L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 34 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 33

 

Septembre 2019

Le Boeing 777 d’Air France était en approche finale. Le temps clair permettait à Hortense de contempler à travers le hublot la gigantesque forêt de béton qui se dressait fièrement vers le ciel. La pointe de Manhattan, avec ses immeubles d’affaires, semblait émerger des eaux et la One World Trade Center, toute de verre vêtue, brillait de mille éclats. Ce n’était pas la première fois qu’elle venait à New York, mais ce voyage-là, contrairement aux autres, était très spécial. Erik, qui n’avait pas fermé l’œil de tout le vol, somnolait à ses côtés. Ce dernier avait remué ciel et terre pour retrouver la trace de la famille Chemtov. Grâce à ses recherches, il avait appris qu’ils avaient réussi à fuir l’Europe grâce à un passeur qui les avait fait monter à bord d’un navire marchand. Le couple et leur fille – la sœur de Ruben, donc – s’étaient implantés à New York et n’avaient jamais voulu revenir en Pologne. Erik avait réussi à rentrer en contact avec un des petits-neveux de Ruben. L’homme avait tout d’abord été surpris de recevoir un appel de France pour lui parler de son grand-oncle et de son épouse Sarah. Il le fut encore plus lorsque Erik lui demanda un rendez-vous. Au début, il avait refusé, car il ne souhaitait pas aborder un passé douloureux, mais à l’instant où le prénom d’Alphonsine avait été prononcé, il s’était ravisé. Une rencontre avait donc été organisée à la mi-septembre. À aucun moment Erik ne lui avait parlé de la boîte en fer. Mieux valait ménager les émotions pour commencer.

Tandis qu’Hortense continuait à admirer le paysage, Erik émergea péniblement de son demi-sommeil lorsque les roues de l’appareil, en touchant le tarmac, provoquèrent une secousse un peu brutale. Il n’avait qu’une seule envie : pouvoir de nouveau respirer de l’air extérieur car la pressurisation et la température surchauffée de la cabine lui avaient donné mal au crâne.

L’aéroport JFK était immense. Ils cheminèrent pendant plus de dix minutes dans un labyrinthe interminable de couloirs avant d’atteindre l’imposant hall de l’immigration. La file d’attente qui regroupait tous les vols internationaux était d’une longueur consternante. Erik ronchonna. Il savait que cette première étape avant la liberté allait durer une bonne heure. Lorsque son tour arriva, il fut reçu par un agent frontalier de fort mauvaise humeur. Celui-ci lui arracha sans ménagement le passeport des mains et le dévisagea d’un air méprisant. Sans prendre la peine d’articuler, il lui désigna un boîtier carré sur lequel il lui demandait de poser chacun de ses doigts dans le but de relever ses empreintes digitales. Erik, qui connaissait la procédure par cœur, s’exécuta mollement. Le cérémonial était toujours le même : d’abord le pouce, puis en simultané l’index, le majeur et l’annulaire. Vint ensuite la photographie du visage. Erik afficha un grand sourire moqueur face au mini-objectif. L’homme, exaspéré, lui ordonna d’arrêter ses pitreries sous peine d’appeler la sécurité. La fin des vérifications se clôtura par l’habituelle question concernant les raisons de sa visite ainsi que l’adresse où il allait résider. Il se força à répondre de manière aimable. L’agent contrôla une nouvelle fois l’intégralité de son passeport et prit tout son temps avant d’apposer d’un geste condescendant le tampon d’entrée sur le sol américain. Pour faire comprendre à Erik qu’il attendait de lui qu’il déguerpisse au plus vite, il beugla un agressif « Neeeext » digne d’un ordre militaire qui aurait pu être donné par un officier en colère. Au fond de lui, Erik n’avait qu’une envie : recadrer ce petit fonctionnaire d’État zélé. Il n’en fit rien. Trop risqué. Au pays des cow-boys, mieux valait faire profil bas car vous aviez vite fait de vous retrouver les jambes écartées avec les mains derrière le dos et le visage collé contre un mur.

