L'ombre d'un secret
Chapitre 25
Appartement d’Alphonsine
Près d’une des fenêtres du salon, Hortense attendait l’arrivée des pompes funèbres pour la levée du corps. La pendule affichait 15 heures. Elle était nerveuse. Elle s’apprêtait à retourner pour la centième fois dans la chambre où reposait sa mère quand soudain, Ivan fit son apparition, les mains chargées de lettres de condoléances que lui avait confiées la gardienne.
— L’entreprise des pompes funèbres est en bas. Les employés arrivent, dit-il en embrassant Hortense.
— Enfin, ce n’est pas trop tôt ! Nous devons être à 15 h 30 à l’église, fulmina-t-elle.
Antoine, qui sortait de la cuisine, fit comprendre à Ivan que l’ambiance était électrique.
— Calme-toi, ils savent ce qu’ils font, lui dit Antoine pour tenter de l’apaiser.
— Les filles ne sont toujours pas là. Qu’est-ce qu’elles fabriquent, bon sang ?
À peine avait-elle fini sa phrase que Sophie, Hélène et Mercedes firent à leur tour irruption dans le salon, suivies de quatre hommes habillés en costume sombre.
Hortense éclata en sanglots. Antoine les accompagna dans la chambre où reposait sa belle-mère. Lorsqu’il ressurgit quelques secondes plus tard, tout le monde pleurait. Il s’adressa à sa compagne et à sa fille :
— Mes amours, c’est le moment de lui dire adieu…
Hortense eut un violent mouvement de recul.
— Courage ! la soutint Ivan en la prenant par la main.
— C’est trop dur ! Je ne peux pas.
— Allez, viens maman, lui murmura doucement Sophie.
Tous l’aidèrent à se diriger vers la chambre où les employés attendaient respectueusement au garde-à-vous. L’un d’entre eux s’avança vers Hortense.
— Toutes nos condoléances, Madame. Si vous voulez observer un dernier moment de recueillement avant la fermeture du cercueil, nous patienterons le temps qu’il faudra.
Ivan s’effondra. La vision de sa très chère amie allongée dans une boîte en chêne lui déchira les tripes. Hélène le serra dans ses bras.
Alphonsine était vêtue d’une robe-tailleur bleu lavande et portait ses escarpins noirs préférés. Ses cheveux, regroupés en ce fameux élégant chignon banane qu’elle avait tant affectionné et son léger maquillage aux teintes pastel, la rajeunissaient. Ses rides s’étaient estompées. Même dans la mort, sa beauté ne s’était pas évaporée et son look de Parisienne chic était encore présent. Un doux parfum de violette flottait dans l’atmosphère.
— J’ai l’impression qu’elle va se réveiller, fit Hélène.
— Elle a l’air paisible, ajouta Antoine.
— Au moins, elle n’a pas souffert, réussi à articuler Ivan.
Sophie se pencha pour embrasser sa grand-mère et déposa près de son visage une photo qui avait été prise un soir de Noël où toute sa tribu était réunie. Mercedes fit de même et glissa une lettre sous ses mains jointes.
— Il me restait une dernière chose à lui dire. Je n’en ai pas eu le temps alors je lui ai écrit, déclara-t-elle en regardant Hortense.
— Adieu, maman, quel bonheur ce fut d’être ta fille ! Vous pouvez œuvrer, messieurs.
— Bien Madame.
Les professionnels refermèrent le cercueil avec une infinie délicatesse. Ils le descendirent par le grand escalier. La famille et les proches suivaient en silence. Lorsqu’ils arrivèrent dans la cour, ils furent surpris de voir que les plus anciens occupants de l’immeuble s’étaient regroupés pour faire une haie d’honneur à leur douce et discrète voisine qu’ils avaient toujours connue. Tandis que le corbillard s’éloignait, la gardienne ne put s’empêcher de soupirer.
— Et dire que cela faisait soixante-cinq ans qu’elle vivait à cette adresse. Ce n’est pas rien tout de même ! lâcha-t-elle à voix haute. Elle va me manquer…
*
L’église Notre-Dame-des-Champs était pleine à craquer. Devant le chœur, face à l’assemblée, un portrait grand format d’Alphonsine était posé sur un chevalet en bois. Erik, malgré son réveil tardif, avait réussi à arriver en avance et put enfin découvrir le visage de celle pour qui il était venu. Alphonsine affichait un large sourire qui laissait apparaître ses deux fossettes. Ses cheveux regroupés en chignon et ses paupières soulignées d’un trait noir faisaient ressortir la couleur de ses yeux verts. Erik la trouvait très belle et en déduisit qu’au moment où la photo avait été prise, la défunte devait avoir dans les quarante ans.
