L'ombre d'un secret
Chapitre 6
Alphonsine n’avait plus adressé la parole à son père depuis la fameuse journée où il l’avait publiquement humiliée et maltraitée. Le docile Adrien l’avait remplacée pour l’accompagner durant ses expéditions à Vannes. Sa mère contre toute attente s’était rangée du côté de sa fille. Quant aux autres, ils avaient eux aussi fait bloc autour de leur sœur. Joachim s’était donc retrouvé isolé et avait un peu perdu de son autorité, surtout auprès d’Alphonsine qui l’ignorait d’une manière magistrale. Elle avait mis au point une astuce qui lui faisait mieux tolérer sa présence. Elle l’associait désormais à un banal objet de la vie courante : une chaise vide. Son père, ainsi dénué de toute personnalité, lui avait permis de passer un été tranquille.
Entre-temps, le curé du village avait contacté un très vieil ami abbé en poste à Paris qui aidait ses compatriotes bretons à dénicher un travail et un logement. En deux mois, les religieux avaient tout arrangé. Les Kergoat n’auraient rien à débourser : le coût du transport était pris en charge par les employeurs, c’était la règle. Même si les moyens pour trouver un emploi à Paris ne manquaient pas, Alphonsine se sentait rassurée d’être aidée par des hommes d’Église. Et puis, c’était moins humiliant que de passer par les nobles de Moustoir-Ac qui recommandaient régulièrement les filles du village auprès de leurs cousins et connaissances de Paris. Sans parler non plus du crieur public, qui à grands coups de roulement de tambour, lisait, au sortir de la grand-messe dominicale, la proposition d’embauche de riches patronnes parisiennes.
Le dimanche matin, veille de son départ, les villageois à la sortie de la messe n’évoquèrent qu’un seul sujet : « la fuite » d’Alphonsine à la capitale. Le médecin, qui revenait de sa longue promenade hebdomadaire, fit une halte pour s’enquérir de la santé de ses patients. Bien évidemment, à peine était-il arrivé sur la place qu’il eut vent de l’exil imminent de l’adolescente. Léonie, terriblement angoissée, l’accosta :
— Docteur, aidez-moi à raisonner cette tête de pioche. Je vous en supplie, je ne veux pas qu’elle s’en aille loin de nous ! lui dit-elle sans même s’apercevoir qu’elle ne l’avait pas salué.
Terriblement nerveuse, elle n’attendit pas que celui-ci lui réponde et enchaîna directement :
— Alphonsine, pour l’amour de Dieu, ne pars pas !
— Trop tard, maman. Ma décision est prise, et ce depuis que je suis née ! ironisa-t-elle.
Le docteur qui souhaitait rassurer Léonie n’eut toujours pas le temps d’intervenir.
— À Paris ! s’écria cette dernière. C’est si loin… Suzon Kerdréan qui a quitté sa famille il y a trois ans ne donne plus de nouvelles à ses pauvres parents. Personne ne sait ce qu’elle devient. Ils sont mortifiés !
— Madame Kergoat, je veux partir, hurla soudain Alphonsine, hors d’elle. Il ne m’arrivera rien !
— C’est vrai, maman a raison. On dit qu’à Paris les nôtres sont maltraités par les gens riches, renchérit Gaston.
— N’importe quoi. Je suis assez grande pour me défendre ! se renfrogna-t-elle.
— Si papa était là, il t’interdirait de quitter Moustoir-Ac et il te ficherait une bonne raclée ! lâcha Simone, énervée par son comportement désinvolte et irrespectueux.
— Laisse-le où il est, ce misérable. À l’heure qu’il est, il doit certainement être en train de cuver son vin dans un coin.
— Alphonsine, ne dis pas ça ! Ton père est à la foire agricole de Brest pour présenter notre plus beau cochon au concours régional.
— Et alors, ça l’empêche de boire peut-être ?
Léonie dépitée par l’attitude de sa fille, ne répliqua pas. Le médecin cette fois-ci s’imposa pour intervenir.
— M. Kergoat n’a pas donné son accord ? demanda-t-il, étonné, en s’adressant à Léonie.
— Cet homme n’existe plus pour moi, rétorqua Alphonsine en devançant la réponse de sa mère. Cet ivrogne brutal n’a rien à m’interdire.
— Alphonsine ! s’offusqua Léonie, honteuse. Puis elle ajouta : je m’excuse docteur Mezec, ma fille est insupportable !