Hortense de son côté eut plus de chance. La femme à qui elle eut affaire avait été des plus charmantes. Elle avait même eu droit à un sincère « enjoy your stay ». Comme quoi…

La deuxième grande étape consistait à franchir la douane. Ils suivirent le flot de passagers, jusqu’au carrousel correspondant à leur vol pour récupérer leurs bagages. Les bornes électroniques censées faire gagner un temps précieux aux voyageurs étaient saturées de monde. Là encore, il fallait attendre au moins trente minutes. Cette fois-ci, ce fut au tour d’Hortense de perdre patience. Lorsqu’ils arrivèrent enfin sur le trottoir de l’aéroport, cela faisait déjà plus d’une heure et demie que leur avion avait atterri. Par chance, ils eurent rapidement un taxi. Leur chauffeur, d’origine haïtienne, ravi de pouvoir converser en français, bavarda avec eux pendant les quarante minutes que dura le trajet. Quand il les déposa à destination, ils étaient épuisés et vermoulus.

Markus, un ancien correspondant de la BBC et ami d’Erik qui vivait à New York depuis plus de dix ans, leur avait gentiment proposé de les héberger pendant leur séjour. Son appartement était situé en plein centre de Chinatown, dans une ruelle aux façades colorées où boutiques en tout genre et restaurants se côtoyaient joyeusement.

— J’ai l’impression que l’on m’a téléporté en Chine, s’exclama Hortense qui tentait de reprendre ses esprits.

Erik approuva d’un signe de tête. Ils s’engouffrèrent dans un modeste petit immeuble dont l’entrée se trouvait coincée entre un magasin de souvenirs (made in China) et un marchand d’épices. L’escalier pour rejoindre le logement était étroit et mal éclairé. Hortense, qui n’en pouvait plus, demanda timidement à son frère :

— J’espère que le domicile de ton ami n’est pas aussi minuscule que cet escalier.

En guise de réponse, il lui adressa une grimace.

— Troisième étage ! Nous y sommes, annonça-t-il en sonnant.

Une petite créature toute menue vint leur ouvrir.

— Ni hao, Erik. Que je suis heureuse de te revoir ! Entrez vite.

— Ni hao, Mei-Lee. Je te présente ma sœur Hortense. Hortense, voici l’épouse de mon fidèle ami.

Les deux femmes se saluèrent cordialement.

— Ravie de faire votre connaissance. Soyez la bienvenue chez moi.

— C’est un plaisir partagé. Merci infiniment de nous recevoir. Votre français est impeccable, Madame.

— Appelez-moi Mei, c’est mon petit nom. J’ai fait mes études en France et en Allemagne, expliqua-t-elle en aidant Hortense à rentrer sa valise. J’ai beaucoup entendu parler de vous et il me tardait de vous rencontrer. Je sais que votre venue ici est une étape importante dans votre vie. Erik nous a tout raconté…

Hortense lui avoua que, pendant des semaines, elle avait espéré impatiemment ce jour et que, même si elle avait eu le temps de se préparer au rendez-vous du lendemain, elle n’en demeurait pas moins fébrile.

— Markus n’est pas là ? demanda Erik, étonné.

— Il est parti faire une course. Il va arriver d’ici peu.

Hortense, en pénétrant dans l’appartement, eut la surprise de découvrir un somptueux loft moderne, vaste et lumineux.

— Si je m’y attendais ! s’écria-t-elle. L’immeuble cache bien son jeu ! De la rue, on ne peut pas soupçonner un seul instant qu’il existe un lieu d’une telle superficie à l’intérieur de ces murs.

— C’est souvent comme ça à New York. Derrière les humbles façades se trouvent des pépites, rétorqua Erik en lui adressant un clin d’œil.

