ac, avril 2018
— Quel monstre ! Comment cet homme a-t-il pu manipuler sa femme et ses enfants à ce point ? s’exclama Hortense, toujours en pleurs.
— Moi qui croyais bien le connaître, j’avoue que je suis estomaquée ! lui répondit Marie. Renier sa propre fille !
— Oh ! Mais c’est vrai que le vent se lève. Il ne fait pas chaud, lança soudain Hortense, prise de frissons.
— C’est le vent d’ouest, ma chère cousine, le souffle du large !
Les deux septuagénaires, qui avaient passé l’après-midi entier à remonter le temps en évoquant l’histoire familiale des Kergoat, s’éloignèrent du petit étang qui leur avait servi d’asile. Hortense avait du mal à quitter ce qui avait jadis été le repère de sa mère. Elle jeta un dernier coup d’œil à l’émeraude géante ou plutôt à la grenouille verte qui flottait tranquillement à la surface de l’eau brune.
Les deux cousines retournèrent au village par le même chemin caillouteux légèrement pentu qu’elles avaient emprunté pour venir. En arrivant devant le domicile de Marie, qui n’était autre que l’ancienne ferme familiale, Hortense ne put s’empêcher de songer une nouvelle fois à sa mère enfant. Elle l’imagina en train de franchir le portillon bleu azur et pénétrer dans la cour, naguère encombrée de fumier et de boue les jours de pluie. À présent, c’était la résidence secondaire de sa cousine et de son mari qui l’avaient entièrement restaurée et modernisée. Le vieux châssis en bois au-dessus de l’ancien évier avait été remplacé par de hautes fenêtres en aluminium gris anthracite. La façade principale en granit était désormais percée d’une large baie vitrée et des tuiles en ardoise avaient gommé le traditionnel toit de chaume. Pour finir, la gadoue était devenue un gazon comparable à un green de golf sur lequel s’épanouissaient des massifs d’hortensias bleus.
— Allons vite nous réchauffer près du feu, je vais nous préparer du thé, installe-toi sur le divan, j’arrive.
Hortense se dirigea vers un immense canapé d’angle qui faisait face à la cheminée. Elle se lova au creux des confortables coussins en velours beige et enveloppa ses jambes avec une couverture polaire à la douceur sans pareille.
La décoration de la pièce était simple et sophistiquée à la fois. De style campagne chic, l’harmonie de couleurs taupe, lin et ficelle apportait une atmosphère reposante et feutrée. La cuisine intégrée noire ouverte sur le salon et la salle à manger était du meilleur effet.
Marie, en attendant que l’eau du thé arrive à bonne température, observa tendrement sa cousine fraîchement débarquée dans sa vie.
— Crois-tu que, de là où elle est, elle nous voit ? demanda soudain Hortense.
— Va savoir ! Je n’ai pas connu ma tante Alphonsine, mais je pense que si c’est le cas, elle doit certainement être heureuse. Imagine, la fille de sa sœur et sa propre fille qui se rencontrent pour la première fois plus de soixante-dix ans après leur naissance !
— Sa vie n’aura été qu’une succession de fuites et de secrets. Son enfance, sa famille, son viol, l’identité de mon père…
— Oui, cela a dû être très compliqué à gérer, mais elle l’a fait avant tout pour te protéger.
Un silence lourd de sens s’abattit sur la pièce. Marie rejoignit Hortense sur le canapé et posa un plateau sur lequel étaient disposées deux tasses de thé fumant ainsi que d’appétissants palets bretons au beurre salé faits maison. Leurs émotions à fleur de peau, elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre.
— Tiens, regarde ce que j’ai ressorti.
Marie désignait un album photos. Hortense esquissa un sourire.
— Veux-tu le feuilleter ?
— Avec grand plaisir !
Les membres de la famille défilèrent sous ses yeux attendris. Les épreuves anciennes étaient rares. Une d’entre elles avait été prise dans la cour de la ferme. On y voyait Léonie et Joachim entourés de leurs cinq enfants.
— Celle-ci date de peu de temps avant la mort de Victorine. Ta mère avait onze ans.
Leur attitude guindée dans leurs habits du dimanche laissait transparaître un certain malaise face à l’objectif. Alphonsine toutefois semblait plus à l’aise dans ses beaux vêtements. La rigueur de leur visage frappa Hortense.
— Et bien, ça ne rigolait pas à l’époque !