Assis sur la dernière rangée de bancs près de l’allée centrale, il était à l’affût du moindre indice. Il écoutait d’une oreille attentive les conversations de son entourage. Celui ou celle qui lui avait envoyé le courrier anonyme était-il présent ? Était-il en train de l’observer ?
À 15 h 30 précises, le cercueil pénétra dans le lieu sacré. L’assemblée se leva et tous les regards convergèrent en direction du cortège. Une jeune violoniste entama l’Ave Maria. Le son de l’instrument à cordes retentit dans tout l’édifice. Ses notes mélancoliques ajoutèrent encore plus d’émotion à l’instant. Erik reconnut immédiatement Sophie, Hélène et Mercedes. Lorsqu’il aperçut le visage d’Hortense, il fut d’emblée troublé. Il avait comme une impression bizarre de déjà-vu. Qui était cette femme ? Une consœur ? Une personne qu’il avait eu l’occasion d’interviewer pour un de ses reportages ? Il se pencha vers sa voisine et l’interrogea afin de soutirer quelques renseignements.
— C’est Hortense, la fille unique de la disparue et l’homme qui se tient à ses côtés, c’est Antoine, son compagnon. Derrière eux, il y a leur fille Sophie. Ceux qui suivent, ce sont Hélène et Ivan, des amis très proches. Celle qui est habillée tout en noir et qui ferme la marche, c’est Mercedes, l’aide ménagère qui, au fil du temps, est devenue une intime de la famille.
Erik fit un signe de tête pour la remercier et se félicita d’avoir choisi une place à côté d’une femme à la langue bien pendue. Lorsque le cortège passa à leur hauteur, Hortense, en apercevant Erik, eut un rapide mouvement de recul. Son regard rougi par le chagrin plongea dans le sien. Elle semblait surprise. Cette brève rencontre provoqua chez lui une bouffée de chaleur inconfortable. Il baissa les yeux. Au moment de rejoindre le banc réservé à la famille, Hortense ne put s’empêcher de se retourner pour à nouveau fixer Erik.
Il eut alors une certitude : elle aussi était troublée.
Le son du violon s’arrêta pour laisser place au silence qui fut uniquement rompu par des pleurs et de discrets reniflements. L’air était humide et glacial. Seules les couleurs chatoyantes des vitraux apportaient un semblant de chaleur. Erik remarqua un détail auquel il n’avait pas prêté attention : les compositions florales. Il y en avait tant autour et sur le cercueil qu’on le distinguait à peine. Une petite voix lui murmurait que cela pouvait avoir une signification. Il se pencha de nouveau vers sa voisine :
— Les fleurs sont magnifiques, quelle variété était-ce ? demanda-t-il tout bas.
— Ce sont des hortensias. Alphonsine les adorait ! On en trouve beaucoup en Bretagne.
En Bretagne, songea-t-il… Devait-il continuer ses recherches de ce côté ?
La cérémonie fut émouvante et intense. Hélène rendit hommage à la militante de la première heure, Hortense salua une mère héroïque qui, tout au long de sa vie, avait eu le courage de vivre comme elle en avait envie. Sophie, enfin, fit un discours très touchant sur sa grand-mère qu’elle qualifia de combattante discrète et déterminée qui lui avait transmis le goût de la liberté.
À la fin de l’office, Erik préféra s’éclipser rapidement. Son face-à-face involontaire avec Hortense l’avait perturbé. Au sortir de l’église, un fin crachin s’abattit sur ses épaules. Il enragea : encore de la pluie. La cacophonie due à la circulation des voitures lui donna la migraine. Agressé de toute part, il accéléra le pas pour retrouver au plus vite le confort de son hôtel. En arrivant dans sa chambre, la chaleur enveloppante de la pièce le réconcilia un peu avec son séjour parisien. Sans ôter son manteau ni ses chaussures, il s’affala de tout son long sur le lit king size. Sa tête s’enfonça dans les oreillers en plume. Son front était brûlant et ses vêtements, poisseux. À travers les voilages, il distingua le ciel que la pollution de Paris rendait terne et triste. En cette fin d’après-midi, la lumière déjà faible déclinait peu à peu. Son esprit embrouillé ne parvenait plus à réfléchir. Au bout d’un quart d’heure, il se releva laborieusement et alla se faire couler un bain. En attendant que la baignoire se remplisse, il alluma la télévision. Il rechercha CNN, la chaîne américaine d’informations en continu. L’image d’une journaliste au brushing impeccable et hyper-maquillée émergea sur le petit écran. Erik reconnut immédiatement l’endroit où elle se tenait : c’était devant l’ancien poste de contrôle, Checkpoint Charlie. De sa voix nasillarde, la reporter décrivait à grand renfort de superlatifs l’ambiance festive qui régnait dans la capitale berlinoise. Profondément ému par la vision de sa ville natale, Erik se sentit soudainement dépassé. L’événement avait une portée planétaire. Que faisait-il, seul à Paris, pendant que le reste du monde avait les yeux braqués sur Berlin ?
