L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 27 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 26

Berlin, locaux du Spiegel, un mois plus tard

Avachi sur sa chaise de bureau, Erik jouait nerveusement avec un élastique. La conversation qu’il avait eue avec l’aide ménagère espagnole d’Alphonsine un mois auparavant ne cessait de tourner dans sa tête. Pour la dixième fois de la matinée, il consulta les notes qu’il avait prises ce jour-là :

Fait n° 1 : Alphonsine a grandi à l’orphelinat de la rue du Faubourg-

Saint-Antoine à Paris.

Fait n° 2 : en 1924, elle entre au service en tant que domestique d’un

couple Juif polonais. Elle a dix-sept ans.

Fait n° 3 : à l’âge de trente-sept ans, elle donne naissance à sa fille

Hortense en 1944.

Fait n° 4 : père inconnu.

Fait n° 5 : ses employeurs sont déportés à Auschwitz.

Fait n° 6 : après la guerre, elle est embauchée au grand magasin le Bon

Marché.

Fait n° 7 : sa carrière professionnelle est brillante.

Fait n° 8 : elle monte son association féministe en 1960, laquelle devient

très influente.

Fait n° 9 : elle ne s’est jamais mariée.

Conclusion : femme de fort caractère, indépendante et sans histoire.

Honnête et respectée.

Il jeta rageusement l’élastique à travers la pièce qui vint atterrir au milieu d’une plante verte à moitié desséchée et poussiéreuse. Cela faisait des semaines qu’il essayait de trouver un lien entre le courrier anonyme qu’il avait reçu et lui.

Rien. Le néant. Il tournait en rond et cela le rendait fou.

Pourquoi Mercedes lui avait-elle menti sur le premier point ? Quelle vérité se cachait derrière ce mensonge ? Elle semblait pourtant sincère, cette femme à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession ! Cet après-midi-là, il avait obtenu pas mal de renseignements de la part de celle qui était restée pendant de longues années auprès de sa patronne. Grisé par ce qu’il venait d’apprendre, il s’était immédiatement précipité à l’orphelinat pour poursuivre ses investigations. Là, il avait reçu une douche froide en s’entendant dire par une religieuse (qui, face à son insistance, avait perdu patience) qu’il n’y avait aucune trace d’une certaine Alphonsine Kergoat dans les archives de l’institut.

— Bon sang, Erik, concentre-toi sur ton sujet ! s’exclama-t-il tout haut pour se ressaisir.

Son rédacteur en chef lui ayant confié la mission de relater « l’après-chute du Mur », il devait chaque jour se creuser la tête pour pondre un article. Cela le changeait radicalement de ses habitudes, car lorsqu’il était à l’étranger pour couvrir une guerre, lui seul décidait du moment où il renvoyait un papier. Le fait de rester quotidiennement à son bureau n’arrangeait rien. Cloué au journal, il se sentait comme un prisonnier en manque de liberté.

La pendule indiquait midi. Il suffoquait. Il avait un besoin pressant d’air frais. Il empoigna sa veste ainsi que son appareil photo et se retrouva rapidement à l’extérieur. Dans quelle direction aller ? Il regarda son scooter. Il préférait finalement marcher. Un peu d’exercice lui ferait le plus grand bien. Il jeta son dévolu sur l’Alexanderplatz. En chemin, il s’arrêta au McDonald’s pour se commander un café à emporter. L’odeur suave du liquide noir si caractéristique du matin lui procura un sentiment rassurant. Machinalement, il resserra ses doigts autour du gobelet en carton pour se réchauffer. Près de lui, les citadins pressés formaient un ballet continu en perpétuel mouvement.