— Pourquoi ne travaillerais-tu pas à la conserverie de Concarneau comme le fait actuellement ton amie Rozenn Corfmat ? Elle a le même âge que toi, me semble-t-il ? continua le médecin qui avait fait mine d’ignorer la dernière phrase assassine de l’adolescente.
— Ah ça, non alors ! À chaque fois qu’elle rentre, elle empeste la sardine !
— Alphonsine, pour l’amour de Dieu, tu es impossible ! s’exaspéra sa mère.
— Mais je dis la vérité. Allez l’interroger si vous ne me croyez pas. Plutôt mourir que de subir un tel enfer !
Un dimanche de pluie torrentielle, Alphonsine et Rozenn s’étaient retrouvées dans la salle communale de la mairie pour discuter. Cela faisait quelques mois déjà que sa meilleure amie avait trouvé un emploi dans une des nombreuses conserveries qui, depuis l’invention de la conserve en fer-blanc, s’étaient installées tout le long des côtes bretonnes. Sa camarade lui avait décrit en détail ses semaines interminables de labeur harassant dans l’odeur puante du poisson mélangé à l’huile. Les tâches qu’elle devait effectuer étaient très pénibles et demandaient de multiples manipulations. De plus, la production assujettie aux incertitudes de la pêche l’obligeait sans cesse à alterner les journées chômées et celles où elle travaillait entre seize et dix-huit heures d’affilée. Rozenn lui avait également expliqué que ces jours-là, pour résister au sommeil et se donner du courage, les ouvrières s’appliquaient à chanter à l’unisson. Émue, elle avait aussi ajouté, les larmes aux yeux, que l’atmosphère des lieux était surchauffée l’été et glaciale l’hiver. La jeune Rozenn faisait partie de cette grande majorité de « filles à conserve » comme on les appelait, car les patrons les privilégiaient aux femmes mariées. N’étant attendues par aucun époux, elles n’étaient par conséquent nullement obligées de rentrer à heures fixes chez elles pour s’acquitter des tâches ménagères, maternelles et conjugales. Largement exploitées par des chefs d’entreprise sans scrupule qui ne pensaient qu’à leurs intérêts personnels, les malheureuses se voyaient verser un salaire de misère qui était le plus bas de toute la classe ouvrière française. Alphonsine, qui avait écouté son récit avec effarement, s’était juré de ne jamais mettre un pied dans un endroit aussi détestable.
— Et alors, ce n’est rien du tout, l’odeur du poisson, s’emporta soudain Gaston. Tu n’es qu’une égoïste ! Au lieu de trouver du travail à côté de chez nous, tu aimes mieux aller faire « ta madame » à Paris, lâcha-t-il, vexé de constater que sa grande sœur s’éloignait de lui sans le moindre remords.
— T’inquiète pas Gaston, on se reverra. Et puis, je vous enverrai des nouvelles.
— Ah ! oui, et comment ? Tu ne sais pas écrire ! rétorqua à son tour Simone.
Alphonsine qui, à l’immense désespoir de Mlle Lanson, avait quitté l’école des années auparavant, avait effectivement tout oublié de ce qu’elle avait appris.
— Oh ! vous deux ça suffit, vous n’êtes que des jaloux et des envieux !
— Nous… jaloux ! Tu parles ! ripostèrent-ils en chœur en tournant les talons pour aller jouer avec les autres enfants.
Le curé, qui entre-temps avait terminé sa conversation avec le maire et l’élite du village, vint rejoindre Léonie et le médecin.
— Alors jeune demoiselle, prête pour le grand voyage de demain ? lança-t-il en direction d’Alphonsine.
— Oui, mon père. Il me tarde d’être dans le train ! répondit-elle, enthousiasmée. Quel bonheur de quitter tous ces ploucs !
— Alphonsine ! s’égosilla Léonie, irritée par l’insolence dont sa fille faisait preuve.
Vexé par son ingratitude, le prêtre s’adressa cette fois-ci à Léonie sur un ton de reproche.
— Décidément, votre cadette est infernale !
Léonie, confuse, baissa la tête en s’excusant. Alphonsine qui se fichait pas mal de la réaction de sa mère ainsi que de la réflexion du religieux à son égard les abandonna prestement et courut rejoindre son frère et sa sœur à l’autre bout de la place. Le docteur Mezec vola aussitôt au secours de la pauvre femme qui ne savait plus où se mettre.