Markus fit son entrée cinq minutes après leur arrivée, un panier chargé de victuailles à la main. Les deux compagnons tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Cet ancien journaliste anglais arborait le même look de baroudeur qu’Erik. Il avait les cheveux en bataille, affichait une barbe de trois jours et portait des vêtements dans le style gentleman-farmer. Mei-Lee, qui se doutait que ses invités devaient être exténués après un aussi long voyage, leur montra leur chambre respective (ce qui à New York était un véritable luxe lorsque l’on connaissait le prix du mètre carré). Après avoir défait leurs valises, ils se rafraîchirent puis rejoignirent leurs amis au salon. Ils bavardèrent autour d’une limonade jusqu’en fin d’après-midi. En début de soirée, Mei-Lee s’attaqua à la préparation d’un succulent repas chinois. Erik, qui avait apporté du bon vin dans ses bagages, se fit un plaisir d’ouvrir une bouteille de châteauneuf-du-pape. Quant à Hortense, elle offrit une grande boîte de macarons Ladurée qu’elle avait achetée à la boutique de l’aéroport à Roissy.

Hortense alla se coucher vers 22 heures et Erik ne tarda pas à l’imiter. Avant de s’écrouler, elle appela Antoine pour lui dire que tout allait bien. En entendant sa voix, son compagnon sentit qu’elle appréhendait la journée qui allait suivre. Il tenta de la rassurer comme il put et, pour faire diversion, il lui donna des nouvelles de leur fille. Sophie, qui venait de rentrer de Hong Kong, avait prévu de souper avec lui.

Exténués par leur voyage et le décalage horaire, les deux invités dormirent d’une traite jusqu’au lendemain matin 9 heures. Comme l’un et l’autre avaient besoin d’occuper leur esprit avant leur rendez-vous de 15 heures, Mei-Lee leur proposa une visite de Chinatown. Enthousiastes à l’idée de pouvoir explorer les environs en compagnie d’une autochtone, ils acceptèrent aussitôt. Markus s’associa à eux.

Le quartier chinois était un dépaysement total, en continuel bouillonnement. On entendait parler cantonais ou mandarin à chaque coin de rue. Après avoir arpenté une multitude d’artères bucoliques, Mei-Lee les entraîna au Colombus Park. L’endroit, très animé, était un véritable lieu de socialisation qui attirait petits et grands. Pendant que les adultes se retrouvaient pour discuter, pour pratiquer leur art martial favori ou pour jouer au mah-jong, les plus jeunes se défoulaient dans les nombreuses aires de jeux. Au détour d’une allée, à la stupéfaction générale, Hortense retira ses chaussures pour aller rejoindre sur la pelouse un groupe de Chinois qui effectuaient des exercices de tai-chi-chuan. Les dix petites minutes qu’elle passa à faire le vide dans sa tête lui firent le plus grand bien. La découverte du quartier se termina par une incursion au Mahayana Buddhist Temple. Tout comme le loft de Markus et son épouse, le lieu de culte cachait bien son jeu car, sitôt franchi le hall d’entrée, les visiteurs se retrouvaient face à un impressionnant Bouddha doré assis en tailleur. Installée sur un imposant autel, la statue mesurait plus de quatre mètres de haut et était entourée par des colonnes couleur rouge et or. Les offrandes déposées au pied du colosse étaient nombreuses. Ainsi, fleurs de lys, orchidées en pot, tiges de bambou et coupelles remplies d’oranges venaient égayer le décor déjà très chamarré. Pour les Européens qu’ils étaient, ce fut une authentique parenthèse enchantée.

À la pause-déjeuner, Erik invita la petite troupe au restaurant le plus prisé de Chinatown. Le repas fut un véritable festival de saveurs où thé au jasmin et riz parfumé mélangèrent leurs subtiles saveurs. Tous se régalèrent. Vers 14 heures, Hortense et Erik prirent congé de leurs amis car ils devaient se rendre dans la partie du Lower Manhattan où on les attendait. Il fallait compter une bonne vingtaine de minutes de marche. Ils décidèrent donc d’effectuer le trajet à pied. En chemin, Erik eut toutes les difficultés du monde à suivre sa sœur qui se faufilait avec aisance entre les piétons. Il l’interpella pour la supplier de ralentir le pas.

— Va moins vite. On ne court pas le marathon et je suis en pleine digestion !

— Je déteste être en retard, tu le sais.

— Il nous reste à peine deux cents mètres à parcourir. De plus, nous sommes largement en avance !

— Oui, mais quand même !

— Ah ! Celle-ci, une vraie tête de mule, maugréa-t-il.

