L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 32 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 31

Paris, mai 2016

Depuis leur départ de l’association, Hélène et Hortense avaient pris l’habitude de se retrouver une fois par semaine pour bavarder. Elles appelaient cela « leurs échanges féminins hebdomadaires ». Cette fois-ci, elles s’étaient donné rendez-vous au somptueux salon de thé Angelina pour déguster son célèbre chocolat chaud. Dans un contexte social particulièrement agité, leurs rencontres étaient pour elles une bouffée d’oxygène bienvenue.

Depuis le mois de février, la France connaissait une importante vague de protestation à la suite d’un texte de loi visant à réformer le Code du travail. Pour le gouvernement en place, il s’agissait de favoriser l’embauche, de protéger les salariés et de donner plus de marges de manœuvre à la négociation en entreprise. Du côté des syndicats, des organisations étudiantes et d’une partie de la gauche, on pensait que les changements proposés faisaient incontestablement reculer les droits des travailleurs. En réaction, un immense mouvement social baptisé Nuit debout s’était coordonné pour envahir de façon permanente les espaces publics d’une centaine de villes. L’ambiance était très tendue et, les jours passant, la violence gagnait peu à peu les rangs des manifestants. Certains allaient même jusqu’à occuper les raffineries de pétrole et plusieurs dépôts de carburant dans le but de paralyser l’économie. La pénurie d’essence commençait à créer des files d’attente interminables dans les stations-service où il fallait parfois faire la queue pendant plus de deux heures pour espérer obtenir quelques litres du précieux liquide.

La France entière était à bout de nerfs.

— La société déraille, Hélène, se lamenta Hortense au moment où la serveuse leur apporta leur chocolat et deux magnifiques gâteaux à la crème de marrons. Les gens sont de plus en plus irrités, voire agressifs. Tout à l’heure, dans le métro, j’ai assisté à une virulente dispute entre deux personnes à propos de la série d’attentats islamistes que Paris et Bruxelles viennent d’essuyer. Ils en sont presque arrivés aux mains ! L’un d’eux hurlait que tous ces djihadistes n’avaient qu’une idée en tête : faire régner la peur pour nous diviser afin de nous imposer leur idéologie. Il prétendait qu’un décret devait être adopté pour interdire le port du voile sur le territoire. L’autre lui répondait que c’était un raciste et qu’il ferait mieux de se taire. Aux infos, on nous abreuve de mauvaises nouvelles. Hier soir, ils ont annoncé que depuis le début de la guerre en Syrie, près de deux cent soixante-dix mille personnes ont perdu la vie. En prime, les pays européens viennent de fermer la route des Balkans de l’Autriche jusqu’aux portes de la Grèce, empêchant ainsi les migrants de passer. On laisse ces pauvres gens s’épuiser et mourir de faim à nos frontières. En tant que médecin, cela me révulse. Le monde entier est coupable. Il suffit d’observer les États-Unis : la campagne présidentielle a commencé et, à droite comme à gauche, dans le discours des candidats, c’est la peur et le repli qui prédominent. Et l’écologie, parlons-en ! On préfère dépenser des millions d’euros dans des engins spatiaux qui empoisonnent l’espace plutôt que de soigner les blessures de la Terre. Qu’est-ce que j’en ai à faire, de savoir s’il y a de l’eau sur Mars ? Je n’ai pas l’intention d’aller y pique-niquer ! Les océans sont remplis de plastique, le milieu marin agonise. Mais, surtout, ne changeons rien à nos habitudes, continuons à produire pour mieux polluer. Que dire encore de nos agriculteurs et de nos éleveurs ? Ils sont au bord de l’asphyxie et, pour la plupart d’entre eux, ils survivent à coût de subventions européennes, sans parler du fait qu’ils sont étranglés par la multiplication des normes. Et tous ces pesticides qu’on déverse dans les champs… Tout fiche le camp ! Je plains les générations à venir, finit-elle par lâcher en reprenant son souffle.

— Eh bien, quelle tirade ! s’exclama Hélène, les yeux écarquillés ! Tu es en forme aujourd’hui !

— Excuse-moi Hélène, mais il fallait que ça sorte !

— J’ai entendu ça ! Tu sais, je n’en pense pas moins. J’ai peur moi aussi de ce que l’avenir nous réserve.

