L'ombre d'un secret

Virginie Saint-Martin · Chapitre 3 sur 35

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L'ombre d'un secret

Chapitre 2

Berlin, mars 1917

Lorsque Johannes arriva chez lui, une femme forte et bien charpentée l’accueillit aussitôt avec une grande serviette chaude et mœlleuse. C’était Gertrude, la domestique de la famille. Une pluie lourde et froide venait subitement de s’abattre sur Berlin et le jeune garçon de huit ans était rentré de sa leçon d’équitation trempé jusqu’aux os. Attentive, elle lui frictionna vigoureusement les cheveux et le visage puis lui ôta son manteau de laine. D’un geste tendre, elle lui tendit ses confortables pantoufles.

— Allez vite enfiler des vêtements secs, Monsieur, je vous les ai préparés sur votre lit.

Sans perdre un instant, Johannes se précipita dans sa chambre qui jouxtait celle de ses parents. Une fois changé, alors qu’il se dirigeait vers la cuisine, il entendit des éclats de rire résonner dans le salon. Sa curiosité le poussa à aller voir. Comme il pénétrait dans la pièce, une délicate odeur de cannelle ainsi que d’appétissantes pâtisseries disposées sur un plateau d’argent le firent saliver.

— Entre, mon chéri. Viens saluer ta tante Alexandra, le pria sa mère d’une voix douce.

— Bonjour, ma tante.

— Bonjour, mon adoré neveu. Je constate que tu es de plus en plus beau. Bonté divine, ce petit grain de beauté au coin de tes lèvres rend ton sourire toujours aussi charmant !

— C’est la première chose que j’ai remarquée quand il est né ! s’exclama sa mère. As-tu passé un agréable après-midi ?

— Oui mère, très bonne, je vous remercie.

— Bien, file à la cuisine mon fils, Gertrude t’a préparé ton goûter. Tu iras ensuite retrouver M. Hans qui t’attend dans le grand salon pour ton cours de piano.

Johannes s’exécuta et les deux femmes reprirent leur conversation là où elles l’avaient laissée. Gertrude, qui logeait dans une pièce attenante à la cuisine, en entendant Johannes revenir sortit immédiatement de son repaire.

— Avez-vous bien monté votre jument, Monsieur ? s’intéressa-t-elle.

— Elle était un peu nerveuse aujourd’hui, sans doute à cause de l’orage, répondit ce dernier en se ruant sur un bol de chocolat chaud.

— Vous avez certainement raison, Monsieur. Les animaux sont comme nous autres, ils détestent la pluie et encore plus le tonnerre. Prenez le temps de vous asseoir, ne mangez pas debout, c’est mauvais pour la digestion.

Le garçonnet obtempéra. En ces années de guerre et de pénurie, le blocus maritime anglais qui empêchait l’acheminement des matières premières et des denrées alimentaires vers l’Allemagne ne perturbait en rien le train de vie de cette famille aisée. Le père de Johannes, très organisé, avait à sa solde des missionnaires chargés de rapporter de la nourriture qui provenait des fermes environnantes. Comme il payait le prix fort, il ne manquait jamais de rien. Il avait également quelques contacts en France qui le fournissaient régulièrement en vins de bordeaux, champagne et spiritueux.

Johannes était le fils unique d’Elsa et Claus Hohenburg. Ses parents faisaient partie de l’élite berlinoise éduquée. Son père était un homme influent de cinquante-cinq ans. Haut fonctionnaire d’État, c’était un juriste reconnu et apprécié dans son milieu. Sa mère, quant à elle, était la cadette d’un riche marchand d’art berlinois dont la réputation dépassait les frontières. Elsa n’avait que dix-sept ans lorsqu’elle avait épousé Claus et les quatorze années qui séparaient le couple n’entamaient en rien leur complicité. Juste après leur union, ils s’étaient installés dans le très chic quartier de Charlottenburg, situé à l’ouest de Berlin. Johannes adorait la ville qui l’avait vu naître et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était son bouillonnement culturel et son dynamisme qui, à sa grande fierté, la faisaient rayonner dans toute l’Europe.

L’immeuble bourgeois de style néobaroque dans lequel vivait sa famille était placé sur la célèbre avenue Kurfürstendamm, épicentre de la vie mondaine et nocturne berlinoise.

Le maître de maison, désireux d’étaler sa fortune, avait opté pour une décoration ostentatoire. Ainsi, la totalité de l’appartement possédait des moulures surchargées aux plafonds, des cheminées en marbre richement travaillées et des rideaux de velours agencés de manière très théâtrale. À cela venaient s’ajouter un nombre incalculable de précieux bibelots et des tableaux de peintres à la mode. Le logement aux dimensions généreuses se composait d’un vaste hall d’entrée, d’une pièce de réception, d’un grand et d’un petit salon et de quatre chambres. Un boudoir ainsi qu’un bureau complétaient l’ensemble. L’immeuble à la pointe de la modernité était raccordé à l’eau courante sous pression et à l’électricité. Comble du raffinement, la salle de bains était dotée d’une baignoire émaillée et d’un lavabo en porcelaine blanche qui provenaient directement d’Angleterre. La cuisine quant à elle possédait un évier à robinetterie intégrée qui fournissait même de l’eau chaude. Ce miracle était dû à un système ingénieux de tuyaux en cuivre qui passait par la cuisinière à bois dernier cri. Ce petit bijou de technologie avait été commandé spécialement aux États-Unis sur le fameux catalogue de la compagnie américaine Sears, Roebuck and Co.