— Oh ! Ça non. Le grand-père Joachim était un homme rustre, sévère et porté sur la bouteille. Heureusement, notre grand-mère Léonie était là pour compenser. Sous son apparence rigide, c’était un ange de douceur. Le décès de sa petite dernière l’a profondément marquée. À partir de ce jour, ils n’ont plus jamais revu un sourire sur son visage. C’est triste.
— Elle semblait si chétive, cette fillette.
— Victorine était d’une santé fragile. Elle était poitrinaire comme on disait à l’époque. Tout ce que je sais, c’est ma mère, donc ta tante Simone, qui me l’a raconté. À l’instant où la vie l’a quittée, il paraît que la pauvrette cherchait de l’air pour respirer. Sa peau est devenue subitement blafarde et cireuse. Elle s’est éteinte dans cette pièce.
— Quelle horreur ! Perdre un enfant, c’est ce qu’il y a de pire.
— Celui qui a un regard malicieux, c’est Gaston, poursuivit Marie pour changer de sujet. Il était le préféré de ta mère. Toujours fourrés ensemble, ces deux-là. Il y avait entre eux une véritable complicité. Il est allé plusieurs fois lui rendre visite à Paris avant la guerre. Ma mère en a été jalouse, tu ne peux pas savoir ! À l’appel du général de Gaulle, il a rejoint la Résistance. Un collabo l’a tué d’une balle dans la tête alors qu’il essayait de faire passer des armes à ses compagnons du maquis.
— Quel drame… soupira Hortense ! Et là, j’imagine que c’est Simone, ta maman.
— Exact. Elle n’a jamais quitté la Bretagne et a épousé mon père qui était le fils de leurs voisins, les Gwen. Ils étaient paysans eux aussi. Mon pauvre papa a succombé à cause d’un problème cardiaque lorsque nous étions gamins, mon frère et moi. Nous ne l’avons pratiquement pas connu. À son décès, ma mère est revenue vivre avec nous dans la maison de son enfance. Elle ne s’est jamais remariée. À la disparition de nos grands-parents, Adrien, l’aîné, a repris l’exploitation et, ensemble, ils ont fait tourner la ferme. C’est lui là.
Adrien avait le regard vide. Marie poursuivit :
— Lui aussi a eu du mal à encaisser la mort de sa petite sœur. Il a toujours été plus ou moins dans son monde, mais le décès de Victorine l’a précipité dans le mutisme. Il s’est refermé comme une huître… Il ne s’est jamais marié, c’était le vieux garçon de la famille.
— Comment sais-tu toutes ces choses à propos de ma mère ? interrogea Hortense.
— Hou là là ! La tante Alphonsine, qu’est-ce que j’ai pu en entendre parler ! Elle avait un sacré caractère ! Effrontée à souhait, n’ayant pas peur des adultes et d’une ambition incroyable. Elle avait l’habitude de clamer haut et fort qu’elle partirait de ce lieu maudit, comme elle disait. Elle voulait devenir quelqu’un. Ma mère a toujours envié son courage et sa personnalité. En plus, elle était belle ! À chaque fois qu’elle nous parlait de sa sœur, on sentait chez elle une profonde admiration. Une année, en 1933, me semble-t-il, tante Alphonsine est revenue au village un matin sans prévenir. Ses patrons avaient loué une maison de vacances non loin de là.
— Ah oui, Sarah et Ruben Chemtov.
— Elle était habillée à la mode de Paris, elle sentait bon et portait même du maquillage ! C’était devenu une « dame ». Elle n’est restée que la journée. Comme ma mère était sur le point de se marier, en partant, elle lui a glissé deux ou trois billets dans sa poche. C’était une véritable fortune pour la modeste paysanne qu’elle était ! Alphonsine lui a dit de s’acheter quelque chose qui lui ferait plaisir pour ses noces. Devine ce qu’elle s’est offert ?
— Aucune idée !
— Une batterie de casseroles !
— Ouah ! Féminisme, quand tu nous tiens !
— Pendant des années, tous les mois, la tante Alphonsine a envoyé de l’argent à ses parents. Ce n’était pas une ingrate. Et puis, un jour, la nouvelle est tombée : le grand-père a annoncé à tout le monde qu’elle était morte au cours d’un bombardement. La vérité maintenant, on la connaît. Je n’en reviens toujours pas. Quelle cruauté ! Remarque, la vie s’est chargée de lui donner une leçon car il a fini sur un fauteuil roulant amputé des deux jambes des suites de la gangrène. Quant à notre grand-mère, une crise cardiaque l’a emportée alors qu’elle était en train de ramasser des radis dans le potager. Ils sont enterrés auprès de leurs enfants au cimetière du bourg dans le caveau familial.