— Tu crois que c’est lié à notre âge ? Ma mère, sur ses vieux jours, ruminait elle aussi…

— Peut-être… va savoir…

— Je me fais surtout du souci pour Sophie. Après nous, elle n’a plus personne. Aucune famille. Parfois, je me dis que nous avons eu tort, Antoine et moi, de n’avoir fait qu’un seul enfant.

— Mouais… j’ai un frère plus jeune que moi et lorsque mon père a été gravement malade au point qu’on ignorait s’il allait s’en sortir, son attitude a été déplorable. Figure-toi que pendant qu’il était hospitalisé, il n’a rien trouvé de mieux à faire que de partir en week-end avec sa compagne et sa progéniture. Il nous a complètement laissées tomber, ma mère et moi. À l’époque, mes parents habitaient à Versailles, à une heure en voiture de Paris. Durant dix jours, j’ai fait les allers-retours quotidiennement et, pendant toute cette période, il ne m’a pas appelée une seule fois. Dieu sait pourtant qu’ils se sont pliés en quatre pour lui afin qu’il puisse faire de bonnes études et qu’il ne manque de rien. Depuis, j’ai décidé de l’ignorer, car il ne m’intéresse plus. Alors, tu vois, la fratrie… Concernant ta fille, elle gagne bien sa vie, elle s’éclate dans son métier, elle sort beaucoup… Honnêtement, tu l’imagines avec un mari et des enfants ?

— Comme toi, en somme !

— Exactement ! Suis-je malheureuse ? Absolument pas. Je profite de ma retraite et suis libre comme l’air. Je n’ai de comptes à rendre à personne.

— Maman a constamment admiré ton attitude de combattante.

— Pourtant lorsque l’on s’est rencontrées, j’étais au plus bas. Étudiante, non mariée et enceinte ! En 1962, tu imagines le tableau…

— Un jour, elle m’a raconté que la première fois qu’elle t’a vue, tu lui as fait penser à un petit oiseau blessé.

— Elle avait raison. J’étais désemparée ! Elle a volé à mon secours et cela a changé ma vie. La suite, tu la connais. Elle me manque énormément. C’était une femme déterminée et en avance sur son temps.

— Vous vous êtes bien trouvées. À deux, vous faisiez la paire !

— Et notre anticonformisme a donné naissance à Solidarité féminine. Nous étions faites pour nous rencontrer ! Allez, Hortense, courage, ne te laisse pas gagner par le pessimisme ambiant.

— Tu as raison, haut les cœurs !

Elles passèrent le reste de l’après-midi au jardin des Tuileries qui se trouvait à quelques pas du salon de thé. Véritable joyau implanté en plein cœur de la capitale, le parc en ce début de printemps offrait à ses visiteurs une explosion de couleurs avec ses parterres de tulipes et ses arbres en pleine floraison. Elles se posèrent un moment sur des chaises en fer face au grand bassin rond situé près du Louvre pour observer une poignée d’enfants en train de s’amuser avec des bateaux miniatures. Chaque jour, à 11 heures, c’était invariablement le même spectacle : celui du loueur qui arrivait avec son chariot rempli de voiles multicolores et rapiécées. Cette tradition vieille de plusieurs décennies faisait la joie de tous. Les petits Parisiens, ravis d’être à proximité de l’eau, tentaient, à l’aide d’un bâton, de guider leur frêle embarcation au centre du bassin. Ce n’était pas chose aisée car les vaguelettes causées par le vent rapportaient inexorablement les bateaux près du bord. Les cris et les rires des bambins apportèrent du baume au cœur à Hortense. Elle connaissait bien cet endroit. Souvent, sa mère et elle passaient des heures entières devant ce plan d’eau. Elle revit les scènes où elle s’amusait à courir autour du bassin en claironnant à tue-tête : « Regarde, maman, mon navire est presque arrivé au milieu ! » Certaines fois, il lui semblait que la vue de l’eau rendait sa mère triste. À quoi pensait-elle, dans ces moments-là ? Hortense se souvint qu’un jour, Alphonsine lui avait dit en riant qu’il ne manquait plus que des grenouilles. Hortense, étonnée par cette réflexion, lui avait demandé pourquoi, son sourire avait subitement disparu et elle avait détourné le visage. De retour à leur appartement, pour la réconforter, elle s’était précipitée dans sa chambre pour dessiner un bassin rempli de batraciens. Alphonsine, émue, l’avait serrée dans ses bras et s’était mise à pleurer. Son œuvre était restée scotchée sur la porte du réfrigérateur pendant de nombreux mois.