À Strasbourg, malgré la récente décision du conseil des chefs d’État européen qui s’était prononcé pour une autodétermination du peuple allemand, lui permettant ainsi de « retrouver son unité », les Berlinois s’étaient déjà replongés dans leur quotidien. L’euphorie de la première heure était retombée comme un soufflé et la réalité avait rapidement pris le dessus : face aux richesses de l’Ouest, les Allemands de l’Est avaient le sentiment d’être des citoyens de seconde zone. Berlin fascinait encore plus Erik. Le déferlement de gens de l’Est qui venaient s’enivrer de liberté dans la partie ouest de la ville était pour lui un spectacle permanent. Il ne se lassait pas d’observer les plus « fortunés » d’entre eux qui repartaient systématiquement avec une provision d’articles achetés dans les grands magasins du Kurfürstendamm. Quant aux habitants de l’Ouest, ils n’étaient pas en reste. Curieux de découvrir le côté sombre du rideau de fer, nombreux étaient ceux qui se pressaient le week-end pour fouler le sol de ces terres qui leur apparaissaient comme énigmatiques. Les nantis de la société de consommation n’étaient jamais déçus, car le contraste était saisissant. Derrière l’ancien mur, tout était triste. Les immeubles étaient tristes. Les magasins d’alimentation quasi vides étaient tristes. Les restaurants, avec leur plat unique, étaient tristes. Les gens eux-mêmes étaient tristes. Le plus surprenant était que leur attitude et leurs gestes trahissaient le fait qu’ils n’étaient pas encore habitués à évoluer dans un monde libre.

Erik atteignit l’Alexanderplatz au bout d’une demi-heure. Situé au centre de Berlin, dans la partie est, l’endroit qui avait été successivement un marché aux bestiaux au Moyen Âge, puis un lieu de parades militaire jusqu’au e XIX siècle, connut son heure de gloire dans les années 1920 grâce à l’implantation de grands magasins ainsi qu’à l’arrivée du métro et du tramway. Malheureusement, ce site prestigieux et attractif avait été dévasté par les bombes de la Seconde Guerre mondiale. Après être restée un temps à l’abandon, elle avait été, dans les années 1960 et 1970, réaménagée pour devenir la vitrine de l’architecture socialiste.

Un peu perdu au milieu de l’immense place fantomatique conçue sur le modèle moscovite, il remarqua un monument qui, de loin, lui apparut très laid. En se rapprochant, il se rendit compte qu’il s’agissait d’une cascade d’eau de plus de six mètres de haut bâtie à partir de verre, d’émaux, de céramique et de cuivre. Une plaque indiquait le nom du sculpteur et l’année de sa construction : elle avait été créée en 1969 par Walter Womacka. Censée égayer les lieux et baptisée Fontaine de l’amitié des peuples, l’œuvre, avec son diamètre de vingt-trois mètres, ne passait pas inaperçue. Son regard fut attiré par des colombes peintes en bleu sur le carrelage collé sur tout le pourtour. Ce symbole de paix lui fit penser à l’ébauche de son futur article qui l’attendait sur son bureau. Son papier relatait une anecdote qui lui était arrivée quelques jours auparavant. Alors qu’il récoltait, en pleine rue, le témoignage d’une famille qui avait été séparée par le Mur, un étudiant d’à peine vingt ans s’était avancé vers lui en brandissant un bloc de béton qu’il venait de ramasser au sol.

— Regarde, journaliste, lui avait-il crié, je vais le mettre sous verre celui-là pour le montrer plus tard à mes futurs petits-enfants.

— Sous verre ? avait répété Erik, interloqué.

— C’est une preuve inestimable, sinon comment voulez-vous qu’ils me croient ! avait répondu le jeune homme, des larmes plein les yeux.

Il avait raison. Comment imaginer une telle absurdité ? Une ville coupée en deux par la bêtise humaine.

Son café terminé, il posa son gobelet estampillé McDonald’s sur le rebord de la fontaine. La scène pour le moins insolite le fit éclater de rire. Il prit un cliché pour immortaliser l’image de ces deux mondes que tout séparait, et qui résonnait comme une provocation sur ce qui avait été l’emblématique place de la RDA. Lorsqu’il se mit à imaginer la réaction qu’aurait eue Staline en voyant le gobelet posé ainsi sur un symbole communiste, son hilarité redoubla.

— Sacré pied de nez à l’histoire, s’exclama-t-il tout haut. Il a de quoi se retourner dans sa tombe, ce vieux fou !