Le téléphone sonna. Se doutant de qui provenait l’appel, il décrocha sans grande conviction.
— Alors, qu’est-ce que tu fiches, bordel ? Tu rentres quand ? s’égosilla son rédacteur en chef.
— Bien le bonjour à toi aussi. Merci, je vais bien !
— Tant mieux. Tu rappliques quand ?
— Demain soir, tard. Je serai au journal mercredi matin à la première heure.
— T’as intérêt ! C’est bouillonnant ici ! Il y a des dizaines de faits à couvrir chaque jour. On a besoin de toi.
— J’avais compris, marmonna Erik entre ses dents.
Sentant que son interlocuteur perdait patience, il enchaîna :
— Bon, je dois te laisser maintenant, j’ai à faire. Salut ! lâcha-t-il d’un trait en raccrochant au nez de son correspondant.
Le bain chaud lui fit un bien fou, au point qu’il s’endormit. Il fut réveillé une heure plus tard par la tiédeur de l’eau. Il ressortit aussitôt et s’enveloppa dans un épais peignoir éponge blanc immaculé. Il retourna se caler bien confortablement entre les oreillers et sous la couette. La télévision continuait à diffuser des images d’une foule en liesse qui, sous l’œil des caméras du monde entier, s’affairait toujours joyeusement à détruire le mur de la honte. Sa vision se brouilla et, progressivement, il sombra de nouveau dans un sommeil de plomb jusqu’au milieu de la nuit.
Lorsqu’il se réveilla, il était en nage. Sa montre indiquait 3 heures du matin.
*
— Que dois-je faire de ces fleurs ?
— Mets-les dans la cuisine, s’il te plaît Mercedes, il y en a trop ici, on va s’asphyxier !
Installée à la grande table du salon depuis plus d’une heure, Hortense s’appliquait à classer les innombrables lettres de condoléances.
— Il y en a tellement ! soupira-t-elle.
— Ta maman était très appréciée et, avec son association, elle a eu l’occasion de côtoyer pas mal de gens.
— Il y en a même une qui émane du ministère des Droits des femmes !
— C’était un bel enterrement, hier, dommage que la pluie ne se soit pas arrêtée. Et ce matin, ça continue. La barbe !
— Oui, tu as raison Mercedes, c’étaient des funérailles sobres et sans chichi, à l’image de maman. Elle est partie comme elle a vécu, dans la dignité… Dis-moi, as-tu remarqué un homme assis au dernier rang avec une veste bleue et une écharpe grise à l’église ?
— Laisse-moi réfléchir… je ne vois pas. Pourquoi ?
— Il y avait quelque chose d’étrange en lui…
— C’est-à-dire ?
— Je ne saurais dire, mais c’était comme s’il m’était familier…
— C’est possible que tu l’aies déjà croisé, à l’association ou à ton travail.
— Non ce n’est pas là, j’en suis sûre… mais où ? Je cherche depuis hier ! Où ai-je bien pu rencontrer cet homme… ? Je voulais aller le voir à la fin de la cérémonie, mais il avait disparu.
— C’est curieux… Comment était-il physiquement ?
— Environ un mètre quatre-vingts, les yeux bleus et les cheveux blond vénitien.
— Ah, ce devait être le monsieur qui nous a aidées à disposer les tables hier matin aux locaux de l’association.
— Comment ça ?
— Il nous a expliqué qu’il souhaitait rendre hommage à ta mère. Du coup, tu connais Hélène, elle l’a immédiatement réquisitionné. C’est un Allemand. Il est venu tout spécialement de Berlin.