Hélène, qui n’avait pas envie de rentrer chez elle, proposa à son amie de continuer leur promenade. Elles se dirigèrent vers l’extrémité ouest du parc qui donnait sur la place de la Concorde. Lorsqu’elles arrivèrent au niveau des magnifiques grilles dorées qui marquaient l’entrée, l’emblématique grande roue de Paris se tenait devant elles. Les deux amies ne résistèrent pas à l’envie de prendre de la hauteur. Blotties l’une contre l’autre et quelque peu impressionnées par le vide, elles furent rapidement éblouies par le panorama grandiose et hypnotique qu’elles avaient devant les yeux : la plus belle ville du monde était à leurs pieds.

Hortense et Antoine décidèrent de passer tout l’été dans la maison de campagne de Trouville-sur-Mer, chacun d’eux trouvant dans ce havre de paix le ressourcement dont ils avaient besoin. Leur fille, entre deux vols, venait régulièrement leur rendre visite. À sa dernière apparition, ils avaient eu la surprise de la voir débarquer avec son petit ami du moment (ce qui n’arrivait jamais). Comptait-il plus que les précédents ? Seule Sophie détenait la réponse, mais Hortense, par discrétion, n’avait fait aucun commentaire. Leurs séjours étaient rythmés par la lecture, les promenades en pleine nature et les jours de marché.

Par un début de soirée de septembre, alors qu’ils revenaient tout juste d’une visite au cimetière américain de Colleville-sur-Mer, le téléphone portable d’Hortense sonna. Persuadée que c’était sa fille, elle décrocha d’un ton léger :

— Allô ma chérie ?

— Désolé, mais non, bredouilla une voix masculine.

— Oh ! murmura Hortense gênée.

— Pourrais-je parler à Mme Kergoat, s’il vous plaît ?

— Oui, c’est elle-même.

— Bonsoir Madame ! Je suis journaliste au quotidien allemand Der Spiegel. Je suis actuellement à Paris et j’aimerais vous interviewer dans le cadre de mon article sur les mouvements féministes européens.

Hortense, interloquée, marqua un temps d’arrêt.

— C’est-à-dire que je ne fais plus partie de l’association, Monsieur.

— Je suis au courant, mais c’est votre témoignage qui m’intéresse. Vous avez été reçue en personne par Simone Veil, je crois ?

— C’est ma mère qui l’a été, pas moi. On vous aura mal renseigné.

— Peu importe. Pouvons-nous nous rencontrer ?

— Ça me semble compliqué, car je ne suis pas à Paris et…

— Aucune importance, je suis prêt à faire le déplacement.

Hortense interrogea du regard Antoine. Celui-ci lui fit comprendre que cela pourrait être une bonne idée.

— Bien, j’accepte. Quand voulez-vous venir ? — Demain ?

— Très bien. À quelle heure ?

— Cela dépend si vous êtes loin de Paris ou pas !

— Je suis à Trouville-sur-Mer en Normandie. Donnons-nous rendez-vous à la brasserie Les Vapeurs, à 11 heures. C’est un établissement Art déco, face au marché aux poissons. Vous ne pourrez pas le louper.

— C’est noté. Merci infiniment, Madame. Je ne vous dérange pas plus longtemps. À demain.

— Bonsoir Monsieur. Au fait, comment allons-nous nous reconnaître et comment vous appelez-vous ?

Sa question arriva trop tard, l’homme avait déjà raccroché.

*

Les mains moites et le cœur battant à cent à l’heure, Erik s’écroula de tout son long sur son lit d’hôtel parisien : il avait réussi. Certes, il avait menti, car depuis plus d’un an il n’était plus journaliste, mais peu lui importait. Il avait brillamment passé la première étape : Hortense avait accepté une entrevue.

Il n’en revenait pas. Dans moins de vingt-quatre heures, il serait enfin face à sa demi-sœur. C’était d’ailleurs la perspective de cette rencontre qui l’avait aidé à tenir pendant les huit mois qu’avait duré sa chimiothérapie. Ses cheveux avaient repoussé et il commençait à reprendre le dessus, mais son teint terne et ses traits creusés laissaient deviner qu’il venait de beaucoup souffrir. Son médecin s’était montré rassurant : plus aucune trace de cellules cancéreuses n’était visible dans ses poumons.