Au-delà de l’humour, Erik, comme tous les Allemands, se rendait bien compte que le fossé économique entre les deux Allemagnes était immense. Il ne fallait pas se leurrer, la reconstruction et le rapprochement seraient longs et difficiles. Mieux valait se rendre à l’évidence : la société allemande avait perdu ses repères et l’après-réunification s’annonçait compliquée. L’horloge universelle située à quelques mètres de là indiquait 14 heures. Il était temps pour lui de regagner les locaux du Spiegel. Le cliché qu’il venait de prendre le motiva. À coup sûr, il finirait en première page de l’édition du lendemain. Il voyait déjà le gros titre : « Une rencontre Est-Ouest » !

L’après-midi au journal s’étira mollement jusqu’à son départ en début de soirée. Il déclina l’invitation de ses collègues à les rejoindre à la taverne du quartier. Une mousse bien fraîche ne lui disait rien. Il préférait rentrer chez lui pour réfléchir à sa grande préoccupation du moment : le possible lien entre lui et la femme française récemment décédée.

Au moment de garer son scooter au pied de son immeuble, il eut une révélation. Et si la réponse se trouvait du côté de ses parents ? Après tout, Alphonsine Kergoat était de la même génération qu’eux. L’avaient-ils côtoyée ? Cette idée paraissait peu crédible étant donné qu’ils n’avaient jamais séjourné en France et qu’ils n’avaient, à sa connaissance, aucun ami français en Allemagne. Mais cela valait le coup de creuser un peu. Pressé d’explorer cette piste, il ouvrit frénétiquement la porte d’entrée de son appartement et jeta négligemment son blouson sur le canapé. Il envoya valser ses baskets Americana et se dirigea droit vers l’ancienne chambre de ses parents. Depuis le décès de son père, il n’y avait plus remis les pieds. Seule la femme de ménage avait nettoyé les lieux. Les volets quant à eux restaient continuellement clos. La lumière jaune blafarde du lustre rendait l’endroit glauque. L’odeur persistante de camphre planait encore dans l’air. Excepté les draps du lit, qui avaient été retirés, rien n’avait bougé. Il s’aperçut soudain qu’il vivait dans un logement où le temps s’était arrêté depuis bien avant sa naissance. Combien de fois avait-il entendu sa mère lui rabâcher qu’ils avaient tout perdu pendant la guerre et que leurs maigres salaires à elle et son mari suffisaient à peine à couvrir toutes les dépenses courantes ? Comment pouvait-on passer d’une existence a priori très confortable à une vie de galère ? Quel événement avait bien pu les faire basculer dans une classe sociale inférieure ? Le conflit n’expliquait pas tout. Il y avait forcément une autre raison ! À presque quarante ans, Erik prit brusquement conscience qu’il ne s’était jamais vraiment intéressé à la question.

Par où commencer ? Il ouvrit la grande armoire. Les piles de vêtements étaient alignées au cordeau et triées par couleur. Il reconnut aussitôt le goût pour l’ordre de son père. Une odeur de naphtaline lui picota les narines. Il se mit à éternuer fortement. En portant ses mains à sa bouche, il heurta le portefeuille marron qu’il avait reposé rapidement sur le bord de l’étagère des années auparavant. Celui-ci vint rebondir sur le sol et se déforma légèrement. Il l’avait complètement oublié. Erik s’assit à terre et s’en empara. Celui-ci était léger et compact. Son cuir, froid. Tout comme jadis, il ressentit un certain malaise à fouiller dans les affaires de celui qui l’avait élevé. Il hésita. Il resta un moment à fixer l’objet. Une odeur de cire d’abeille s’en dégageait. C’était l’effluve du cirage que son père avait l’habitude de mettre régulièrement sur le cuir pour l’entretenir. Que faire ? L’ouvrir ou le reposer ? Il repensa au courrier anonyme. S’il voulait trouver d’éventuelles réponses, il devait impérativement fouiner dans l’intimité de ses parents. Au diable les convenances, l’essentiel étant d’avancer !