— Désirez-vous encore un peu de chocolat chaud, Monsieur ?

Johannes, d’un signe de tête, acquiesça. Gertrude s’empressa de le resservir et se mit à observer son jeune maître qui évoluait dans un milieu où privation et sens de la mesure n’existaient pas. Elle le trouvait très beau. Le jeune garçon avait hérité des cheveux blond vénitien de sa mère et des yeux bleu ciel de son père. Le grain de beauté qu’il avait juste au-dessus de sa lèvre supérieure faisait chavirer bon nombre de cœurs de la gent féminine. D’un caractère sensible et discret, il était la fierté de Mme Hohenburg.

— Tout va bien, Monsieur ?

— C’est parfait, Gertrude, merci !

La domestique avait une affection toute particulière pour ce garçon doux et respectueux. Johannes, quant à lui, appréciait également beaucoup Gertrude. Tous deux avaient, au fil du temps, tissé de liens d’amitié sincères. N’était-elle pas toujours là pour prendre soin de lui lorsque ses parents étaient au théâtre, à l’opéra ou bien accaparés par leurs innombrables dîners mondains ? Combien de fois l’avait-elle consolé quand il avait peur les soirs d’orage…

Gertrude, la cinquantaine passée, était la veuve d’un commerçant bavarois. À la mort de son mari, elle n’avait pas souhaité reprendre l’épicerie familiale et avait fait le choix de devenir employée de maison à Berlin. Elle était entrée en 1909, sur recommandation, au service des Hohenburg alors que sa patronne était enceinte de huit mois et demi. En juin, par une belle matinée de printemps, elle avait assisté à la naissance du bébé et avait même eu le privilège de lui donner son premier bain. Gertrude, qui n’avait jamais eu d’enfant, s’était tout de suite profondément attachée à ce petit être fragile. Elsa Hohenburg, qui venait de mettre au monde à trente-trois ans son unique fils, avait été aussitôt très touchée par la gentillesse de sa nouvelle domestique. Les deux femmes au fil des années avaient développé de véritables liens de respect mutuel.

— J’ai croisé M. Hans tout à l’heure. Il a l’air d’être d’une humeur très gaie. Il m’a dit qu’il vous ferait travailler un extrait du concerto numéro 2 de Chopin.

— Chopin, encore ! grommela Johannes.

— Vous n’appréciez pas ce compositeur, Monsieur ?

— Non, il est français !

— Quel rapport avec sa musique ?

— Aucun. Papa n’aime pas les Français !

— Mais je crois qu’il était natif de Pologne, il me semble…

— C’est pire !

Gertrude n’insista pas. Elle savait qu’à cet âge, les enfants étaient très influencés par les opinions de leurs parents, surtout lorsqu’il s’agissait de celles du père.

Sitôt sa collation engloutie, Johannes alla rejoindre son professeur au salon.

— Bonjour monsieur Hans, lança-t-il en s’installant devant un superbe piano à queue Steinway.

— Bonjour Johannes ! s’exclama joyeusement l’enseignant au physique rondouillard et sympathique. Voici ce que vous interpréterez aujourd’hui !

Le garçonnet se saisit de la partition et la posa sur le pupitre sans laisser transparaître le moindre signe de déception. Sans attendre, il commença à jouer. Ses doigts se mirent à parcourir les touches d’une manière saccadée et hésitante. M. Hans l’arrêta.

— Jeune homme, avant de vous précipiter, si vous preniez le temps de déchiffrer la musique ? Ne soyez pas si pressé. Chopin est un poète et vous devez respecter son œuvre !

— Je suis désolé, monsieur Hans. Je suis toujours victime de mes emportements et je fonce sans cesse tête baissée !

— Allons, ce n’est rien. Lisez à haute voix pour bien comprendre ce que vous vous apprêtez à interpréter.

Au bout de vingt minutes, Johannes put enfin refaire courir ses petits doigts potelés sur les touches du piano. Se sentant plus à son aise, il se laissa progressivement bercer par la douce mélodie de Chopin quand, tout à coup, il entendit la voix autoritaire de son père résonner dans le hall. M. Hohenburg, qui arrivait tout juste du palais de justice, fit savoir à toute la maisonnée qu’il était rentré. Le corps et les mains de Johannes se crispèrent immédiatement et son jeu devint beaucoup moins fluide. Son professeur se raidit à son tour.

L’ambiance si harmonieuse et sereine qui régnait dans les lieux jusqu’alors se transforma soudain en un malaise perceptible par tous les occupants de l’appartement…

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