— Il vaut mieux avoir un sale caractère que de ne pas en avoir du tout ! gloussa-t-il en direction du prêtre. Et le point positif, c’est qu’au moins, à Paris, elle ne se laissera pas marcher sur les pieds !
Comme à son habitude, le curé Le Bihan renchérit :
— Oh ! Vous, toubib, toujours là à commenter des choses qui ne vous regardent pas !
— Parce qu’elles vous concernent, peut-être ces choses ! objecta l’intéressé.
— Je suis catastrophée qu’elle parte à la capitale, intervint Léonie sur un ton navré qui n’avait pas prêté attention à l’échange houleux des deux rivaux.
— Dieu seul sait ce qu’il adviendra…
— Allons, allons, Léonie. Paris, ce n’est pas le bout du monde et puis elle sera prise en charge par l’abbé Cadic, lui rappela le prêtre.
— Qui est cet abbé Cadic, curé ? poursuivit le médecin, désireux d’en apprendre davantage sur l’homme en question.
— Un ami de longue date, qui s’occupe d’accueillir et de placer nos jeunes ouailles chez d’honnêtes gens, monsieur Mezec, s’enorgueillit ce dernier d’un air pompeux. Il veille à ce que nos protégées soient au mieux.
— Ah oui, est-ce le cas de Suzon ? le tacla le médecin sur un ton légèrement provocateur. Sa famille n’a pas de nouvelles d’elle depuis des mois… C’est fâcheux…
À ces mots, Léonie eut un sursaut d’angoisse. Ne sachant quoi rétorquer, l’homme à la soutane haussa les épaules. Le docteur, qui s’était aperçu qu’il avait commis une maladresse, tenta de rattraper sa bourde.
— Je comprends votre inquiétude Léonie, mais vous êtes la mieux placée pour savoir que quand Alphonsine a une idée en tête… Faites-lui confiance, elle possède un sacré caractère, je suis persuadé qu’elle s’en sortira très bien.
— Merci, monsieur Mezec, vos paroles font du bien à entendre. C’est très dur pour moi depuis la mort de Victorine.
— Je compatis, croyez-le bien Léonie… Cependant, l’avenir pour les jeunes est bouché en Bretagne, car nos campagnes ne peuvent leur fournir du travail. Les postes se font rares dans les entreprises de textile. Quant aux conserveries, voyez la réaction de votre fille ! Je trouve que votre Alphonsine a beaucoup de courage, et je suis sûr qu’elle saura se faire une place à Paris.
Le docteur, en rappelant la triste vérité, était sincère. La révolution industrielle des années 1850 en Bretagne avait entraîné le déclin progressif des manufactures de toiles de lin et de chanvre. Les nouvelles techniques avaient eu raison des métiers à tisser manuels et beaucoup d’usines avaient dû fermer leurs portes en laissant sur le carreau un nombre considérable de Bretons. La région, soumise à une pression démographique particulièrement importante, n’était plus depuis des décennies en mesure de fournir de l’emploi et des milliers de gens avaient dû fuir la misère de leur campagne. Monter à Paris pour trouver du travail était devenu leur seul moyen de survivre.
Léonie, qui portait à bout de bras, toute sa famille, concevait difficilement que sa fille ne soit plus là pour l’aider. Pire, elle n’envisageait pas une seconde qu’on lui fasse du mal, car elle sentait bien qu’elle n’aurait plus la force suffisante pour encaisser des soucis supplémentaires. Comme chaque dimanche, avant de rentrer à la ferme pour préparer le déjeuner, la mère courage alla se recueillir sur la tombe de Victorine. Ce jour-là, elle s’adressa à « sa petiote » à voix haute :
— Victorine, où que tu sois, veille sur ta grande sœur. Il ne faut pas qu’il lui arrive un malheur, implora-t-elle, les mains sur son cœur.
Meurtrie par le décès de sa benjamine, délaissée et battue par son mari, cette femme de trente-huit ans que la vie n’avait pas épargnée en paraissait désormais beaucoup plus. Sa chevelure était grisonnante, ses traits étaient tirés et son corps s’était voûté à la manière de celui d’une petite vieille. La décision tranchée de sa fille de vouloir à tout prix quittait le nid ne faisait que l’affaiblir davantage.
