Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 9 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 7

 

 

Si les placards resplendissants livraient leur secret, nous serions à jamais perdus pour nous-mêmes, chevaliers de cette table de marbre blanc à laquelle nous prenons place chaque soir. Le sonore appartement ! Le parquet est une pé-dale immense. Les coups de foudre bouleversent de temps à autre la splendide argenterie, du temps des Incas. On dis-pose d’une grande variété de crimes passionnels, indéfini-ment capables d’émouvoir les Amis de la Variante. C’est le nom que nous nous donnons parfois, les yeux dans les yeux, à la fin d’une de ces après-midis où nous ne trouvons plus rien à nous partager. Le nombre de portes dérobées en nous-mêmes nous entretient dans les plus favorables dispositions mais l’alerte n’est que rarement donnée. On joue aussi, à des adresses et à des forces, suivant les cas. Pendant que nous dormons, la reine des volontés, au collier d’étoiles éteintes, se mêle de choisir la couleur du temps. Aussi les rares états intermédiaires de la vie prennent-ils une importance sans égale. Voyez-moi ces merveilleux cavaliers. De très loin, de si haut, de là où l’on n’est pas sûr de revenir, ils lancent le merveilleux lasso fait de deux bras de femme. Alors les planches qui flottaient sur la rivière basculent et avec elles les lumières du salon (car le salon central repose tout entier sur une rivière) ; les meubles sont suspendus au plafond : quand on lève la tête on découvre les grands parterres qui n’en sont plus et les oiseaux tenant comme d’ordinaire leur rôle entre sol et ciel. Les parciels se reflètent légèrement dans la rivière où se désaltèrent les oiseaux.

 

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Nous n’entrons guère dans cette pièce qu’habillés de scaphandres de verre qui nous permettent, au gré des planches basculantes, de nous réunir, quand il est nécessaire, au fond de l’eau. C’est là que nous passons les meilleurs moments. On imagine mal le nombre de femmes glissant dans ces profondeurs, nos invitées changeantes. Elles sont, elles aussi, vêtues de verre, naturellement ; quelques-unes joignent à cet accoutrement monotone un ou deux attributs plus gais : copeaux de bois en garniture de chapeau, voilettes de toile d’araignée, gants et ombrelle tournesol. Le vertige les mène, elles ne se retournent guère sur nous mais nous frappons le sol du sabot de notre cheval chaque fois que nous voulons signifier à telle ou telle que nous serions aise de la remonter à la surface. De la foulée s’échappent alors une nuée de poissons-volants qui montrent le chemin aux belles imprudentes. Il y a une chambre aquatique construite sur le modèle d’un sous-sol de banque, avec ses lits blindés, ses coiffeuses innovation où la tête est vue droite, renversée, couchée sur l’horizontale droite ou gauche. Il y a une fumerie aquatique, de construction particulièrement savante, qui est limitée dans l’eau par des ombres chinoises qu’on a trouvé le moyen de projeter sans écran apparent, ombre de mains cueillant en se piquant d’horribles fleurs, ombre de bêtes charmantes et redoutables, ombre d’idées aussi, sans parler de l’ombre du merveilleux que personne n’a jamais vue.

 

Nous sommes les prisonniers de l’orgie mécanique qui se poursuit dans la terre, car nous avons creusé des mines, des souterrains par lesquels nous nous introduisons en bande sous les villes que nous voulons faire sauter. Nous tenons dé-jà la Sicile, la Sardaigne. Les secousses qu’enregistrent ces appareils délicieusement sensibles, c’est nous qui les provo-quons à plaisir. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il y a un an, certains d’entre nous approchaient de la mer de Corée. Les

 

– 75 – grandes chaînes limitrophes nous obligent seules à quelques détours mais le retard ne sera pas si grand, malgré tout. C’est qu’il s’agit de vivre où la vie est encore capable de pro-voquer la convulsion ou la conversion générale sans avoir recours à autre chose qu’à la reproduction des phénomènes naturels. L’aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n’est pas tout. L’amour sera. Nous réduirons l’art à sa plus simple expression qui est l’amour ; nous réduirons aussi le travail, à quoi, mon Dieu ? À la musique des corrections lentes qui se payent de mort. Nous saluerons les naissances, pour voir, avec cet air de circonstance que nous prenons au passage des enterrements. Toutes les naissances. La lumière suivra ; le jour fera amende honorable, pieds nus, la corde des étoiles au cou, en chemise verte. Je vous jure que nous saurons rendre l’injustice sous un roseau invisible, nous les derniers rois. Pour l’instant nous amenons à grands frais au fond des eaux les machines qui ont cessé de servir, et aussi quelques autres qui commençaient à servir, et c’est un plaisir que de voir la vase paralyser voluptueusement ce qui fonc-tionnait si bien. Nous sommes les créateurs d’épaves ; il n’est rien dans notre esprit qu’on arrivera à renflouer. Nous pre-nons place au poste de commandement aquatique de ces ballons, de ces mauvais navires construits sur le principe du levier, du treuil et du plan incliné. Nous actionnons ceci ou cela, pour nous assurer que tout est perdu, que cette bous-sole est enfin contrainte de prononcer le mot : Sud, et nous rions sous cape de la grande destruction immatérielle en marche.

 

Un jour pourtant, nous avons ramené de nos expéditions une bague qui sautait de doigt en doigt ; le danger de la bague ne nous apparut que longtemps après. La bague nous fit beaucoup de mal, avant ce jour où nous la rejetâmes pré-cipitamment. En l’air elle décrivit avant de s’engloutir une

 

– 76 – aveuglante spirale de feu, d’un blanc qui nous brûla. Mais l’ignorance où nous sommes restés relativement à ses inten-tions précises nous permet de passer outre, je le pense, du moins. Nous ne l’avons, d’ailleurs, jamais revue. Cherchons-la encore, si vous voulez.

 

Me voici dans les corridors du palais, tout le monde dort. Le vert de gris et la rouille, est-ce bien la chanson des sirènes ?

 

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