Pour l’heure, il n’avait plus une minute à perdre. Il s’empara de son téléphone portable. Waze indiquait un temps de trajet en voiture de deux heures (trois, si l’on ajoutait une heure supplémentaire pour sortir de la capitale aux heures de pointe). Il devait donc partir vers les 7 heures. Galvanisé par ce coup de fil, il se précipita chez le loueur de véhicules le plus proche. L’employé lui annonça qu’il ne lui restait plus qu’un petit modèle. Pour Erik, cela n’avait aucune importance, du moment qu’il pouvait se déplacer librement.

C’est ainsi que le lendemain matin il se retrouva, mi-angoissé, mi-excité, au volant d’une Fiat 500 couleur bleu lagon.

Comment Hortense allait-elle accueillir ce qu’il s’apprêtait à lui révéler ?

Comme prévu, le périphérique était déjà saturé et il lui fallut trois quarts d’heure pour sortir de Paris. Après avoir longé les coteaux de Seine et traversé les plaines des Yvelines vers 9 h 30, il atteignit enfin le bocage normand. Les vallons, composés principalement de terres cultivées et de pâturages protégés par de larges haies denses, étaient d’un vert éclatant. Ce paysage, qu’il découvrait pour la première fois, l’enchanta.

Erik se gara dans une rue pittoresque, non loin du point de rendez-vous à 9 h 50. Il était largement en avance. Lorsqu’il sortit du véhicule, des mouettes rieuses qui volaient en formant des cercles au-dessus des toits en ardoise se mirent à crier à la manière de ricanements provocateurs. L’air iodé lui fit soudain prendre conscience qu’il était au bord de la mer. Il faisait beau et chaud. Il était vivant et n’avait jamais été aussi heureux de l’être. En regardant autour de lui, il découvrit le charme des maisons de pêcheurs colorées qui côtoyaient des demeures en briques et à colombage. L’authenticité de la station balnéaire ainsi que sa quiétude l’enchantèrent. Pour un Allemand, c’était très exotique. Il demanda la direction de la brasserie à une passante. Elle lui conseilla d’emprunter une rue piétonne qui descendait jusqu’au port. L’artère en question était bordée de petits commerces, de restaurants et de terrasses de café où habitués et touristes rendaient les lieux joyeusement animés. C’était un véritable coin de paradis dans lequel tout paraissait léger. Le contraste avec Paris était saisissant. Contrairement à la capitale, on sentait que les habitants prenaient le temps de vivre. Erik fut ravi de cette belle découverte. Sa journée commençait bien.

Lorsqu’il arriva à l’extrémité de la rue, il se retrouva sur un quai qui donnait sur une embouchure de fleuve où une trentaine de bateaux de pêcheurs attendaient la marée montante pour pouvoir ressortir en mer. La terrasse extérieure des Vapeurs était tout en longueur et, en cette matinée ensoleillée, elle était pleine à craquer. Soudain, il l’aperçut. Malgré le passage des années, le grain de beauté qu’elle avait au coin supérieur de la lèvre ne trompait pas. C’était bien Hortense et elle aussi était en avance. Elle feuilletait un magazine. Ses cheveux argentés étaient regroupés à l’aide d’un foulard Hermès. Elle portait un chemisier blanc et un jean. Son style était décontracté et classe. Il resta quelques instants à la contempler. Le cours de sa vie était sur le point de basculer. Dans quel sens ? Là était la question. Il souffla pour évacuer son stress et, d’un pas décidé, s’avança vers elle.

— Madame Kergoat ?

— Oui, bonjour. Vous êtes le journaliste ?

— Tout à fait, bonjour, Madame, merci d’avoir accepté de me rencontrer.

Hortense ne répondit rien. Il la sentait troublée. D’un geste élégant, elle l’invita à s’asseoir.

— Nous nous sommes déjà vus ? Votre visage m’est familier, finit-elle par lui demander.

— J’étais à l’enterrement de votre maman.

— Je me souviens, c’est vous qui étiez venu tout spécialement de Berlin pour assister aux funérailles. Vous aviez rencontré Hélène, ma fille ainsi que Mercedes aux locaux de l’association, je crois. Je vous ai cherché après la cérémonie, mais vous aviez disparu.