— Un Allemand… de Berlin… pour maman… — Il a dit qu’il l’avait rencontrée lors d’une réunion et qu’elle lui avait fait
forte impression…
Hortense, dubitative, ne répondit rien.
Vers 13 heures, devant se rendre à l’hôpital pour honorer ses consultations de l’après-midi, elle fut contrainte de lâcher sa tâche. En partant, elle donna quelques consignes à Mercedes et lui assura qu’elle reviendrait dans la soirée pour continuer à faire du tri.
Mercedes avait beaucoup à faire. Il fallait faire le ménage de l’appartement en grand et une journée entière ne serait pas de trop. Difficile d’effacer définitivement les traces d’une vie.
Les draps froissés du lit, la corbeille de linge sale, la brosse sur laquelle il y avait encore des cheveux… autant de témoins qui vous rappelaient sans cesse que la personne n’était plus là pour s’en occuper elle-même.
À 14 heures, on sonna à la porte. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’elle reconnut l’homme qui leur avait prêté main-forte le matin de l’enterrement !
— Bonjour, je suis bien chez Alphonsine Kergoat ?
— Oui, bonjour Monsieur.
— Pardonnez-moi de vous déranger, mais je désire parler à sa fille.
— Elle est sortie et ne revient que ce soir.
— C’est dommage, je ne pourrai donc pas la voir, car je dois repartir en Allemagne, dit-il en grelottant.
— Mais vous êtes trempé ! Entrez un instant vous réchauffer.
— Je vous remercie, Madame. J’ai pris froid hier à l’église et je crains d’avoir de la fièvre.
— Venez dans la cuisine. Je vais vous faire un thé et vous allez prendre un antalgique.
Erik la suivit docilement. L’appartement était vaste et agencé avec goût. Il remarqua immédiatement les très beaux meubles Art déco. L’ambiance était raffinée et chaleureuse. Il repéra également le candélabre à sept branches sur le rebord de la cheminée en marbre. Il fit le rapprochement avec la mezouzah de la porte d’entrée qu’il avait vue en sonnant.
— Mme Kergoat était juive ?
La question, si brutalement posée, fit sursauter Mercedes. Erik se rendit aussitôt compte de sa maladresse.
— Pardonnez-moi. Je suis surpris de découvrir ces objets religieux, car Mme Kergoat a eu une messe catholique hier, bafouilla-t-il, confus, en essayant de se rattraper.
— Ces objets appartenaient aux anciens propriétaires de l’appartement.
— Ils ne les ont pas emportés ? C’est très étonnant !
— Ils n’en ont pas eu le temps malheureusement. Et puis, vous savez, à Auschwitz, cela ne leur aurait été d’aucune utilité ! répondit sèchement Mercedes.
Erik se mordit la lèvre. Deuxième boulette. Ça commençait mal !
— Je comprends… Excusez mon impair. J’ai été maladroit.
— Tenez, buvez, ça va vous faire du bien. J’y ai mis quelques gouttes d’eucalyptus et de menthe poivrée, dit-elle en lui tendant un bol de thé fumant.
— C’est très gentil à vous. Merci beaucoup. Depuis que je suis arrivé à Paris, je ne suis pas dans mon assiette, comme disent les Français. La faute à ce fichu temps !
— Vivement que la pluie s’arrête. Si ça continue, il va nous pousser des nageoires !
Erik éclata de rire. Mercedes lui sourit. Cela faisait du bien d’entendre à nouveau un peu de joie dans un lieu qui était devenu sans âme depuis qu’Alphonsine était décédée.
— Pourquoi souhaitez-vous voir Hortense ?
— J’aurais aimé parler un peu avec elle de sa mère. Comme je vous l’ai dit avant-hier, cette femme m’a marqué.
— Vous l’avez rencontrée pour votre travail ?
— Absolument ! Je suis journaliste et je faisais à l’époque un reportage sur les associations féministes européennes, mentit-il avec aplomb.
— Ah, je vois. Je comprends maintenant votre curiosité mal placée !
Erik baissa les yeux tel un petit garçon pris la main dans le sac.
— J’avoue… que je suis curieux de nature… sans doute est-ce aussi un réflexe professionnel… désolé !
Mercedes, touchée par la réaction de cet homme qui lui inspirait malgré tout confiance, le questionna :
— Que voulez-vous savoir ?
— Tout !
— Ça risque d’être long !
— J’ai tout mon temps, mon avion ne décolle qu’à 19 heures !
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