Elle ralentit sa cadence et s’agrippa à son bras. Ce jour-là, elle avait choisi de porter une robe vert pastel cintrée à la taille. Un sac mauve et des ballerines assorties complétaient sa tenue. Elle s’était également très légèrement maquillée. Le résultat était simple, mais élégant. Il faisait un grand soleil. Le nouveau lieu dans lequel ils se trouvaient les changeait radicalement de l’ambiance asiatique qu’ils venaient de quitter. Tribeca, c’était le nom du quartier, regorgeait de boutiques chics, de galeries d’art et de restaurants branchés. On avait du mal à s’imaginer qu’autrefois, cette partie de New York était en fait une immense zone industrielle complètement délaissée par ses habitants.

— C’est cette rue, s’écria Erik, essoufflé et content d’être arrivé à destination.

La rue en question était bordée d’arbres, recouverte de pavés et principalement occupée par d’anciens entrepôts en briques rouges datant du XIXe siècle, lesquels avaient été apparemment divisés en appartements.

— Nous devons nous rendre au numéro 54, annonça Hortense, nerveuse.

Erik leva les yeux. Il ne leur restait que quelques mètres à faire et ils étaient arrivés.

— Madame, à vous l’honneur de sonner, c’est ici !

— J’ai peur !

— De quoi donc ?

— De la réaction du neveu…

— Allez, arrête de tergiverser et appuie sur le bouton !

Hortense déglutit, passa nerveusement les mains dans ses cheveux pour se recoiffer, réajusta sa robe puis enfonça enfin la touche de l’interphone correspondant à l’appartement des Chemtov. Elle était bien loin de s’imaginer que sa mère avait eu exactement la même attitude devant la porte de Sarah et Ruben Chemtov en 1924.

— Yes, fit une voix féminine.

Elle se présenta et, aussitôt, le portail automatique se déverrouilla. Erik, tout excité, en poussant la lourde porte en fer, imita l’attitude d’un portier d’hôtel. Hortense le sermonna. Ce n’était pas le moment de plaisanter. Ils se rendirent au deuxième étage en empruntant un monte-charge transformé en ascenseur. Une fois sur le palier, Hortense repéra immédiatement la mezouzah adossée au chambranle. Un océan séparait son domicile de celui où elle s’apprêtait à pénétrer et pourtant, elle retrouvait un objet qui lui était familier. Son cœur battait à tout rompre. Ils n’eurent pas le temps de frapper qu’un homme d’une quarantaine d’années leur ouvrit.

— Vous êtes Alphonsine, euh… pardon, Hortense ? bredouilla-t-il dans un français hésitant.

— Oui Monsieur, bonjour. Merci de nous recevoir.

— Quant à moi, je suis son frère, enchaîna Erik en anglais. Nous avons eu l’occasion de parler au téléphone. Nous avons souhaité vous rencontrer parce que nous tenions absolument à vous remettre ceci en main propre, ajouta-t-il en désignant la boîte à sucre en métal qu’il serrait dans ses mains.

— Oh ! I see… Nice to meet you. Je suis Ethan Chemtov, le petit-neveu de Ruben, et voici ma femme Abigael. Nous sommes heureux de vous recevoir. Ma grand-tante m’a tellement dit du bien de votre adorable maman, dit-il en s’adressant à Hortense. Elle l’a connue lorsqu’elle rendait visite à son frère et sa belle-sœur à Paris. Je suis étonné, Hortense, que votre frère soit allemand… lança-t-il en fixant Erik. C’est surprenant !

— C’est une longue épopée, vous savez, répondit l’intéressée en soupirant.

— Great ! J’aime les récits, surtout lorsqu’il y a une happy end ! Please come in, you are very welcome…

Erik et Hortense se regardèrent.

Ils se comprenaient.

À l’automne de leur vie, les mots « résilience » et « pardon » n’avaient jamais résonné aussi fort en eux. En pénétrant dans l’appartement, Hortense eut une pensée émue pour sa mère. Elle prit subitement conscience que, soixante-quinze ans après la fin de la guerre, ses secrets enfin levés, un nouveau chapitre de l’histoire familiale commençait déjà à s’écrire.

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