— Quelle mémoire !

— À vrai dire, un Allemand à l’enterrement de ma mère, sans vouloir vous vexer, cela m’avait fortement interpellée ! Vous désirez boire quelque chose ? dit-elle en faisant signe au garçon de café qui arriva aussitôt.

— Je vais vous prendre un thé au lait et des tartines de confiture, s’il vous plaît.

En attendant que la commande arrive, Hortense le fixa intensément. Il se sentit tout à coup mal à l’aise. Par où commencer ? Il avait répété mille et un scénarios dans sa tête, mais subitement tout s’embrumait et il ne savait plus quoi dire. Lorsque le serveur revint, Erik se sentit soulagé car il allait pouvoir se donner une contenance en occupant ses mains.

— Vous ne m’avez pas dit votre nom hier au téléphone.

— Pardonnez-moi pour cet oubli, je m’appelle Erik Hohenburg.

— Alors comme ça, monsieur Hohenburg, vous vous intéressez aux combats féministes.

— Oui, on peut dire ça comme ça.

— Votre réponse est vague, mais je vois que vous êtes affamé, je vais vous laisser déguster tranquillement votre petit déjeuner. Oh ! ils vous ont servi de la confiture de lait, c’est délicieux n’est-ce pas ? C’est une spécialité de la région. Garçon, puis-je avoir un autre thé Earl Grey s’il vous plaît ?

Erik sentait qu’il perdait pied face à une Hortense sûre d’elle et entreprenante. Il était bien conscient qu’il ne devait à aucun prix la brusquer. Commettre un impair était la dernière chose à faire.

— Ça ressemble à du caramel, déclara-t-il en parlant de la confiture. C’est très gourmand.

L’embarras d’Erik était palpable, aussi, pour détendre l’atmosphère, Hortense se mit à lui raconter l’histoire de Trouville-sur-Mer. Curieux et toujours heureux d’apprendre de nouvelles choses, il l’écouta d’une oreille attentive. À la fin du récit, ses tartines et son thé faisaient désormais partie du passé. Il se sentait beaucoup mieux. Il ôta son blouson en cuir et fouilla dans une de ses poches intérieures. Il en extirpa une enveloppe de taille moyenne qu’il posa devant lui. Hortense, qui avait observé son manège sans mot dire, le questionna du regard.

— J’ai quelque chose à vous montrer. Je vous préviens, vous allez être surprise, dit-il en désignant l’enveloppe.

D’un geste hésitant, il en sortit une photographie en noir et blanc. Il fixa Hortense droit dans les yeux et lui remit le cliché d’une main tremblante. Piquée par la curiosité, celle-ci s’en empara sur-le-champ.

— Ah zut ! C’est frustrant, je n’y vois rien, où sont mes lunettes ?

Elle se saisit de son sac et chaussa une paire de Ray Ban Clubmaster qui lui donna aussitôt un look des années 1950.

— Mais… mais c’est ma mère ! s’écria-t-elle.

Elle releva la tête vers Erik et fit une moue d’incompréhension.

— Pourquoi cette photo est-elle en votre possession ?

— Je l’ai trouvée dans le portefeuille de mon père.

Hortense eut un mouvement de recul. Erik sentit qu’elle commençait à se replier sur elle-même. Il réagit rapidement.

— Si nous allions faire quelques pas ? lui proposa-t-il. J’ai pas mal de choses à vous dire.

— Euh… d’accord… mais… je…

Erik ne la laissa pas poursuivre. Il régla l’addition et se leva. Hortense, hébétée, photographie en main, obtempéra et se laissa guider par cet homme qui venait subitement de prendre de l’assurance.

— Venez, allons marcher sur la plage. Nous serons plus tranquilles. C’est dans cette direction n’est-ce pas, à en juger par le son des vagues ?

Elle acquiesça d’un signe de tête. Ils longèrent un gigantesque casino richement décoré. Le bruit de la mer s’intensifia quand tout à coup, à l’angle de l’imposant bâtiment, la Manche se dévoila à eux dans toute son immensité. Le panorama était grandiose. Ils empruntèrent une allée bordée de drapeaux à l’effigie de la station balnéaire qui menait jusqu’à la plage.

— J’ai besoin de me poser, déclara Hortense.