— Cardiaque encore… les Bretons, avec leur charcuterie et leur beurre salé !
— T’as raison ! Tiens, reprends un sablé pour la peine !
— Et voilà comment on se fait avoir ! C’est tellement bon qu’on ne peut pas résister… J’irai faire un saut au cimetière demain, annonça Hortense. C’est important pour moi d’aller me recueillir sur la tombe de mes grands-parents que je n’ai malheureusement pas connus. C’est aussi une manière de m’approprier mon histoire maternelle.
— Et ton père ?
— Erik m’a montré des photos. Je lui ressemble, mais pour moi il sera à jamais le criminel qui a violé ma mère. Le plus triste, vois-tu, c’est de me dire que les Chemtov ont indirectement légué leur appartement à une fille de SS. Il paraît que Ruben passait des heures à me raconter des contes polonais. Quant à Sarah, elle me surveillait comme le lait sur le feu afin qu’il ne m’arrive rien.
— Tu es avant tout la fille de leur protégée. C’est ça, l’important.
Ce soir-là, Hortense s’endormit avec mille et une images de sa mère enfant. Les jours suivants, elle les passa à méditer sur ce qui aurait pu être sa vie si son grand-père n’avait pas menti.
Son séjour en Bretagne touchait à sa fin. Il avait été fort en émotions. Ce fut donc le cœur serré qu’elle regagna Paris. Sur le quai de la gare de Vannes, elle remercia chaleureusement Marie de lui avoir permis de rattraper un peu le temps perdu en lui racontant l’enfance de « sa chère maman courage », comme elle la baptisait désormais. À bord du TGV, alors qu’Hortense regardait défiler les paysages et les jardins des maisons en bordure de voie ferrée, elle eut une révélation : l’hortensia étant un des emblèmes de la Bretagne, mais aussi la fleur préférée de sa mère, il paraissait évident que son prénom n’avait pas été choisi au hasard. Cette découverte la bouleversa. À sa descente de train, à Montparnasse, elle dut retenir ses larmes à l’instant où elle repensa à la jeune fille de dix-sept ans qui, un jour de novembre 1924, avait débarqué de sa province natale sur le même quai pour venir faire « la boniche » à Paris. Antoine, qui l’attendait, se précipita vers elle un bouquet de roses à la main. Elle s’effondra dans ses bras.
Depuis leur première rencontre, frère et sœur ne se quittaient plus. Ils s’appelaient régulièrement et, à la plus grande joie d’Hortense, Erik avait fait l’acquisition d’un pied-à-terre dans la capitale parisienne pour être au plus près de sa nouvelle famille. Sophie avait immédiatement adopté cet oncle tombé du ciel. Quant à Antoine, il s’entendait à merveille avec son beau-frère, surtout lorsqu’il s’agissait de passer à table. C’était toujours l’occasion d’ouvrir une bonne bouteille et de cuisiner des spécialités culinaires françaises pour régaler le Berlinois, comme il le nommait affectueusement.
Les saisons s’étaient succédé sans que rien ne vienne troubler la nouvelle harmonie familiale du clan Kergoat-Hohenburg jusqu’à un matin de janvier 2019. Alors qu’Hortense et Antoine étaient en pleins travaux de rénovation de leur appartement rue du Cherche-Midi, un des ouvriers vint leur remettre une vieille boîte à sucre en métal qu’il avait dénichée sous des lames de plancher du salon. À l’intérieur, ils découvrirent des lettres en polonais adressées à Sarah et Ruben Chemtov, ainsi que plusieurs liasses de billets (d’anciens francs) et des bijoux d’une valeur inestimable. Cette trouvaille ne laissait planer aucun doute : le couple avait très certainement caché ce qui lui restait de plus précieux pour éviter que cela ne tombe entre les mains des nazis. Hortense s’était rappelé que sa mère lui avait expliqué que les parents de Sarah, après avoir survécu un temps dans le ghetto de Varsovie, avaient perdu la vie dans un camp d’extermination. La famille de Ruben quant à elle avait réussi à immigrer à New York juste à temps. Antoine et Hortense furent d’accord : il fallait restituer ce trésor aux héritiers. Hortense s’était immédiatement empressée de téléphoner à Erik, car elle était persuadée qu’il se ferait un plaisir d’enquêter dans l’espoir de les retrouver.
— Excellente idée, il est à Paris en ce moment ! Invite-le à dîner, s’était exclamé Antoine avec un petit sourire au coin des lèvres.
Ce jour-là, une nouvelle bonne bouteille fut débouchée et la soirée s’éternisa jusqu’au bout de la nuit.
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