*
Le lendemain, Alphonsine était prête depuis l’aube. Excitée et impatiente comme jamais, elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle avait pris soin de revêtir sa jolie robe en lin noire et son tablier blanc finement brodé. Elle avait également chaussé ses belles bottines en cuir marron qu’elle s’était appliquée à cirer la veille au soir. Sur son manteau, à hauteur d’une de ses épaules, Léonie lui avait cousu deux rubans : un jaune et l’autre rouge. Ce signe distinctif avait pour but de lui permettre d’être identifiée plus facilement par la personne qui viendrait la réceptionner à la gare.
Le curé Le Bihan, qui avait servi d’intermédiaire, lui avait annoncé, une semaine auparavant, que son ami l’abbé Cadic lui avait trouvé une famille « des plus sérieuses ». Ses employeurs, M. et Mme Chemtov, étaient de très riches Polonais qui avaient eu l’opportunité de s’installer à Paris à la suite de la convention d’accueil signé entre la France et la Pologne en 1919. M. Chemtov tenait une librairie réputée dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Le couple était sans enfant.
Le boulanger du village, un quadragénaire jovial qui devait se rendre en ville pour ses affaires le jour du départ d’Alphonsine, avait gentiment proposé de la déposer à la gare de Vannes. Son train partait à 8 h 30. Pour être à l’heure, il leur fallait donc quitter Moustoir-Ac au plus tard à 6 heures. Excepté Joachim Kergoat qui n’avait pas voulu prendre la peine de se lever pour dire au revoir à sa fille, toute la famille se tenait au garde-à-vous. L’adolescente ne s’en plaignit pas, bien au contraire, car elle n’avait pas envie qu’il soit présent au moment d’embrasser tout le monde.
— Ne gesticule pas autant, lança Gaston, irrité, en voyant que sa sœur s’agitait dans tous les sens.
— Oui, c’est vrai, renchérit Simone, tu es remontée comme une pendule et tu nous donnes le tournis. Ça énerve !
Comme à l’accoutumée, Adrien resta silencieux.
— Ça suffit, s’interposa leur mère. Vous croyez que c’est le moment pour se disputer !
Ils entendirent soudain la charrette du boulanger qui s’arrêta devant la longère. Alphonsine, n’y tenant plus, bondit dans la cour, le cœur battant.
— Je viens, cria-t-elle en direction du commerçant.
En un éclair, elle attrapa son baluchon et son manteau puis donna un furtif baiser sur chacune des joues de ses frères et de sa sœur. Seule Léonie eut droit à un peu plus de considération. Alphonsine serra affectueusement sa mère dans ses bras et l’embrassa tendrement dans le cou.
— Tout ira bien, maman, je te le promets, lui murmura-t-elle.
— Tu es si jeune, ma fille. Fais bien attention à toi ! Ces deux fossettes-là vont me manquer, dit Léonie dans un profond soupir.
Adrien, Gaston et Simone, la mine triste, sortirent de la pièce pour aller rejoindre le boulanger. Alphonsine et sa mère leur emboîtèrent le pas.
— Demat, bonjour à vous tous !
— Demat, monsieur Bolloré, répondit Léonie en pleurs.
— Léonie, enfin, il ne faut pas vous mettre dans un pareil état, tout de même. Votre fille ne part pas à la guerre ! lança-t-il pour tenter de détendre l’atmosphère.
— C’est si dur de la voir s’exiler…
— Grimpez jeunesse ! répliqua le boulanger qui avait compris qu’il valait mieux écourter le supplice de la mère.
Alphonsine ne se fit pas prier. Elle jeta son baluchon à l’arrière du chariot et sauta telle une gazelle aux côtés de M. Bolloré. Les quatre membres de la famille regardèrent le convoi s’éloigner. Arrivée à l’intersection qui donnait sur la rue principale, Alphonsine se retourna pour leur faire un dernier geste d’adieu. À sa grande surprise, Gaston était déjà rentré à l’intérieur. Léonie, qui tenait Adrien et Simone par la main, lui sourit. La jeune provinciale, qui n’était jamais allée à plus de vingt-cinq kilomètres de chez elle, se sentit soudainement grisée par la perspective de faire un aussi long voyage. Au moment où ils quittèrent le village, l’adolescente lança triomphalement :
— Enfin ! Ça fait un bail que j’attendais ce moment…
Ce qu’elle ignorait alors, c’était qu’elle ne reverrait plus jamais son père.
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