Ils s’assirent à même le sol. Le sable était fin et chaud. Erik mourait d’envie de se déchausser pour être en contact direct avec lui. Il n’en fit rien. Ce n’était pas le moment.

— Bien, maintenant que nous sommes dans un endroit calme, quelles sont ces « pas mal de choses » dont vous voulez me parler ? J’imagine que ça ne concerne pas les mouvements féministes ! finit-elle par lâcher ironiquement.

— Vous avez raison. Si j’ai souhaité vous rencontrer, c’est pour… pour vous révéler quelque chose à propos de nous.

— De nous ? Mais qui êtes-vous, Monsieur ? Quels sont tous ces mystères ?

Alors Erik prit une grande respiration et raconta tout. Hortense l’écouta sans l’interrompre. Son regard fixé sur l’immensité bleue, elle emmagasinait les impensables faits que cet homme lui distillait avec d’infinies précautions. À l’instant où Erik mit le point final à son récit, Hortense semblait s’être transformée en statue de marbre. Il attendit.

Dix longues minutes s’écoulèrent sans que rien ne se passe.

— Hortense ? Vous m’entendez ?

Rien.

— Hortense, vous m’inquiétez !

Rien n’y fit. Hortense ne bougeait toujours pas. Paniqué à l’idée qu’elle puisse être en état de choc, Erik se leva d’un bond et se planta devant elle.

— Rassurez-vous, tout va bien, lui déclara-t-elle froidement.

Elle se redressa à son tour.

— Venez. Cette fois-ci, c’est vous qui allez me suivre. Où est garée votre voiture ?

Erik, sidéré par sa réaction, se mit à marcher en direction de la rue où il était stationné. Une fois à bord du véhicule, elle lui demanda :

— J’aimerais vous conduire à un endroit que j’affectionne particulièrement. Voulez-vous m’y emmener ?

— Oui, bien sûr.

Ils arrivèrent à destination au bout d’une heure et demie de trajet. Le voyage s’était déroulé dans un silence total.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il en sortant de la voiture.

— À la pointe du Hoc.

Erik scruta le paysage. Il identifia tout d’abord un petit cap qui s’avançait vers l’océan. Hortense se dirigea vers un chemin qui menait jusqu’à la mer. Il lui emboîta le pas. Au fur et à mesure de leur progression, Erik découvrit avec stupeur une batterie d’artillerie allemande composée de plusieurs blockhaus et d’un impressionnant poste de tir et d’observation.

— Nous sommes sur le point stratégique du mur de l’Atlantique, entre les plages d’Omaha Beach et d’Utah Beach. C’est ici que s’est déroulée une des batailles les plus féroces du débarquement. Vous pouvez d’ailleurs en apercevoir les stigmates.

Erik, médusé, regarda tout autour de lui. Une multitude d’énormes cratères étaient encore visibles, signe que les bombardements avaient dû être d’une intensité inouïe. La falaise sur laquelle ils se trouvaient était haute d’une trentaine de mètres environ et, en se rapprochant du bord, il repéra en contrebas une plage de galets. La vue était à couper le souffle.

— On a du mal à imaginer que cet endroit, si paisible aujourd’hui, a connu l’enfer des bombes. Ici, des milliers d’hommes ont connu l’apocalypse, déclara Hortense d’une voix calme.

— C’est très impressionnant. J’avoue que je…

La sonnerie du téléphone d’Hortense lui coupa la parole.

— Antoine, oui tout va bien, rassure-toi. Nous avons quantité de choses à nous dire, le journaliste et moi. Je prends mon temps. Comment ? Parle plus fort, je ne t’entends pas. C’est ça, ne m’attends pas pour déjeuner. À tout à l’heure.

— Désolée, vous disiez ?

— Pourquoi affectionnez-vous cet endroit ?

— Il me remet les pieds sur terre. Il agit sur moi comme une piqûre de rappel à chaque fois que je ne vais pas bien. Il me fait prendre conscience que j’ai eu de la chance. Je n’ai pas connu les privations, ma mère m’a choyée, j’ai un compagnon adorable, une fille en pleine santé, une belle carrière de médecin derrière moi. Bref, une vie sans histoire. Les hommes qui se sont battus ici n’ont pas eu cette chance, ils ont souffert, leur famille aussi. Comment était mon père ? demanda-t-elle sans transition.

— Vaste sujet… répondit-il, pensif. J’ai des photographies de lui dans l’enveloppe qui est restée dans la voiture. Voulez-vous que j’aille les chercher ?