Deux minutes plus tard, tout le contenu du portefeuille était soigneusement étalé devant lui. Dubitatif, il scruta les objets du quotidien : une carte d’identité, quelques marks, des tickets de transport en commun et un laissez-passer de l’université où travaillait son père. Les réponses à ses interrogations n’étaient sûrement pas dans ces banalités. Déçu, il remit chaque chose à sa place. Au moment où il se relevait pour reposer le portefeuille, il remarqua un coin plus usé que les autres. En l’observant de plus près, il s’aperçut que la doublure à cet endroit avait été recousue de manière grossière. Il tira légèrement sur le tissu. Celui-ci se déchira facilement. Soudain, il discerna le dos d’une vieille photo à en juger par son aspect jauni. Il la dégagea délicatement de sa cachette. Lorsqu’il la retourna, il reconnut instantanément la femme française. Il lâcha le cliché comme si ce dernier lui avait brûlé les doigts :

— Bah ! merde alors !

Le souffle court, il se précipita vers la fenêtre. D’un geste brusque, il ouvrit les deux battants puis déverrouilla le loquet des volets qui vinrent se fracasser violemment contre le mur extérieur. Leur son résonna comme un cri de détresse étouffé dans tout l’appartement. Sonné, incapable de bouger, il resta quelques minutes à inspirer de larges bouffées d’air frais.

— Bah ! Merde alors, répéta-t-il en se retournant vers la chambre.

Son regard se focalisa sur le cliché en noir et blanc qui gisait par terre comme un intrus. Il se rapprocha lentement de l’image, s’agenouilla et ramassa la photo du bout des doigts. Ses mains tremblaient. Même lorsqu’il risquait sa vie dans les pays en guerre pour ses reportages, jamais il n’avait ressenti une émotion aussi forte. En matière de coup de poing en plein visage, un boxeur professionnel n’aurait pas fait mieux.

La femme était belle. Très belle. Elle devait avoir dans les trente ans. Elle portait un élégant manteau avec un col en fourrure. Elle avait les cheveux rassemblés à l’aide d’un bandeau, sa taille était fine et son port de tête, altier. Elle fixait l’horizon. La photo avait été prise de loin et probablement à la sauvette à en juger par le cadrage maladroit. Erik tenta d’identifier le commerce devant lequel elle se tenait. On aurait dit une boulangerie. La file d’attente était interminable. En observant de plus près, il remarqua qu’elle tenait quelque chose dans sa main droite. Il se précipita dans son bureau pour aller chercher sa loupe. Sous l’épais verre grossissant, il distingua des tickets de rationnement. Visiblement, cette photo avait été prise pendant la guerre, probablement à Paris. Que diable ce cliché faisait-il dans les affaires de son père ? Et surtout, pourquoi le cacher ?

Il se dirigea vers la cuisine pour faire le point. Comme d’habitude, son réfrigérateur était vide. S’il voulait manger, il fallait qu’il ressorte. À contrecœur, il posa sa découverte sur la table, enfila ses baskets et claqua la porte de son appartement à la hâte. Le patron de la brasserie chez qui il allait régulièrement le vit débarquer avec une mine défaite.

— Et bien, vous en faites une tête aujourd’hui ! On dirait que vous avez croisé un fantôme, lui dit-il sans ménagement.

— Vous ne croyez pas si bien dire ! répliqua Erik ébranlé.

— Vous voulez vous asseoir un instant ?

— Ce n’est pas de refus, merci. J’étais venu pour un plat à emporter, mais finalement je pense que je vais rester le manger ici.

— À la bonne heure ! Pour une fois que vous ne passez pas en coup de vent ! Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, ce soir ?

— Ça m’est égal !

— Nous avons de délicieux Spätzle accompagnés d’oignons frits.

— Ce sera parfait, merci patron…

— Tenez, en attendant, ce petit verre de schnaps va vous requinquer. C’est excellent contre les fantômes ! s’esclaffa l’homme en disparaissant.

Attablé dans un coin tranquille de la salle, Erik ressortit ses notes qu’il conservait en permanence avec lui. Il écarta les événements qui lui semblaient les moins importants. En procédant par élimination, trois points restèrent sur sa liste. Il demanda un stylo au serveur et griffonna quelques mots au dos de la feuille :

Fait n° 1 : orphelinat ? Trouver véritable lieu de naissance.

Fait n° 2 : pourquoi cacher la photo ?

Fait n° 3 : père de la fille de la défunte inconnue ? Que s’est-il passé ?