— Non, pour ça, je préfère qu’Antoine soit à mes côtés.

— Je comprends.

— Voilà pourquoi, depuis le début, votre visage ne m’était pas inconnu.

— Nous avons indéniablement un air de famille. À commencer par le grain de beauté. Mon père, pardon, notre père, rectifia-t-il, avait exactement le même.

— Notre père… répéta Hortense, en colère. Ce salaud qui a violé ma mère. Je suis la fille d’un Boche et d’un SS par-dessus le marché ! Heureusement que ça ne s’est pas su, car la société m’en aurait fait baver, croyez-moi ! Alors, comme ça, Julien et Ivan étaient au courant… C’est hallucinant. Vous avez appris autre chose ? Allez-y, vous pouvez tout me dire, au point où j’en suis !

Sa réaction était glaciale et brutale. Certes, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle lui tombe dans les bras, mais de là à se montrer aussi méprisante… Il ravala sa tristesse et poursuivit.

— Vous êtes sûre ?

— Allez-y, je vous dis !

— Votre mère n’a jamais été orpheline comme elle l’a toujours prétendu. Elle est née en Bretagne dans une famille de paysans. Elle a quitté sa région à l’âge de dix-sept ans pour venir travailler à Paris. Elle était la deuxième d’une fratrie de cinq enfants. Autrement dit, vous avez des cousins. Son père l’a reniée lorsqu’il a su qu’elle avait eu un enfant hors mariage. C’est-à-dire vous.

— Quoi ? Mais comment avez-vous connaissance de tout ça ?

— Le journalisme d’investigation n’a pas de secrets pour moi !

Cette fois-ci, c’en était trop. Hortense poussa un cri déchirant en direction de l’océan, laissant ainsi apparaître toute sa fragilité. Sa carapace se fissurait. Erik ressentit lui aussi le besoin de hurler. Ensemble, ils évacuèrent le trop-plein d’émotions qu’ils avaient par pudeur jusqu’alors retenu. Ils crièrent à n’en plus pouvoir. Puis, épuisés, ils s’allongèrent dans les hautes herbes pour écouter le bruit de la mer et le son du vent. Le spectacle du vol gracieux des cormorans qui jouaient avec les courants d’air leur fit, un bref instant, mettre entre parenthèses leurs blessures respectives.

Hortense pleura beaucoup. Erik, qui avait déjà répandu beaucoup de larmes par le passé, n’en versa aucune. Pour l’avoir vécu, il savait que, dans ces circonstances, rien n’était linéaire. Il fallait juste attendre que la colère redescende et que la souffrance s’adoucisse.

Ils quittèrent leur refuge à l’heure où l’horizon commençait à prendre une couleur rose orangé à l’ouest. Sur le trajet du retour, comme à l’aller, aucun des deux ne s’adressa la parole. À mi-parcours, Hortense reçut un nouvel appel d’Antoine. Il s’inquiétait.

— Oui Antoine, je serai à la maison dans environ trois quarts d’heure. Une petite voix, moi ? Pas du tout. Antoine, peux-tu mettre le couvert pour trois, s’il te plaît ? Nous avons un invité. Non, il ne s’agit pas du journaliste. Disons que c’est plutôt un membre de ma famille que je voudrais te présenter. Non Antoine, je ne plaisante pas. Noooon, Antoine, je ne me moque pas de toi ! Peux-tu ouvrir une de tes meilleures bouteilles de vin, nous allons en avoir besoin, la soirée va être longue ! Pourquoi ? Tu verras. À tout à l’heure mon chéri, dit-elle en raccrochant.

— Ça ne te dérange pas, Erik, de rester dîner avec nous ?

Il ne rêvait pas. Elle venait de l’appeler par son prénom et l’avait tutoyé. En guise de réponse, il se gara sur le bas-côté de la route pour reprendre ses esprits. Elle s’aperçut combien elle avait été violente avec lui. Il n’y était pour rien. Elle s’excusa platement.

— Je viens tout juste de comprendre que tu étais mon demi-frère !

La réplique était si loufoque et si touchante à la fois qu’ils éclatèrent d’un rire nerveux.

— Mais au fait, j’y pense, s’écria Hortense, toute retournée. Qui a bien pu t’envoyer la lettre anonyme ?

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