Le patron revint avec une assiette remplie de pâtes recouvertes d’oignons et une chope de bière.

— Voilà qui va vous faire du bien ! Régalez-vous ! Vous permettez que je m’asseye en face de vous ? Ça me fait plaisir de discuter un peu avec vous. Il y a tellement d’années que vous êtes client.

— Je vous en prie, répondit Erik. Un peu de compagnie me fera le plus grand bien.

— Vous habitez dans le quartier depuis longtemps ? demanda l’homme affable.

— J’y suis né !

— J’ai peut-être connu vos parents alors !

— À part mon père qui sirotait ses bières au Romanisches Café, ils n’allaient jamais au restaurant. Faute de moyens.

— Désolé ! Comment vous appelez-vous ?

— Erik Hohenburg.

— Hohenburg… ce nom me dit quelque chose… Enchanté Erik, moi c’est Karl Hirsch et, tout comme vous, je suis du quartier.

— Ah bon ! lança Erik, surpris. Nous ne nous sommes jamais croisés. Nous sommes de la même génération pourtant, où êtes-vous allé à l’école ?

— J’ai fait toute ma scolarité dans l’établissement d’enseignement du district qui a été construit juste après la guerre par les Alliés.

— Moi aussi !

— J’ai adoré cet endroit. Il y avait une telle énergie ! Je me souviens qu’il y avait un journal fait par des élèves. Je le dévorais chaque mois.

— Sans blague ! C’est incroyable, c’est moi qui en étais le fondateur !

— Alors ça, c’est trop drôle !

— Et que faites-vous dans la vie, maintenant ?

— Je suis journaliste !

— Évidemment ! On peut dire que c’est une vocation n’est-ce pas ! Voyez-vous, moi, j’ai repris le restaurant familial. C’est mon père qui a acheté l’établissement en 1936. Depuis, il n’a jamais cessé de tourner. Sauf pendant la guerre bien sûr. Par chance, il n’a pas été bombardé. Je suis satisfait, les affaires marchent bien. Dites, je ne voudrais pas paraître indiscret, mais vous avez blêmi lorsque je vous ai taquiné avec le fantôme tout à l’heure ?

Erik soupira.

Il n’avait parlé à personne de l’étrange courrier qu’il avait reçu. L’envie de se confier le poussa à s’exprimer sur le sujet. Le restaurateur l’écouta avec beaucoup d’intérêt. À la fin de son récit, il demanda à son client :

— Pensez-vous à une maîtresse ?

— Cacher la photo d’une femme dans son portefeuille pour la garder toujours avec soi… c’est probable. Cependant, je trouve bizarre qu’il s’agisse d’un cliché pris à la dérobée…

— Oui, vous avez raison, d’habitude, ce sont des portraits de professionnels… et d’après ce que vous me décrivez, ça fait très espionnage !

— Un espion… mon père ?

— Allez savoir ! En tout cas, je persiste et signe, votre nom de famille ne m’est pas étranger… Je me renseignerai auprès de ma mère. À quatre-vingts ans, elle a une mémoire d’éléphant. Elle maîtrise l’histoire du quartier comme sa poche. Pensez-vous, avec tous les cancans qui se propagent au restaurant ! Si ça se trouve, elle a déjà entendu parler de vos parents.

Erik, songeur, acquiesça d’un signe de tête, mais au fond de lui, il était persuadé que cela ne mènerait nulle part. Au moment de régler l’addition, il s’aperçut qu’il avait oublié de prendre son blouson où était rangé son porte-monnaie.

— Alors là, vous avez vraiment le cerveau à l’envers aujourd’hui !

— Je suis désolé, je fais l’aller-retour et…

— Ne vous tracassez pas, le coupa le restaurateur, vous êtes un habitué. Vous me payerez la prochaine fois !

— Merci à vous chef, c’est sympa. Merci aussi pour le schnaps !

L’homme donna une tape amicale sur l’épaule d’Erik et le raccompagna jusqu’à la sortie. En refermant la porte, il lui dit :

— Je suis certain que ma mère me fournira de précieuses informations. Ma main à couper ! On ne sait jamais, ça peut être utile pour votre enquête !

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